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lundi 1er juin 2009

Débat sur les symboles religieux - Cachez cette chevelure que je ne saurais voir

par Irène Doiron, professeure de philosophie à la retraite






Écrits d'Élaine Audet



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Les multiples réactions, y compris parlementaires, à la décision de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) au sujet des signes religieux sont perçues par la présidente de cette organisation comme de l’intolérance et par Québec solidaire (QS) comme une nouvelle chasse aux sorcières. Or, dans l’histoire de l’humanité, ne sont-ce pas justement les religions qui ont été intolérantes et qui ont pratiqué la chasse aux sorcières, religions que beaucoup au Québec veulent reléguer à juste titre dans le domaine privé et que la FFQ veut remettre dans le domaine public ? Faut-il ériger en principe absolu l’autonomie financière des femmes et mettre ainsi au second plan la laïcité de l’État et la place de la religion dans les différentes sphères de la société ? On note aussi, encore une fois, que la FFQ associe malheureusement, comme l’avait fait la Commision Bouchard-Taylor, religion et immigration en évoquant principalement l’exemple du foulard islamique, et ce n’est pas pour apaiser le débat, surtout en période de crise où l’insécurité créée par la perte importante d’emplois risque de cristalliser peurs et croyances traditionnelles.

Dans une réunion familiale, si l’on veut éviter la chicane, on ne parle ni de politique, ni de religion, entendons-nous souvent. Il semble bien que la chicane soit bel et bien là à nouveau ! On pourrait faire la sourde oreille et se contenter de laisser dire, laisser faire, si le prosélytisme n’existait pas. Or, vouloir afficher de manière ostentatoire ses convictions religieuses n’est pas sans effet sur l’ensemble de la société. Car, ce faisant, on livre un message. Et, plus les signes religieux seront admis publiquement, plus il deviendra difficile de ne pas en avoir ! Si, au Québec, nous avons évolué vers une société plus libre quant à l’acceptation de différentes croyances religieuses, il est inquiétant, à mon avis, de voir comment le religieux fait un retour dans la société, et la vigilance à cet égard ne signifie pas intolérance. En revanche, nous lisons, ici et là, des propos qui manifestent une très grande intolérance à l’égard de l’athéisme. Selon moi, il serait rétrograde de vouloir revenir à des pratiques qui tendent toujours vers l’hégémonie et qui rejettent dans ses marges toute personne n’adhérant pas à l’idéologie religieuse dominante. Même le cours d’éducation religieuse ne fait aucunement référence à l’athéisme, ce qui est un comble pour un cours qui prétend initier à la diversité ! Mais nous savons que toutes les religions auront toujours de toute façon l’athéisme comme ennemi commun !

Si on peut avoir le plus grand respect pour une personne qui s’impose une discipline de vie et un code vestimentaire pour se plier à ce qu’elle pense être sincèrement la chose à faire pour se mériter une éternité éternelle (!) et bienheureuse, il serait naïf d’oublier que, dans certains cas, cette attitude ne fait que relever d’un militantisme religieux. Comme citoyenne, lorsque je requiers des services de l’État, que ce soit à l’école, à l’hôpital, aux différents services administratifs, je ne souhaite pas rencontrer un-e chrétien-ne, un-e juive, un-e hindou-e ou un-e musulman-e, etc. mais un-e humain-e qui me fournira les services requis. Or, quand un-e employé-e des services publics tient à afficher ses croyances religieuses par des signes extérieurs, cette personne se présente à moi d’emblée avec tout le bagage idéologique et éventuellement discriminatoire que toutes les religions ont développé pour se distinguer les unes des autres, et cela me gêne car ça me renvoie à une humanité amplement divisée par des croyances et les guerres qu’elles ont suscitées et suscitent encore aujourd’hui. Septembre 2001 est venu nous rappeler que la Renaissance, avec son rationalisme, sa révolution copernicienne et galiléenne, ses penseurs des droits de l’humain, n’a pas réussi à libérer définitivement l’humanité du combat des intégristes de tout poil pour tenter de faire régner l’idéologie religieuse ! Le "crois ou meurs" n’est jamais très loin. C’est dans ce contexte général au niveau mondial que nous devons analyser ce qui se passe ici.

