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vendredi 27 avril 2012

D’hier à aujourd’hui, Pol Pelletier, l’histoire vivante des femmes

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



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J’avais envie d’écrire sur Pol Pelletier bien avant qu’elle ne marque de sa présence incandescente l’inoubliable prise de parole collective que fut l’événement Nous ? à Montréal, le 7 avril dernier (1). Bien avant que ne fusent les questions à propos de sa rétrospective critique du cheminement des mouvements féministe et indépendantiste, depuis les années 70, qu’elle terminait par "Le Québec, c’est une femme !", qui en fit visiblement tiquer plusieurs.

La rencontre Nous ?, en plein cœur du "printemps érable" et de l’inspirante grève étudiante, a eu lieu au Monument national, à l’appel de Brigitte Haentjens, Sébastien Ricard, Pierre-Laval Pineault, Jean-Sébastien Pineault, Sébastien Aubin et Jean-Martin Johanns. Plus de 75 personnes sont montées sur scène pour répondre à la question : "Comment rendre visible, opérante la liberté qui nous caractérise et qui nous échappe en même temps ? La révéler ?" Qui sommes-NOUS, que voulons-NOUS et comment réaliserons-NOUS notre profond désir de liberté ? Pendant douze heures de suite, rediffusées par le canal Vox et son site web, nous avons eu droit aux feux croisés de la parole citoyenne, avec une remarquable présence intergénérationnelle de femmes engagées, notamment celle de Mélanie Demers, Claudia Larochelle, Louise Dupré, Denise Boucher, Catherine Caron, Zéa Beaulieu-April (2).

J’ai toujours suivi le parcours artistique féministe de Pol Pelletier avec la plus grande attention. De La Nef des sorcières en 1976 jusqu’au Théâtre expérimental des femmes (TEF), aux ateliers de formation d’actrices et d’acteurs à Montréal, en Europe, au Brésil, au Mexique. Sa démarche est essentielle, nécessaire au sens fort du terme. Sa voix intense proclame encore et encore l’urgence de se souvenir d’où on vient, de qui on est, d’où on veut aller et comment. "MOI, je, une femme". Une Québécoise. C’est à cela que s’est toujours consacrée, engagée, Pol Pelletier. Elle ne lâche pas et elle ne nous lâchera jamais.

Un parcours accidenté

Détentrice d’une maîtrise en lettres françaises à l’Université d’Ottawa, à 22 ans, la Franco-Ontarienne Nicole Pelletier prend le pseudonyme de Pol, et commence à jouer en français et en anglais à Ottawa, Stratford, Toronto, Québec et Montréal. En 1974, elle s’engage dans la recherche théâtrale avec Jean-Pierre Ronfard et Robert Gravel et fonde avec eux le Théâtre expérimental de Montréal (1975-1979). Puis en 1979, l’actrice décide qu’elle veut "s’enfoncer dans ses affaires et découvrir qui elle est avec d’autres femmes" (3).

Après une période orageuse de discussions, la rupture a lieu avec Ronfard et Gravel et elle crée le Théâtre expérimental des femmes (1979-1985), avec Louise Laprade et Nicole Lecavalier. Elle y est très active en tant qu’auteure, comédienne, metteure en scène, animatrice et organisatrice d’événements spéciaux. S’amorce alors au Québec une étape féconde de créations, de célébrations, de solidarité jubilatoire entre femmes. Pol Pelletier écrira de sa présence sur scène : "Ce que je pense qui est moi, n’est pas là, c’est autre chose qui est là. Je comprends pourquoi on dit "tomber en amour". C’est parce qu’on lâche ce qui vient d’en haut…" De la tête.

Dans les années 80, le TEF réunit les femmes pour dire et écrire collectivement leur histoire occultée depuis si longtemps. Tous les premiers lundis du mois, à guichet fermé, une conférencière vient y relater la vie de son "héroïne", parmi lesquelles Louise Michel, Gertrude Stein, Adrienne Rich, Marthe Blackburn, Idola St-Jean, Alice Guy, Djuna Barnes. Elles organisent aussi le 1er Festival de créations des femmes, 21 jours ininterrompus de spectacles dont le film révolutionnaire, La cuisine rouge, de Paule Baillargeon que la culture officielle s’empressera de précipiter dans l’oubli, créatrice dont le cheminement, comme le montre son film autobiographique Trente vies, n’est pas sans rappeler celui de Pol Pelletier.

