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vendredi 12 juillet 2002

Sur les traces de Sisyphe

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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J’ai mené ma vie comme un artiste crée un tableau, sans plan défini, au gré des coups de coeur et au hasard des années qui passent.

C’est l’histoire que je me raconte, assise dans le parc d’un campus universitaire montréalais où j’aime parfois venir me reposer. Cette journée de mai est douce. On croirait que le printemps veut faire oublier son retard. En quelques jours, les bourgeons ont éclaté et de multiples petites feuilles ont poussé sur les branches.

Ce lieu exerce sur moi un étrange pouvoir. Chaque fois que je l’emprunte pour raccourcir mon trajet ou que je m’y arrête pour rêver, il me plonge dans une sorte de méditation sur la vie, sur ma vie, sur l’humanité, sur l’univers tout entier. Chaque fois que je mets les pieds dans ce petit parc, je me surprends à faire des bilans. Bilan de mon existence, de mes bonheurs et de mes échecs.

En cette matinée, j’ai la sensation de voir le monde de haut. Je me sens le témoin de ce monde physique comme si je n’en faisais pas partie, alors que certaines de ses manifestations m’émeuvent en ce moment même. Le vent qui tourbillonne dans la poussière et fait virevolter des morceaux de papier. Les vieilles pierres des bâtiments d’un autre âge. Le soleil qui s’étire sur la jeune herbe. Le bruit de la ville, assourdi par les arbres et par les grands espaces autour des édifices.

J’ai mené ma vie comme un artiste fait un tableau, sans calcul pour l’avenir, et me voilà bien avancée, sans beaucoup d’économies, vivant de petits contrats à gauche et à droite. D’expédients, disent les gens bien. Pas de plan de carrière, pas de plan de pension, pas de plan de vie. Mais la vie a-t-elle besoin d’un plan ? Pour être franche, au moment où je fais ce constat, l’angoisse ne m’assaille pas vraiment. J’ai beaucoup reçu de la vie et j’en éprouve de la gratitude.

Ce que j’en ai reçu ne se traduit pas en billets de banque, en maison, en voiture, en régimes de retraite. Cela ressemble plutôt au plaisir d’exister. « La merveille, c’est d’exister », écrit Christian Bobin (dans « Autopsie d’un radiateur »). Cela ressemble au contentement éprouvé à regarder le monde avec le sentiment d’échapper à son emprise et, en même temps, de ne rien manquer de ce qu’il offre. Au bonheur de retrouver en soi les êtres aimés, encore près de soi, ou les êtres disparus de notre vie depuis longtemps.

Le temps passe. D’autres l’ont constaté avant moi. Il me semble que je viens seulement de m’en rendre compte. On dirait que je sors d’un long sommeil. Au fil des saisons, j’ai épousé des causes. À chacun sa drogue. J’ai mis du temps à prendre conscience qu’on n’épouse jamais qu’une seule et unique cause : la sienne. Désormais, je laisse à d’autres les déclarations publiques et les combats pour la justice. La justice existe si peu dans les entreprises humaines.

Je préfère la chercher dans le jour qui se lève aussi bien en Afrique qu’en Amérique, sur l’herbe qui reverdit ce printemps-ci comme au printemps dernier, dans les raisons de chanter que les oiseaux se donnent, quelle que soit la saison, dans le fil de l’eau qui dévale les montagnes pour abreuver les sols, les végétaux, les animaux et les hommes. Quelquefois, aussi, dans le repli d’un coeur. Et dans la mort. Car, pour le ver de terre comme pour l’homme riche et puissant, une chose est certaine, inéluctable : la mort viendra.

Je me suis fait bien des ennemis au nom de la justice. Je me demande parfois si cela en valait la peine. Je préfère avoir la paix qu’avoir raison. Voilà. C’est dit. Réalisme, peut-être ? Je ne cherche ni à me justifier ni à me faire comprendre. Je ne renie rien, je ne regrette rien. Si je pouvais réécrire les années derrière moi, je les réécrirais sans doute comme je les ai vécues. Mais c’est terminé. Je veux passer à autre chose.

Ces jours derniers, je suis restée perplexe en relisant « L’Etranger » d’Albert Camus. Pourquoi donc, dans mon souvenir, ce Meurseault faisait-il figure de héros alors qu’aujourd’hui il me paraît un lâche ? Est-ce parce que, plus jeune, je trouvais de l’héroïsme à toute personne ou tout personnage de roman qui se posait en athée, ou encore, parce que j’ai vieilli ? Est-ce parce que j’ai perdu ma mère, il y a à peine quatre mois, que l’attitude de ce Meurseault envers la sienne m’irrite vivement ? Ou est-ce parce que Meurseault renonce à se battre pour la vie, pour sa propre vie même ?

Ce n’est pas aujourd’hui, alors que je m’interroge sur la pertinence de la plupart des combats, mais plutôt au cours de ma jeunesse idéaliste que l’attitude de Meurseault aurait dû m’offusquer. À l’âge où je croyais sincèrement que la bonne volonté pouvait changer le monde, à tout le moins le réveiller. J’ai rêvé le monde parce qu’il me déplaisait tel qu’il était. Et le monde réel a continué d’exister sans moi. Quoi qu’il en soit, je ne retrouve pas le Camus de mes vingt ans. Peut-être l’avais-je idéalisé comme un enfant embellit le parent éloigné ou parti pour un monde meilleur.

Je déambule dans ce parc en suivant le fil de ma pensée et je retrouve la trace de Sisyphe. Un Sisyphe sommeille dans tout être humain. Chaque vie est-elle cette pierre que chacun est condamné à rouler sans trève au-dessus d’une montagne ? La montagne de nos ambitions ou celle de nos illusions ? Au fond, c’est pareil : l’une conduit à l’autre. Des montagnes communicantes.


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Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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