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vendredi 2 octobre 2009

À partir du moment où la loi de Dieu devient la loi de l’État, les femmes sont perdantes

par Diane Guilbault, collaboratrice de Sisyphe






Écrits d'Élaine Audet



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L’auteure a prononcé cette allocution lors de la conférence du 24 septembre 2009, organisée par Sisyphe à Montréal, et dont le thème était « Laïcité et égalité : quel projet pour le Québec ? »

Bonsoir !

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Diane Guilbault, auteure de Démocratie et égalité des sexes (Sisyphe, 2008)

Quand je me suis mariée, en 1978, je devais obéissance à mon mari.... C’est seulement en 1981, pas en 1881, que les femmes ont obtenu le statut de partenaire égale dans le mariage... Au début de son mariage en 1950, ma mère – qui vit toujours - n’avait pas le droit de signer des chèques, de signer un bail ni même le droit d’autoriser que son enfant se fasse opérer....

Pour beaucoup de Québécoises, ces vexations, ces discriminations, c’est hier. Nous sommes nombreuses à nous rappeler l’époque où les femmes perdaient leur emploi parce qu’elles se mariaient ou parce qu’elles étaient enceintes. Nos mères se rappellent leur statut de mineures, une fois mariées. Et l’omniprésence de la religion dans leur vie.

MM. Bouchard et Taylor (1) ont trouvé que les Québécoises d’origine canadienne-française étaient chatouilleuses sur la question des droits des femmes ? Sur ce point, ils ne se sont pas trompés. Mais ils n’ont absolument pas compris les raisons de l’inquiétude des femmes et leur colère face à certains diktats religieux.

Ces deux intellectuels, comme beaucoup d’autres, sont plus préoccupés de promotion du multiculturalisme à l’anglo-saxonne que d’égalité entre les citoyennes et les citoyens. Ils préfèrent faire l’impasse sur le fait que les religions sont, à plusieurs égards, en complète contradiction avec le droit à l’égalité des femmes.

Le 50e anniversaire de la mort de Duplessis et les nombreux reportages qui y ont été consacrés nous ont permis de revoir ou de découvrir à quel point l’alliance entre le clergé catholique et l’État était lourde de conséquences particulièrement pour les femmes.

Les femmes voulaient le droit de vote ? On le leur a refusé longtemps notamment parce que, selon l’Église catholique, les femmes avaient un devoir de mère de famille et devaient obéissance à leur mari. Comment aurait-on pu leur permettre d’avoir une opinion politique ?

Les filles voulaient s’instruire ? Oui mais à la condition que ce soit une formation préparatoire à leur rôle de mère de famille, selon les volontés de Dieu.

Les femmes voulaient maîtriser leur fécondité ? Ça, jamais !!! La venue d’un enfant était une décision du Seigneur, fusse-t-elle au prix de la vie de la mère.

Dans les religions, les femmes sont à la fois gardiennes de la vertu et source du mal, comme l’a écrit St-Thomas d’Aquin : « C’est à elles et à elles seules de porter, la vie durant, tout le poids de la vertu. De n’être que l’objet du plaisir des hommes et de n’avoir pour seul avenir que celui d’être une mère et une épouse, soumise à son mari. »

À partir du moment où la loi de Dieu devient la loi de l’État, les femmes sont perdantes. Bien qu’ici l’égalité ne soit pas encore totalement en place et encore fragile, on se réjouit de vivre dans une démocratie qui se veut laïque et non pas dans une théocratie où les droits des femmes sont non seulement bafoués mais où ils ne sont même pas reconnus. Apartheid, tenues vestimentaires imposées, polygamie, exclusion de la sphère publique, mauvais traitements justifiés au nom d’écrits religieux, mutilations génitales : la liste est trop longue, allez plutôt faire un tour sur le site d’Amnistie internationale... (2)

Mais ici, au pays de l’égalité des hommes et des femmes ? Comment ne pas se remémorer quelques-uns des épisodes qui ont entraîné la création de la Commission Bouchard-Taylor ?

