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vendredi 17 juillet 2009

Iran - Mythes et réalités
Comment les médias présentent le mouvement de contestation

par Azar Majedi, présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran






Écrits d'Élaine Audet



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Photo : Hamed Saber - Flickr - cc - www.flickr.com

L’Iran est à la une des nouvelles internationales. Qu’est-ce qui a conduit aux manifestations de masse ? Comment la situation a-t-elle changé si dramatiquement en une semaine ? Qu’est-ce que veulent les gens ? Qu’est-ce que le mouvement de protestation va devenir ? Ces questions sont répétées de manière répétitive sur toutes les chaînes de télé et dans la presse. Différents analystes politiques et universitaires européens ou américains d’origine iranienne, avec des degrés d’allégeance variable au soi-disant camp réformiste, sont invités à faire la lumière sur la situation. Tous ces commentateurs partagent l’assomption suivante : « Le peuple d’Iran ne veut pas la révolution ». Par là, ils veulent dire que la population ne veut pas jeter par-dessus bord le régime islamique. Ils disent que le peuple veut une évolution, un changement graduel. Ils insistent sur le fait que les gens veulent des changements mineurs dans le système politique, juste un peu plus de liberté. Ils expliquent qu’ils protestent contre Ahmadinejad et l’élection truquée, pas contre le régime islamique. Donc, que si Moussavi devient président, tout devient normal.

Voilà le noyau de toutes les analyses proposées par les médias internationaux. Depuis le soi-disant « anti-impérialiste » de gauche Robert Fisk, dans l’Independent, jusqu’aux journalistes de droite du Financial Times, ils répètent tous la même chose. Le premier proclame catégoriquement que le peuple d’Iran « est heureux du régime islamique ». Il répète incessamment le cliché « anti-impérialiste », selon lequel le peuple d’Iran « ne veut pas que l’Occident lui dise ce qu’il doit faire. Ils ne veulent pas être comme en occident » (cité d’après Aljazeera en anglais). Comme si vouloir en finir avec le régime islamique, vouloir en finir avec la tyrannie religieuse, avec l’apartheid sexuel, la répression, la pauvreté et la corruption étaient par défaut des aspirations occidentales et non des aspirations humaines universelles. Comme si, même si on les appelait occidentales, cela les discréditerait. Selon Fisk, le peuple d’Iran est loyal à la révolution « islamique ». Il veut seulement en finir avec Ahmadinejad.

Le reporter du Financial Times, aux nouvelles du matin sur GMTV, a exprimé son désaccord avec mon communiqué disant que « c’est le début de la fin pour le régime islamique ». Elle a maintenu que le peuple en Iran « ne voulait pas de révolution. Il veut une évolution et un peu de liberté. Ils [les Iraniens] veulent pouvoir mettre des T-shirts s’ils en ont envie ».

Si je ne croyais pas si fortement en ce que je voudrais voir arriver dans mon pays natal, dans celui que j’ai dû fuir (avec des milliers d’autres) pour sauver ma vie, échapper à la torture et à l’exécution, au temps où M. Moussavi était premier ministre, je pourrais penser que j’étais folle de vouloir le changement, de vouloir renverser cette dictature brutale, misogyne, réactionnaire, religieuse. Je pourrais me dire que tous mes camarades bien-aimés et mes amis qui ont été tués dans les tristement célèbres prisons du régime islamique étaient fous d’avoir perdu leur vie à se battre contre ce régime. Je pourrais penser que les centaines de milliers de personnes qui risquent leur vie dans cette aventure doivent être folles également.

Je suis sûre que Messieurs Moussavi, Karoubi et Khatamei ne veulent pas tant de changement. Ils veulent seulement de petits changements. Je n’ai pas de doutes qu’ils soient « heureux avec le régime islamique ». Mais qu’en est-il de Neda, la jeune fille qui a été tuée à Téhéran ? De cette femme enceinte qui a été tuée dans une manifestation ? De son compagnon qui a perdu deux êtres aimés d’une seule balle ? Qu’en est-il des mères et des pères dont les fils et les filles ont été brutalement torturés et exécutés, qui ne avent même pas où leurs enfants bien-aimés sont enterrés, de ces parents qui, par peur des représailles, ont enterré leurs enfants au fond de leur jardin ? Qu’en est-il des parents dont les milliers d’enfants ont marché sur des mines pendant la guerre Iran-Irak avec la clef du paradis suspendue au cou ? De ces enfants dont les mères ont été lapidées à mort ? De ces millions de femmes qui ont été forcées à porter le voile et traitées comme des moitiés d’être humain ? Est-ce que ces gens sont « heureux » du régime islamique, est-ce qu’ils veulent seulement un peu de liberté, un peu de changement ?

