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mardi 24 mai 2011

Pourquoi je ne participerai pas à la ‘Slutwalk’ - L’ultime "salope"

par Rebecca Mott, survivante et écrivaine






Écrits d'Élaine Audet



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En mars 2011, un policier de Toronto a recommandé aux femmes d’éviter de « s’habiller en salopes » si elles ne veulent pas être violées. Il blâmait de la sorte les victimes d’agression, laissant entendre qu’une femme pouvait « provoquer » ou encourager une agression par un homme en « s’habillant comme une salope ». Des femmes, qui ne se qualifient pas de féministes, ont organisé une marche pour dénoncer ce sexisme et ces préjugés d’un autre âge. Elles ont donné à cette manifestation, diversement perçue, le nom de « Slutwalk » ou « Marche des salopes ». Une manifestation semblable a eu lieu dans quelques villes américaines et une autre aura lieu à la fin de mai à Montréal.

***

La Slutwalk (Marche des “salopes”) peut avoir l’air d’un message féministe puissant mais, pour moi, femme sortie de la prostitution, je la ressens comme une façon très négative de traiter la violence masculine à l’égard de l’ensemble des femmes et des filles.

Je ne crois pas que se réapproprier le mot “salope” fasse quoi que ce soit pour dire aux hommes violents que leur comportement est inacceptable ; cela fait plutôt leur jeu. Se qualifier de “salope” équivaut à se définir comme la vision qu’ont des femmes les hommes violents. Qualifier quelqu’une de “salope” est une stratégie courante des hommes qui veulent garder des femmes et des filles comme objets sexuels à leur usage. Qualifier quelqu’une de “salope” sert à tenir les femmes et les filles dans l’hétérosexualité et non libérées mais servant à plaire à l’homme.

Se rapproprier le mot “salope” ne fait pas disparaître magiquement cet héritage.

Quant à moi, femme sortie de la prostitution, je suis très cynique quant aux raisons qui sous-tendent cette Marche des “salopes”– comme au fait qu’elle soit si rapidement embrassée par des féministes libérales et souvent supporteurs de l’industrie du sexe : c’est parce que le fait d’être une “salope” est défini comme un « travail » dans le contexte de l’industrie du sexe.

Merveilleux. Un autre tour de magie qui fait disparaître la violence faite aux femmes dans l’industrie du sexe, puisqu’après tout c’est simplement leur travail et, donc, ce ne peut être de la violence masculine ; c’est simplement le rôle de la prostituée.

La Marche des “salopes” correspond aux intérêts de femmes privilégiées qui peuvent s’amuser avec le rôle de la “salope”, s’habiller en “pute”, porter des pancartes qui clament « Sluts Say YES » et peuvent imaginer, en nous appelant leurs Sœurs, que les femmes qui sont dans l’industrie du sexe y acquièrent du pouvoir.

La Marche des “salopes” véhicule le message que le viol est une mauvaise chose quand il arrive à de « vraies » femmes et filles, quoi qu’elles portent et où qu’elles aillent. Mais elle se ferme farouchement les yeux sur la torture sexuelle et les viols quotidiens des femmes au sein de l’industrie du sexe.

Ces violences sont passées sous silence parce qu’aux yeux de la Marche des “salopes”, ce n’est que du travail, ce qui nous interdit de les juger ou même de les regarder de trop près.

Certaines des femmes de la Marche des “salopes” trouvent radical de s’habiller conformément à leur vision stéréotypée de la “salope”, du cliché clownesque de la putain. Elles peuvent qualifier leur « look » de « burlesque » mais, pour une femme sortie de la prostitution, il s’agit d’une insulte.

S’habiller en putain pour une sortie reflète souvent une position de privilège bien assuré. Vous le faites parce que vous prenez pour acquis que vous serez en sécurité et que, si l’on vous violait, cela ferait scandale.

Mais jouer à la putain n’est pas être une putain.

La majorité des femmes et des filles prostituées n’ont aucune protection contre le viol, n’ont droit à aucun scandale quand cela arrive – leurs vêtements et l’endroit où elles se trouvaient sont des problèmes mineurs en comparaison de la vie dans une société qui ignore leur souffrance et ne fait qu’utiliser leur image pour s’encanailler pour le plaisir.