Un YMCA qui accepte de givrer ses fenêtre pour cacher des femmes dans un gym du regard de jeunes d’un groupe religieux ; la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ), une institution publique, qui accepte, dans le cadre de son « service à la clientèle », la demande d’intégristes qui refusent de se faire servir par des femmes fonctionnaires (3).

Plus grave, il semble que même ici, au Canada, et peut-être même au Québec, certaines petites filles subissent des mutilations génitales. Et on peut aussi rappeler que, bien que personne n’ait encore été trouvé coupable, une jeune fille a été tuée, probablement pour ne pas avoir porté la tenue réglementaire de sa religion.... Tandis que d’autres auraient été châtiées pour avoir sali l’honneur de la famille. Je veux aussi rappeler qu’il y a actuellement des cas de polygamie avérés au Canada et que, malheureusement, certain-es intellectuel-les en arrivent à la justifier alors que partout dans le monde où la polygamie est un mode de vie, les femmes luttent contre cette forme abjecte d’union.

Presque 35 ans après l’Année internationale des femmes, force est de constater que le sexisme se porte très bien, merci.

***

Pourtant, on croyait que ça y était. On, des hommes et des femmes comme moi, qui au cours des 30 dernières années ont milité pour plus de démocratie, pour la sécularisation de notre système scolaire, pour le droit à l’égalité des femmes. Comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai cru que les victoires et les acquis des femmes, au cours des 30 dernières années, avaient réglé les discriminations les plus grossières. C’était sans compter sur la montée du fondamentalisme religieux dans le monde.

Or, la démocratie ne peut réellement exister sans laïcité et les droits des femmes sont extrêmement tributaires de la place du religieux dans l’espace public.

Quel lien y a-t-il entre démocratie et laïcité ?

Plus on y réfléchit, plus il apparaît évident que la laïcité est intrinsèque à la démocratie. La démocratie, c’est beaucoup plus que le droit de vote.

Étymologiquement, démocratie vient du grec : démos, le peuple et kratos, le pouvoir. La démocratie, c’est donc le pouvoir par le peuple, ou comme le disait le président Lincoln (4), c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.

Cela veut dire que c’est le peuple qui fait ses choix, la plupart du temps via des représentant-es que le peuple choisit et qu’il délègue en quelque sorte pour prendre les décisions pour assurer le bien commun, pour assurer un vivre-ensemble harmonieux.

Le peuple est en droit de demander des comptes à ses élu-es, il peut les obliger à expliquer leurs choix et, au besoin, à en faire des différents si les décisions des élus ne correspondent pas aux volontés et aux valeurs du peuple.

On est donc très loin d’un régime théocratique, où les lois religieuses sont lois d’État, où la parole d’un dieu prévaut sur la volonté humaine. Les lois divines ne peuvent être discutées avec celui ou celle qui les aurait émises, elles ne peuvent être remises en question et le dieu n’a aucune explication à donner. C’est exactement le contraire de la démocratie.

Qu’est-ce qui doit primer dans l’espace public ? Les discours et les règles religieuses sexistes et homophobes ou les lois qui reconnaissent le droit à l’égalité des hommes et des femmes, quelle que soit leur orientation sexuelle ?

Nos tribunaux ont jusqu’à présent semblé avoir énormément de respect pour tout ce qui est règle religieuse au nom du droit à la liberté religieuse qui est devenu pratiquement sacré.