Si je ne connaissais pas, si je ne ressentais pas ces griefs d’aussi près, si je ne les avais pas vus de mes propres yeux, si je ne connaissais pas quelques-unes de ces courageuses jeunes filles et jeunes gens qui ont été exécutés par le régime, alors, je pourrais être convaincue. Je n’aurais pas d’autre choix que d’accepter la seule interprétation offerte par les médias internationaux. C’est terrifiant. Est-ce accidentel, ou est-ce que cela reflète une volonté cachée ? Est-ce que ces analyses sont le produit d’une compréhension superficielle d’une société sous l’emprise de la dictature et de la censure, ou est-ce que cela fait partie d’une stratégie ?

On y était, voilà ce qu’on a vu !

Je suis d’une génération qui a connu les manifestations de masse contre une autre dictature. Je suis d’une génération qui s’est battue contre la dictature du shah. Je me suis battue contre deux dictatures pour l’égalité, la liberté, la justice sociale et économique, la prospérité. Je suis, comme beaucoup de mes camarades, une militante politique expérimentée. Les médias agissaient de la même manière, il y a 30 ans. À cette époque, la technologie n’était pas aussi avancée. Il n’y avait pas YouTube, ni d’Internet, ni de télévision par satellite. Mais les gens dépendaient déjà des médias internationaux pour les nouvelles. Il y avait les radios à ondes courtes, la BBC, Voice of America, Radio Israël et Radio Moscou pour les informations et les nouvelles.

En 1978, les médias ont joué un rôle important pour transformer Khomeiny en leader – alors qu’il n’était rien d’autre qu’un membre du clergé en exil, presque inconnu de la majorité de la population, et presque oublié même de la plupart de ses fanatiques. Au milieu de la guerre froide, la peur d’un immense mouvement populaire de gauche en Iran a amené les États occidentaux à se réunir en un sommet à la Guadeloupe, pour influencer le cours des événements du plus vaste mouvement de masse dans l’histoire iranienne. En peu de temps, pour notre plus grande stupeur, les islamistes, qui étaient marginalisés dans la première phase des manifestations, ont pris le leadership dans le mouvement antimonarchiste.

Saddam Hussein avait demandé la déportation de Khomeiny, sous prétexte qu’il était engagé dans des activités politiques contre l’État iranien. La France l’a accueilli. En une nuit, il est devenu une célébrité médiatique internationale. Un « leader » était né. Une révolution pour la liberté, l’égalité et la justice avait avorté. C’était le début de 30 années de sang, d’oppression, de misogynie, d’apartheid sexuel, de lapidation, de mutilation et du régime politique le plus abominable.

L’histoire est en train de se répéter. Comme toujours, par peur de changements radicaux qui pourraient mener au renforcent de la gauche, la machinerie des médias ne dit que la moitié de la vérité. Leurs « analyses en profondeur » n’égratignent même pas la surface. Peut-être que pour certains journalistes, la surface est tout ce qu’ils sont capables de saisir, mais dans l’ensemble, c’est un plan délibéré pour censurer la gauche, pour ne pas montrer les aspirations profondes et les revendications de la population. Un « leader modéré » est tout ce qu’ils sont prêts à laisser s’exprimer.

La balance du pouvoir

Est-ce que les gens qui manifestent le font seulement contre Ahamdinejad ? Est-ce qu’ils sont vraiment heureux du régime islamique ? Est-ce qu’ils veulent seulement un peu de changement, un peu de liberté ? Comment est-ce que ces journalistes arrivent à de telles affirmations ? Examinons cette question.