Certes, le port du voile pour certaines femmes musulmanes dont il est question dans l’avis de la FFQ n’est pas facile à problématiser tant il est vrai qu’un certain racisme anti-musulman est sous-jacent à toute discussion à ce sujet de la part d’un certain nombre de personnes. A contrario, on n’a jamais, par exemple, fait trop de cas de la kippa des juifs ou des perruques et/ou foulard chez les femmes juives de certaines communautés. Pour éviter les écueils de l’ostracisme, il est donc important de préciser le principe nous guidant pour adopter lois et règlements. La FFQ invoque celui de l’autonomie financière pour les femmes. Pour beaucoup d’autres, le principe selon lequel les conceptions religieuses du monde et ses pratiques et coutumes doivent rester dans le domaine privé est primordial et un état laïc ne devrait en aucun cas les encourager dans la sphère publique, que ce soit la prière dans les assemblées municipales, les crucifix dans les écoles ou les hôpitaux, le couvre-chef chez les unes et les autres, le kirpan, la croix, etc. Si nous nous sommes débarrassés des soutanes depuis quelques décennies au Québec, d’aucuns craignent qu’elle nous reviennent sous une autre forme ! Et ce n’est pas uniquement une question d’immigration. Les fondamentalismes ne sont pas une exclusivité ni immigrante, ni musulmane. Dans ma propre famille, on a brûlé des livres pour enfants, on a refusé l’éducation supérieure à certaines de mes nièces car une fille, c’est connu, ça fait des enfants et ça reste à la maison. Et il y a une tendance chez certains chrétiens fondamentalistes bien de chez nous de ne plus envoyer leurs enfants à l’école, les parents se chargeant de leur instruction. Nul besoin d’ajouter que Darwin ne sera pas au programme pour ces enfants !

Nous aurions donc tort de percevoir la religion comme quelque chose d’individuel et de passif, voire de statique. Elle a vocation, si j’ose ce terme, à faire école et à faire loi : c’est son but ultimement. Et toutes les religions sont discriminatoires à l’égard des femmes ! Dans la religion dominante traditionnelle au Québec, faut-il rappeler que c’est Ève, le prototype féminin, qui a condamné l’humanité entière à souffrir après avoir tenté Adam et l’avoir amené à désobéir à dieu ! La pomme lui en est même restée dans la gorge ! De plus, si certaines religions ont autant insisté pour que la tête des femmes soit couverte - les chapeaux dans les églises d’antan pour les femmes sont l’équivalent d’une certaine manière du foulard musulman ou juif - c’est parce que la chevelure y est associée au sexe, vous diront certains psychanalystes et historiens. Le mari, le père ou le frère se réservent ainsi l’exclusivité à domicile d’une appropriation du corps de "ses" ou "sa" femme(s) réduisant ainsi celle-ci à son corps sexuel et reproducteur, même si sa force de travail y est amplement appropriée également et à peu de frais ! Penser que c’est librement que les femmes portent foulards et chapeaux, c’est oublier qu’il n’est pas nécessaire d’avoir toujours un discours explicite et une contrainte ouverte pour amener à la soumission, bien que cela existe aussi, et Djemila Benhabib a raison de nous rappeler les contraintes à cet égard que subissent certaines femmes au Canada - et ailleurs, évidemment, tchador et burqa étant imposés, sans ménagement, à la force de la baïonnette ! Or, plus nous aurons de femmes voilées, moins les autres femmes pourront s’afficher librement et de manière autonome. Après, ce sera les horaires séparés selon les sexes pour la piscine. Et les cours prénataux sans les pères. Ce se sera aussi le droit à l’avortement qu’on voudra supprimer, voie sur laquelle le gouvernement Harper a tenté de nous amener avec son projet de loi sur l’assassinat d’une femme enceinte.