Mais en 1985, le Théâtre expérimental des Femmes éclate à son tour sous les coups de la dissidence. Pol Pelletier voyage et, après un séjour en Inde, fonde en 1988 le Dojo, dont l’objectif est de promouvoir le concept d’entraînement continu. Comme dans les traditions les plus anciennes, elle veut tendre vers l’acteur et l’actrice totale, qui parle, chante et danse. En 1992, elle écrit et interprète Joie, aboutissement de vingt ans de travail, de réflexion et de recherche. Un spectacle total qui marquera l’époque et toutes celles et ceux qui le verront.

C’est alors qu’elle fonde la Compagnie Pol Pelletier pour assurer la diffusion de la pièce, qui connaît de nombreuses versions et qui est jouée dans des festivals et en tournée, notamment à Tunis et à Sao Paulo, ainsi que dans diverses villes de France et du Québec. Trois ans plus tard, elle écrit, interprète et met en scène Océan, puis en 1997, Or. Avec Joie, cette trilogie suscite l’enthousiasme du public et tient l’affiche cinq mois à Montréal durant la saison 1996-1997. Océan part aussi en tournée en France, en Belgique et au Québec.

En 1999, elle crée le spectacle solo Cérémonie d’Adieu, puis fonde, au Dojo à Montréal, une troupe permanente et multiculturelle d’une dizaine d’actrices. En 2004, elle reprend et peaufine la pièce et la présente sous le titre Nicole, c’est moi… Comme le rappelle son amie, Hélène Pedneault, dans un texte magnifique : "Elle refait l’histoire du monde à partir de notre ancêtre, l’homo erectus, qui a vécu il y a 70,000 ans ; elle passe par la basilique et les restants de pyramides aztèques de Mexico la polluée, jusqu’au volcan Popocatépetl ; elle revient au Québec, où tout le monde s’acharne à rire ; elle scrute la ’série du millénaire’ à la télévision de Radio-Canada où, sur 1000 ans, on n’a trouvé que deux femmes importantes sur trente personnalités incontournables, et elle finit en prenant dans ses bras les 14 victimes de Polytechnique, assassinées, une tragédie qu’on a très vite enfouie au fin fond de notre inconscient collectif, de peur de découvrir ce qu’elle signifiait."(4)

Au tournant du siècle, Pol Pelletier lance l’ambitieux projet d’une première troupe de théâtre multiculturelle au Québec. Jusqu’en 2001, elle travaille avec une dizaine d’actrices et d’acteurs amateurs issus de cultures différentes dans les locaux rénovés de l’ex-Casa Loma. En 2001, ce lieu d’entraînement s’appuyant sur la plus haute exigence théâtrale et humaine finit par fermer faute d’aide financière adéquate. Épuisée, l’indomptable créatrice part alors en Bretagne où, durant trois ans, elle écrit un nouveau spectacle, Une contrée sauvage appelée Courage.

Au cours de ses ateliers ouverts au grand public, elle développe son concept artistique de "sauvagerie". Dans le beau texte qu’elle a publié dans la revue À Bâbord, "Femmes inspirées inspirantes" (5), elle parle du "sauvage théâtre des femmes et des hommes qui sont assez sauvages pour faire une femme d’eux-mêmes". Elle cherche à "donner de la présence" et de "toucher à la puissance" en chacun. "Ça prend une très grande férocité pour aller au bout de soi, mais cela n’a rien à voir avec la violence incontrôlée", explique-t-elle. Elle pense toujours que les théâtres sont très patriarcaux et qu’il faudrait beaucoup plus de féminin dans l’art et dans la société." (6)

Le féminisme

Pol Pelletier ne laisse jamais indifférente, c’est le moins qu’on puisse dire. Quelques minutes seulement après son intervention lors du rassemblement du Nous ?, plusieurs s’interrogeaient déjà dans les réseaux sociaux quant au sens qu’il fallait donner à son affirmation que "le Québec, c’est une femme", à ce qui semblait une déclaration de mort tant du féminisme que de l’indépendantisme. Fallait-il voir dans ses paroles une forme d’essentialisme, accusation de rigueur, dès lors qu’une féministe fait trop ressortir la spécificité de l’oppression des femmes ou la nature patriarcale de la société ?

Dans son intervention du 7 avril 2012, Pol Pelletier retrace les grandes lignes de son parcours et lance vite son premier pavé : "Ce qui caractérise le peuple québécois, c’est la honte !" Et elle explique que c’est un sentiment, un état, encore plus grave que la culpabilité : "quelque chose de noir et de gluant qui colle après et qui fait que tu sens que tu n’as pas le droit de vivre". Pour elle, depuis 1989, on assiste à la disparition de notre peuple, non sans l’espoir qu’au dernier moment, il y ait "des sursauts ultimes inespérés, une renaissance, une liberté véritable".