Que s’est passé en Iran durant les dernières semaines ? Dans la période qui a précédé les élections du 12 juin, les gens ont organisé des rassemblements et des "meetings" en soutien à l’un des deux candidats soi-disant réformistes et contre Ahmadinejad. Ils ont voté pour Moussavi ou Karoubi. Tout le monde s’attendait à ce que les élections soient truquées, donc les gens sont resté vigilants, prêts à descendre dans la rue. Quand les résultats ont été annoncés, seulement deux heures après la fermeture des bureaux de vote, les manifestations massives ont commencé. Les gens se sont rués dans les rues par milliers et ont protesté contre la fraude électorale.

C’est comme ça que les événements se sont déroulés. Mais ce n’est pas toute la vérité. Il y a autre chose qui saute aux yeux. Quand on essaie d’analyser la situation en Iran, on doit prendre en considération un facteur important dans l’équilibre des pouvoirs. Il est évident que les gens ne pouvaient pas descendre dans la rue et crier « À bas la république islamique », tant que la machine répressive brutale et sophistiquée était intacte. Ils ont agi dans le cadre de la balance des pouvoirs et cherché à renverser cette balance en leur faveur.

La plupart des votes pour Moussavi ou Karoubi étaient en réalité un « non » à Ahmadinejad et à la République islamique. Il n’y avait que quatre candidats qui étaient passés à travers le système de veto du Conseil des gardiens. Sous la République islamique, 99% des gens ne sont pas autorisés à être candidats. Selon la loi islamique, une femme ne peut pas être président. Cela exclue d’un seul coup la moitié de la population. Non seulement les gens qui ne croient pas en dieu ne peuvent pas être candidats, mais ils doivent être décapités, selon cette même loi. Les membres d’une autre religion que le chiisme sont également exclus. Même dans ce dernier groupe, seuls ceux que sont des véritables partisans de la République islamique peuvent se présenter pour être candidats à la présidence.

Le Conseil des gardiens a le droit de veto sur les candidats à la présidence et décide qui remplit les conditions. Cette fois-ci, seuls quatre hommes, qui ont été des figures importantes du régime, qui avaient occupé des postes de haut niveau et joué un rôle important dans sa consolidation, ont passé le veto. À part Ahmadinejad, il y avait Moussavi, Karoubi et Rezai. Moussavi était premier ministre pendant la guerre Iran-Irak. C’est sous son ministère que, en août 1988, en moins d’un mois, des milliers de militants de l’opposition, y compris des enfants, ont été exécutés en prison. Karoubi était une figure éminente jadis, proche de Khomeiny, président du Majilis (parlement) à plusieurs reprises. Rezai était le commandeur des Corps de la Garde Islamique (IGC), le principal instrument de répression. Ces hommes ont tous participé à l’élimination violente de l’opposition à la République islamique. Si les Iraniens parviennent à ramener la justice, ces hommes devront être jugés pour crimes contre l’humanité.

Est-ce que cela donne un véritable choix au peuple ? C’est la première question qui doit être posée. Si non, alors pourquoi les gens ont-ils participé en si grand nombre à cette élection ? Les gens ont saisi l’occasion d’exprimer leur mécontentement, leurs protestations, et de dire un grand « non » au régime. Les mouvements de masse, durant la campagne de Moussavi ou de Karoubi, ont été une grande surprise pour tout le monde, y compris les candidats eux-mêmes. Dans un pays où le moindre signe de protestation, sans même parler de manifestation, est brutalement réprimé, la campagne présidentielle a offert une fenêtre, une occasion. Le régime islamique est terrifié par ces mouvements de masse et la rapidité avec laquelle ils ont cru en nombre et en radicalisation.

En face de cette rapide escalade de rassemblements contre le gouvernement sous la bannière de la campagne électorale, le Corps de la Garde Islamique (IGC) a émis un communiqué dans lequel il disait que les extrémistes dans le camp des candidats essayaient de renverser le régime. Ils ont menacé les gens d’une répression très dure si cela arrivait. Alors, l’IGC et le camp Khamenei-Ahmadinejad ont décidé de mettre fin aux élections et de faire avorté tout plan qui risquait d’affaiblir le régime. C’est ça qui a mené à annoncer les résultats seulement quelques heures après que les bureaux aient été fermés.