De plus, comment osez-vous adopter des attitudes stéréotypées de putain auxquelles la majorité des femmes prostituées tentent d’échapper ? Vous affichez vraiment votre privilège de classe.

Évidemment que je crois qu’aucune femme ou fille ne devrait être violée dans aucune situation, quelle que soit sa tenue.

Mais la Marche des “salopes” évite le problème que tout le monde voit et dont personne ne veut parler : le fait que les hommes qui font le choix de violer vont violer n’importe quelle femme ou fille, quels que soient ses vêtements ou sa situation.

Le problème, c’est le privilège masculin de considérer que toutes les femmes et les filles peuvent être réduites à des objets sexuels ; le problème, c’est l’opinion de l’homme qui sait qu’il peut prendre et violer sans véritables conséquences.

La question n’est pas pour les femmes d’arriver à comprendre comment se conformer suffisamment pour que les hommes violents changent peut-être de comportement : c’est de lutter pour la justice et pour des sanctions véritables dans le but de mettre fin à la violence masculine.

J’irai marcher à la manif « Reprendre la Nuit » - mais la Slutwalk ne fait rien pour moi et pour une véritable justice envers la classe prostituée.

Version originale : "Reasons I Will Not Go on the Slutwalk", le 1 mai 2011 sur la page Facebook de l’auteure et sur Sisyphe, le 10 mai 2011.

Traduction : Martin Dufresne


L’ultime "salope"

On assiste cette année à un engouement pour des « Slutwalk » (Marches des “salopes”), extrêmement populaires auprès de femmes très privilégiées, avec un enracinement très net chez les supporteur-es de l’industrie du sexe*.

Ce mouvement est né d’une bonne idée – celle qu’aucune femme ou fille ne devrait être violée ou violentée en raison de ce qu’elle porte ou de son mode de vie. C’est vrai – mais cela s’est avéré un principe facile à manipuler pour l’appareil à propagande de l’industrie du sexe.

Après tout, l’Ultime “salope” est souvent entre les mains de cette industrie – elle est la prostituée, la femme utilisée dans de la porno violente, l’escorte, la personne consommée par des touristes sexuels.

Alors si vous choisissez de redonner une nouvelle image au terme de “salope”, sachez que vous êtes en mesure de le faire à partir d’une position de privilège bien ancré à laquelle l’Ultime “salope” n’a aucun accès. Si vous choisissez d’appeler empowerment l’étiquette de “salope”, écoutez et essayez d’entendre les femmes et les filles qui sont dans l’industrie du sexe et privées de pouvoir et de voix pour être entendues.

La Slutwalk ne parle pas à ou pour l’Ultime “salope”. Elle parle au-dessus de la tête et au travers de ces femmes.

Cette attitude serait reconnue comme de l’arrogance si elle était pilotée par des hommes ; pourquoi exige-t-on des femmes sorties de la prostitution de se montrer tolérantes simplement parce que cette idée a été inventée par des femmes ?

Si vous cherchez à savoir ce que c’est que d’être une “salope”, sans liberté de déplacements, liberté de parole, liberté de sécurité – alors mettez-vous dans la peau de l’Ultime “salope”.

Dans la plupart des domaines de l’industrie du sexe, des femmes et des filles sont violées, battues et assassinées quoi qu’elles portent, quel que soit l’environnement où on les mette.

Qu’est-ce que font les Slutwalks pour changer quoi que ce soit à cette réalité, concrètement ?

Au lieu de cela, un trop grand nombre de participantes à ces défilés prétendent que les femmes – on préfère éviter de parler des filles, pour éviter de se salir les mains – font le choix de participer à l’industrie du sexe. Que pour ces femmes, être une “salope” est simplement leur boulot.

Alors elles marchent en fière solidarité pour contribuer au fonctionnement normal de l’industrie du sexe…

Si je me sentais généreuse, je dirais que c’est se fermer les yeux sur toute la violence qui est la norme dans l’industrie du sexe. Mais je n’ai pas envie d’être généreuse aujourd’hui, alors je vais dire que c’est une attitude profondément privilégiée et égoïste, qui voit les femmes au sein de l’industrie du sexe comme des êtres sous-humains qui ne sont bonnes qu’à utiliser comme outil de propagande.