On le voit, l’immigration n’est pas seule en cause ! Les croyances religieuses du premier ministre canadien et de ses ministres sont connues : souvenons-nous de tous les ministres conservateurs, défilant, bible sous le bras (sauf peut-être Bernier, je ne m’en souviens plus, un certain décolleté nous ayant distraits !) et sur laquelle ils ont prêté serment. Leur honneur, semble-t-il, n’était pas suffisant pour nous garantir de leur probité. Au-delà du principe de l’autonomie financière des femmes à laquelle le Québec souscrit, n’est-il pas impératif et primordial de dire halte à cette conception qui réduit les femmes à un objet sexuel et reproducteur qui ne peut que corrompre les hommes ! Cette exigence de pudeur sous forme de couvre-chef contribue à perpétuer l’idée selon laquelle les femmes seraient à l’origine du mal, conception qui réduit par la même occasion les hommes à des bêtes sexuelles qui ne peuvent pas se contrôler. Or, quels que soient les accoutrements des femmes, il y aura toujours, pour qui veut les réduire à leur seul corps, place pour l’érotisation, le tchador ou le foulard pouvant même en constituer une des formes. Une mèche de cheveux qui dépasse et le mal revient au galop ! Et c’est en cela que le port du foulard ne respecte pas l’égalité entre les hommes et les femmes, principe fondamental de notre société.

En outre, que diront QS et la FFQ à une jeune fille refusant de porter le foulard que sa famille voudrait lui imposer ? Si la laïcité c’est le fait pour l’État de ne privilégier aucune religion et de laisser la liberté de conscience aux individu-e-s, encore faut-il que ses représentant-e-s apparaissent neutres vis-à-vis de toutes les religions ! Et que les personnes qui veulent y travailler se le disent ! La FFQ, par sa position, risque réellement de faire le jeu de tous les intégrismes religieux qu’elle prétend combattre ! Comment peut-on défendre l’idée que permettre le foulard au travail c’est assurer l’intégration à notre société des femmes le portant quand cette même personne ne voit pas que, justement, dans notre société, s’intégrer veut dire partager un certain nombre de valeurs communes ? Et quel message enverrions-nous aux jeunes si nous autorisons le port du foulard aux enseignantes alors qu’on refuse en classe le port des casquettes aux jeunes hommes ? N’est-ce pas créer des barrières inutiles ? Je ne dis pas par ceci que les femmes québécoises seraient entièrement libérées - viols, meurtres de femmes par leur conjoint ou ex, maisons pour femmes battues existent qui réflètent cette oppression, sans compter l’inégalité des salaires et autres formes de subordination des femmes que nous a léguées l’histoire, dont l’hypersexualisation (et l’instrumentalisation des femmes qui s’ensuit) n’est pas la moindre - mais ce n’est sûrement pas en permettant le port du foulard que nous allons dans la bonne direction pour l’éradication de toutes les formes d’oppression à l’égard des femmes ! La société québécoise dite "de souche" n’a pas encore atteint la pleine égalité des sexes et des femmes sont encore réduites à leur seul corps, généralement dans un but d’appropriation sexuelle. (cf les analyses de Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Claire Michard, Paola Tabet, entre autres.)

Une loi, que je souhaite, et qui interdirait les signes religieux ostentatoires dans les emplois relevant du secteur public n’interdirait pas ces emplois à qui que ce soit, en particulier aux femmes qui portent le foulard musulman. Cette interdiction ne se ferait que dans le cadre de leur travail, ce qui est fort différent ! Il est vrai que, si elles persistent, et bien, elles devraient accepter que, dans la vie, il y a des choix à faire ! Surtout que rien dans le Coran ne dit que les femmes doivent porter un voile ou un foulard ! On a l’impression que la manière de voir de la FFQ et de QS prend pour acquis que les femmes musulmanes, de manière tout à fait autonome, acceptent de le porter. C’est sans doute le cas pour un certain nombre d’entre elles, encore que, pour moi, la religion impose un voile à l’esprit humain qui s’interpose entre le réel et l’idée que les humains s’en font. Chaque peuple a son mythe au sujet de son origine. Cela n’en fait pas une histoire véridique pour autant ! Quand on voit à quel âge on inculque les préceptes religieux aux enfants - avec parfois son cortège de scénarios catastrophiques énoncés pour créer, par la peur, l’adhésion aux dogmes et récits, l’enfer éternel n’étant pas le moindre - alors qu’ils n’ont pas encore la possibilité d’exercer leur esprit critique et leur consentement éclairé, il est difficile de parler de choix libre ! Deux pages de Critias, de la Grèce ancienne, valent la peine d’être lues et méditées au sujet de l’origine des croyances religieuses. ("Les présocratiques", La Pléiade, pp.1145-1146)