Après avoir évoqué la rare indépendance d’esprit que le féminisme a suscité dans tous les domaines de 1975 à 1985, elle rappelle que quelque chose d’immense, d’important, s’est passé à cette époque : "Les femmes ont cessé de se demander si elles plaisaient aux hommes." Elles ont cessé de lutter entre elles pour avoir l’attention du mâle dominant. Pendant dix ans, dit-elle, c’était vertigineux. Se toucher, se re-découvrir. Mais après, on a recommencé à se demander : "Qu’est-ce qu’on va devenir ? Les hommes, on ne peut pas arrêter de leur plaire, on va en mourir ! Il y a quelque chose dans l’instinct de survie qui fait que tout est redevenu comme avant."

L’indépendantisme

En ce temps-là, poursuit Pelletier, il n’importait pas seulement de chanter, mais de dire. Parole et pensée étaient liées indissociablement. "C’était pas le cul mur à mur comme aujourd’hui. La férocité nécessaire pour parler véritablement est disparue, constate-t-elle, parce qu’il n’y a plus de valeurs qui te tirent vers un but qui est plus grand que ta propre petite satisfaction personnelle."

Le mouvement des femmes et le mouvement indépendantiste sont disparus et ils sont disparus ensemble, dit-elle. Pour s’en convaincre, il faut se rappeler les deux dates les plus importantes de notre histoire récente : 1980 et 1989. Il y a un lien entre elles, lors du premier référendum, on dit non à l’indépendance, à la construction d’une nouvelle société. "En1989, on tue 14 femmes et toutes les femmes du Québec se sont tues, les penseuses, les créatrices, parce qu’on est mortes de peur. Le patriarcat a repris ses droits. Les valeurs que nous soutenons tous et toutes continuent à être patriarcales et la première d’entre elles, c’est la force. Quand ça fait pas ton affaire, dans un patriarcat, tu tues par la force."

"Le Québec, c’est une femme !"

Pour Pol Pelletier, on ne pourra parler de révolution, de liberté, que dans une société où il y aura un peu plus de féminin, où le recours à la force sera impossible. Et de conclure : "Le Québec, c’est une femme ! À partir du moment où l’on a commencé à tuer nos femmes à Poly en 1989, le peuple québécois a commencé à se suicider. Vive le féminisme !" Comment peut-on comprendre cette déclaration enflammée, de toute évidence porteuse d’espoir pour Pelletier ?

Ne pourrait-elle pas signifier que les femmes sont garantes du destin national, parce que seules en réalité l’émergence de valeurs non patriarcales pourra mener le pays du Québec à bon port et le rendre viable. On a vu ce qui arrive dans les pays arabes quand on ne considère pas l’égalité des sexes comme une valeur primordiale avant, pendant et après le renversement des pouvoirs oppressifs.

Qui mieux que les femmes pourraient défendre l’indépendance, elles qui n’ont jamais cessé de lutter pour conquérir la leur ? La Révolution française a bien choisi Marianne comme symbole féminin, gynile dirait Louky Bersianik, de sa libération, en incorporant à son image les valeurs qui lui tiennent à cœur, dont l’émancipation, le courage et la force du peuple, l’intelligence, l’égalité, la liberté, la fraternité, la justice, le travail.

Dans ce contexte, on peut présumer que pour Pol Pelletier, féministe et indépendantiste, le débat sur l’égalité ou la différence, l’universalité ou l’essentialisme constitue un faux débat. Nous devons avoir l’égalité des droits avec les hommes ET le droit de choisir chacune d’entre nous ce que nous voulons être et devenir. Quant à moi, il me semble évident que le sens des paroles de Pol Pelletier, lors du rassemblement du Nous ?, pourrait se résumer par l’urgence de cesser de faire la haine, de transmettre le mépris et la mort, pour vaincre enfin la honte et la peur, et nous libérer tant du patriarcat que de l’oppression nationale.

Notes
1. Pol Pelletier, L’intégrale, Nous ?, Monument National, 7 avril 2012.
2. Nous ?
3. Pol Pelletier, Joie, Montréal, éditions du remue-ménage, 1992.
4. Hélène Pedneault, "Nicole, c’est moi... de et avec Pol Pelletier - spectacle d’adieux", Sisyphe , 13 novembre, 2004.
5. Pol Pelletier, "Pour Hélène Pedneault", Montréal, À Bâbord, no. 44, avril 2012.
6. Nathalie Petrowski, "Pol Pelletier, mère courage", La Presse, Montréal, 1er mars 2009.

Photo : Sur YouTube, Rassemblement Nous ?, 7 avril 2012.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 21 avril 2012


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Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

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