Or on peut se poser la question : la liberté de croire est-elle synonyme de la liberté de faire ? Comme plusieurs d’entre nous, la juge Claire L’heureux Dubé semble penser qu’il y a une différence entre les deux. Malheureusement, les grandes institutions internationales comme la Cour européenne des droits de l’homme, l’ONU, définissent ainsi la liberté religieuse :

« Droit de croire ce que l’on veut en matière religieuse, de professer ouvertement des croyances religieuses, et de manifester ses croyances religieuses par leur mise en pratique et par le culte, ou par leur enseignement et leur propagation. »

Mais je crois qu’il est essentiel de considérer le contexte dans lequel cette définition a été adoptée dans le milieu du XXe siècle, dans des pays qui s’étaient sécularisés et où la religion était devenue affaire privée.

Or, cette vision extrêmement généreuse nous apparaît aujourd’hui naïve quand on la place face à l’intégrisme religieux. Du bonbon pour les intégristes qui en profitent pour obtenir des résultats contraires aux intentions du législateur.

En effet, les valeurs de la société ont évolué et certaines pratiques, liées ou inspirées par des religions, sont maintenant illégales. Comment se fait-il que des intellectuel-les - et nos institutions dans la foulée, comme la Commission des droits de la personne et de la jeunesse -, arrivent à justifier des pratiques sexistes sous prétexte qu’il y a des écrits d’un autre âge qui justifient le marquage des femmes, leur statut inférieur ? Sous prétexte d’ouverture à la différence, on devrait accepter ce qui ne correspond pas aux valeurs de notre société ?

Le respect de la différence, c’est bien, quand il s’agit de différences comme le handicap, la couleur de la peau, l’origine ethnique, la langue, la grosseur, la grandeur, etc. Mais franchement, doit-on accepter toutes les différences ?.
On a bien interdit les mutilations génitales, une pratique différente On interdit encore (mais pour combien de temps ?) la polygamie, une pratique différente...Est-ce qu’on accepterait que des petites filles chinoises se fassent bander les pieds comme autrefois ? Qu’est-ce que cette admiration béate de la différence même quand elle n’a pas de sens ?

Tous ne sont pas d’accord avec l’égalité entre les femmes et les hommes, mais la démocratie, c’est la volonté du plus grand nombre. On entend souvent comme argument pour accepter toutes sortes d’accommodements que les droits des minorités doivent être respectés. Mais est-ce que cette minorité de gens qui s’opposent à l’égalité hommes-femmes a droit à une protection en tant que minorité ?

Règles religieuses ou règles démocratiques : voilà le vrai fond du débat.

Le fait que le Québec se soit paisiblement, mais assez rapidement sécularisé, a fait en sorte qu’il n’a jamais adopté de texte formel définissant sa compréhension de la laïcité. Maintenant qu’elle est en danger, que le droit des femmes à l’égalité est régulièrement bafoué, il faut agir.

Pourquoi une charte de la laïcité ?

Car la laïcité est en danger. Pas seulement au Québec, mais dans l’ensemble des pays démocratiques. Dans la foulée de notre ouverture aux autres, nos institutions ont voulu jouer de bienveillance et ont commencé à accepter des revendications religieuses venues de pratiquant-es non chrétien-nes. L’ouverture qui leur a été faite a sonné le réveil des intégristes chrétiens qui s’étaient tenus relativement cois les 30 dernières années. Mais l’occasion était trop belle et les revoilà au front : intégristes protestants, mormons, catholiques, évangélistes viennent se joindre aux revendicateurs d’accommodements religieux sikhs, musulmans. Ils reçoivent des appuis et cela, étonnamment, d’une partie de la gauche qui devrait pourtant être la première à défendre la laïcité.

Bien sûr, dans une société libérale comme la nôtre, les droits individuels sont protégés, mais le Québec a aussi, de façon plus marquée qu’ailleurs, la volonté de protéger certains droits collectifs. C’est à cause de cette préoccupation pour les droits collectifs des francophones que le Québec a adopté la Charte de la langue française. Il faut maintenant faire de même avec la laïcité.

En quoi une Charte de la laïcité serait-elle importante ?