Ils ont mal compris la situation. Ils ont échoué à identifier les différents aspects de la psychologie collective, l’ambiance dans la population. Ils n’ont pas vu ou pas compris que les temps avaient changé. Cette fois, l’ambiance était très différente. Les gens semblaient déterminés à ne pas revenir en arrière. Ce n’était pas nécessairement une décision consciente, exprimée. C’était un sentiment qui résultait plutôt d’un changement profond dans la psychologie collective de la population.

Rejet du régime islamique

Le gens ne veulent plus de ce régime. Ils ne veulent plus vivre sous une tyrannie religieuse. Ils ne veulent plus de l’apartheid sexuel. Les gens veulent être libres. Ils veulent l’égalité et la prospérité. C’est la volonté du peuple. Il semble que cette fois-ci, ils soient déterminés à continuer le mouvement jusqu’à ce qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent. Le développement des événements, ces derniers jours, particulièrement après le sermon du vendredi de Khamenei, a fait basculer la lutte de pouvoir entre le peuple et le régime. En dépit de la lourde répression opérée par les forces de sécurité, du meurtre de près de 200 personnes, d’un nombre plus grand encore de blessés et de l’emprisonnement de centaines de manifestants, malgré l’usage des forces de sécurité et des tueurs des milices lâchées contre des gens désarmés, les gens relèvent le défi. La balance du pouvoir a basculé en faveur du peuple, non pas dans le sens militaire, mais en terme de défi face à l’intimidation et de la peur. Jusqu’à vendredi, les gens marchaient la bouche close, en essayant de ne pas provoquer les violences, mais ces derniers jours, les protestations sont devenues plus violentes, moins contraintes. Déjà, des manifestants crient « À bas la république islamique ». Des sentiments non censurés refont surface dans les rues. On entend parler, on voit des vidéos de femmes non voilées, portant des vêtements totalement non islamiques dans certains quartiers.

Une des caractéristiques les plus significatives de ce mouvement de protestation est qu’il n’est pas organisé ou dirigé par ceux qui disent être ses leaders, ou qui sont identifiés par les médias comme ses leaders. C’est un mouvement très spontané. Ce que nous voyons, dans les rues de Téhéran, mais aussi dans les autres grandes villes, ressemble plutôt à une insurrection. Il semble que le régime islamique soit entré dans une phase qui, quel que soit la tactique ou le ton qu’il emploie, l’amène toujours vers sa fin. C’est le début de la fin de l’un des régimes politiques les plus brutaux, les plus horribles, du 20e siècle. Sa chute aura des effets profonds dans le Moyen-Orient et pour l’islam politique, et les femmes d’Iran en lutte et de toute la région ont tout à gagner de ces événements.

  • Publié le 23 juin 2009 sur le site du Parti d’unité communiste ouvrière.
  • Reproduit sur Sisyphe avec l’autorisation de l’auteure que nous remercions.
  • Lire une entrevue avec Azar Majedi, par Rosa Valentini, dans "Riposte laïque", 21 octobre 2007.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 2 juillet 2009


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    Azar Majedi, présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran

    Née en Iran, Azar Majedi étudiait la littérature au Canada lorsque commença la révolution de 1978 contre le régime du Shah. Revenue à Téhéran, elle s’engage dans la défense des droits des femmes et milite à l’Union des combattants communistes. Lors de la vague de répression de 1982, menée par le régime islamique, elle se réfugie, avec son mari Mansoor Hekmat, dans la « zone libérée » contrôlée par Komala au Kurdistan. Elle participe à la fondation du Parti communiste d’Iran et devient responsable de la radio clandestine de celui-ci. En 1984, elle quitte l’Iran pour la Suède et le Danemark. En 1991, elle prend part à la fondation du Parti communiste-ouvrier d’Iran, dont restera membre du bureau politique jusqu’en 2004, avant de devenir l’une des dirigeantes du Parti d’unité communiste-ouvrière. Elle est également présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran (Azadizan). Site personnel : www.azarmajedi.com/.



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