Enfin, dans tout groupe, comme le rappelait si justement Djemilah Benhabib récemment lors de la présentation de son livre "Ma vie à contre-coran", qu’il soit religieux ou politique, diverses tendances s’affrontent. Comme société, et, a fortiori pour un mouvement féministe, nous devrions choisir, car le choix est incontournable, les tendances qui visent l’émancipation totale des femmes. Si beaucoup de femmes dans les pays musulmans et ici se battent pour se débarrasser de ce symbole d’infériorisation des femmes - parfois au prix de leur vie - pourquoi diantre devrions-nous ici le tolérer ? Comment se fait-il qu’on demande à ceux et à celles qui vivent ici depuis plus longtemps - qu’ils soient de "souche" ou d’immigration plus récente - d’accepter les coutumes des nouveaux arrivants et non de demander à ces derniers d’accepter nos coutumes et valeurs ? En somme, on nous demande à nous, qui sommes ici depuis un peu plus longtemps, de faire ce qu’on n’ose pas demander aux personnes d’immigration récente ! Adapte-toi à l’autre ! Or, il y a des femmes musulmanes et des hommes qui ont immigré ici parce que, justement, ils et elles pouvaient trouver une liberté que leur refusait leur propre pays. J’ai eu il y a plusieurs années une étudiante égyptienne dont les parents ont immigré ici spécifiquement pour éviter que leur fille ne subisse la clitoridectomie. Le port du voile certes n’est pas la clitoridectomie. Mais, si on permet le voile, quel voile permettrons-nous ? Qui couvre seulement la tête ? Avec ou sans les oreilles ? Avec ou sans le cou ? Avec ou sans le visage ? Avec ou sans les yeux ? Qui détiendra la règle à mesurer ? C’est à Neuilly, en France, en 1985, que j’ai rencontré la première fois de ma vie une femme couverte de la tête aux pieds, avec des gants, en plein été, n’ayant qu’un seul petit trou pour un oeil ! Un oeil, pas les deux ! Cela m’avait profondément choquée. Quel est donc le seuil à fixer quant à l’importation de pratiques culturelles en porte-à-faux avec les valeurs d’ici et en particulier avec celle, universalisante, de l’égalité de droit entre tous les humains ? Répondre à ceci ne signifie pas qu’on reste les bras croisés vis-à-vis des fondamentalismes religieux d’ici ni du sexisme bien de chez nous et des différentes formes d’oppression à l’oeuvre depuis longtemps.

Pour conclure, j’admets que la question des convictions religieuses et de ses manifestations publiques n’est pas un sujet facile à traiter. Et interdire peut parfois pousser des personnes à s’accrocher à des pratiques et à des croyances plus qu’elles ne le feraient sans ces interdictions. Mais une tolérance sans limites peut conduire aussi au communautarisme, segmentant la société en autant d’îlots, faisant ainsi échec à des projets collectifs d’envergure. Nul besoin d’être freudien inconditionnel pour se rallier à l’argumentation de Freud, dans "L’avenir d’une illusion" ! Socialement, dit-il, la religion est rétrograde parce qu’elle amène les gens à croire que c’est un dieu qui a institué des règles - et donc amène les croyants à les considérer pérennes et incontournables - alors que ce sont les humains qui les ont instituées dans un processus rationnel afin de permettre à l’humanité de survivre. Ne pas contribuer à perpétuer cette illusion est une tâche qui nous incombe afin de libérer et les hommes et les femmes. Si nous pouvions, au moins dans l’espace public, nous considérer d’abord comme des humains avant de nous considérer comme juifs, musulmans, chrétiens, hindouistes, etc., - immigrants ou non, hommes ou femmes - l’humanité ne s’en porterait que mieux ! Nous pourrions déjà commencer au Québec !

Le 12 mai 2009.

N.B. Depuis, j’ai argumenté sur le blogue de Françoise David et ai précisé certains des points traités dans ce texte.

  • Lire les interventions de l’auteure dans le blogue de Françoise David : "Le voile : suite et fin" et "N’ajoutons pas un voile au voile".

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 1 juin 2009


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    Irène Doiron, professeure de philosophie à la retraite



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