Parce qu’elle obligerait un véritable débat sur la place des règles religieuses dans la gestion du vivre ensemble et plus spécifiquement dans les institutions publiques. Ce débat qui devrait se faire à l’Assemblée nationale de même qu’en Commission parlementaire permettrait à la société civile de s’entendre collectivement sur les limites de la liberté religieuse et sur la signification réelle de la laïcité.

  • Peut-on accepter qu’un citoyen refuse d’être servi par un fonctionnaire de sexe féminin pour motifs religieux ? •
  • Peut-on accepter que des employé-es de l’État arborent des opinions religieuses en portant des symboles religieux alors qu’on leur impose un devoir de réserve en ce qui concerne leurs opinions politiques, pourtant elles aussi un droit fondamental protégé par la charte ? •
  • Peut-on permettre le port de symboles sexistes sous prétexte que le port de ces symboles est exigé par la religion ? •
  • Peut-on contourner la décision de la Cour suprême sur le port d’un kirpan par des élèves du primaire, pour être cohérent avec nos valeurs sur la question des armes ?

    Toutes ces questions doivent être débattues pour que le choix fait par la société québécoise soit clair, démocratique, et de façon à ce que le gouvernement n’hésite pas à recourir à la clause dérogatoire (la fameuse clause nonobstant) pour se soustraire à la Charte canadienne, et surtout l’interprétation actuelle qu’en font les tribunaux.

    Il est urgent que nos représentants et nos représentantes à l’Assemblée nationale se penchent sur une Charte de la laïcité qui pourrait concilier droit à la liberté religieuse et obligation de neutralité et de laïcité de l’État.

      Sur la base de valeurs communes devant y être consignées, cette charte définirait clairement en quoi consiste la neutralité de l’État, des institutions publiques et des lois à l’égard des religions, et les moyens de la réaliser. La Charte de la laïcité serait un outil adapté à la société québécoise contemporaine, qui est diversifiée, ouverte à l’immigration, et attachée à son histoire et à ses valeurs. En outre, la démarche qui permettra à la société québécoise de se doter d’une telle charte serait l’occasion de construire un consensus social sur cette question complexe.

    (Extrait de notre appel en ligne)(5).

    Nous venons de créer le CCIEL, le Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité dont Djemila vous parlera un peu tout à l’heure. Le but est de faire bouger nos élu-es, nos concitoyennes et concitoyens, nos institutions, sur ce projet de charte de la laïcité. C’est donc une invitation que nous vous lançons à toutes et à tous : signez l’appel pour une charte de la laïcité, faites signer autour de vous, parlez-en, posez des questions, appuyez l’une ou l’autre des actions du CCIEL.

    Merci.

    Notes

    1. Gérard Bouchard et Charles Taylor, co-présidents de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (CCPARDC), qui a été créée en mars 2007 et a déposé son rapport en mai 2008. Voir le site.
    2. Amnistie internationale.
    3. La CDPDJ a entériné la politique de la SAAQ le 30 janvier 2009 : lien consulté le 25 septembre 2009.
    4. Abraham Lincoln, président des États-Unis de 1960 à 1968.
    5. Pour une charte de la laïcité au Québec.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 27 septembre 2009

  • Suggestions de Sisyphe

  • Signez en ligne l’appel de Sisyphe Pour une Charte de la laïcité au Québec.
  • À compter du 15 octobre 2009, visitez le site du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité (CCIEL).
  • Site de Djemila Benhabib.
  • Site de 2Fik.
  • Site du Conseil du statut de la femme.

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    Diane Guilbault, collaboratrice de Sisyphe

    Féministe de longue date, l’auteure, qui a travaillé dans plusieurs organismes de défense des droits, s’intéresse particulièrement aux questions qui touchent la vie citoyenne. Diane Guilbault est l’auteure de Démocratie et égalité des sexes, publié en 2008 aux éditions Sisyphe. L’auteure est aussi membre fondatrice du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité (CCIEL) créé à Montréal au printemps 2008.



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