Quelle proportion des femmes qui ne cessent de nous dire qu’être à l’intérieur de l’industrie du sexe n’est qu’un « travail » l’ont été à temps plein pendant plusieurs années, sans pouvoir ou droit de choisir les prostitueurs qui se servaient d’elles ?

Quelle proportion des femmes qui ne cessent de nous dire que c’est seulement un travail ont été dans des conditions où le viol est si normal qu’il ne peut être reconnu, où il est normal que des femmes disparaissent, où le mot « non » n’a aucun sens ?

Venez dire que c’est du travail quand des hommes auront attendu en file pour venir déverser leurs fantasmes pornographiques dans votre corps vivant.

Dites que c’est du travail quand vous aurez perdu la parole ou la volonté de protester parce que cela ne fait que conduire à encore plus de sadisme sexuel ou de menaces de mort.

Mettez-vous vraiment dans la peau de l’Ultime “salope”, puis allez à votre Marche des “salopes”.

Je ne vais jamais me réapproprier le terme de “salope” – parce que je ne permettrai jamais à la violence masculine et à la haine de la classe prostituée d’être rendues encore plus invisibles par des femmes disant qu’il est OK d’être qualifiée de “salope”.

“Salope” est un terme masculin de mépris et de haine profondes pour l’ensemble des femmes et des filles – et de l’Ultime “salope”, les hommes disent qu’elle n’est rien qu’une chose à baiser jusqu’à faire d’elle un déchet.
Comment est-il possible de se réapproprier cela ?

Ce billet est court parce que toute cette affaire m’a rendue très malade. Rappelez-vous que ma maladie est liée au processus de me faire rappeler une fois de plus ma sous-humanité par des femmes assez privilégiées pour se réapproprier l’expression “salope”.

Je ne peux pas oublier le poison de cette expression – j’aimerais salement pouvoir y arriver.

*Note du traducteur : À Montréal, la Marche des “salopes” est co-organisée par le lobby pro-prostitution Stella et sera suivie d’un spectacle-bénéfice !

Version originale : "Ultimate Slut", le 10 mai 2011
Traduction : Martin Dufresne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 14 mai 2011.


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Rebecca Mott, survivante et écrivaine

Je suis une écrivaine britannique, survivante d’abus sexuels dans l’enfance et de la prostitution. Une partie de la maltraitance que m’a infligée mon beau-père durant mon enfance a été la violence psychologique de me faire regarder de la pornographie hyperviolente. Combinées à la violence sexuelle qu’il m’infligeait, ces images me faisaient ressentir que je n’avais d’autre valeur que celle de servir d’objet sexuel à un homme et que le sexe était toujours associé à la violence et à la douleur. À 14 ans, je suis tombée dans la prostitution et elle était extrêmement sadique. Je ne m’en suis pas détournée pas car j’éprouvais trop de haine de moi-même pour y reconnaître de la violence et du viol - j’avais l’impression que c’était tout ce que je méritais. J’ai fait de la prostitution entre l’âge de 14 ans à 27 ans et, la majorité du temps, les hommes qui m’achetaient tenaient à m’infliger des rapports sexuels très sadiques. Je me suis habituée à des viols collectifs, du sexe oral et anal violent, et au fait de devoir jouer des scènes de porno dure - cela devint mon existence. J’ai failli être tuée à plusieurs reprises, et fait beaucoup de tentatives de suicide, mais j’ai survécu. Quand j’ai réussi à quitter le milieu, j’ai effacé durant 10 ans la plupart de mes expériences. Ce n’est qu’après avoir dépassé le souvenir des violences de mon beau-père que j’ai trouvé l’espace mental pour me souvenir. Se souvenir de la prostitution est terrible, et je souffre d’un lourd syndrome de stress post-traumatique (SSPT). J’ai créé mon blog pour explorer mon SSPT à titre de survivante à la prostitution, pour réclamer l’abolition du commerce du sexe et pour faire état des conditions terribles de la prostitution vécue à l’intérieur. J’essaie d’écrire de la prose poétique, mais je crois que mon travail est de nature politique.



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