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vendredi 11 mai 2012

L’"entente" entre le gouvernement et les étudiantEs - Quelle supercherie !

par Pierre-Yves Guay, Ph.D., professeur à l’École des sciences de la gestion UQAM






Écrits d'Élaine Audet



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Version intégrale d’un article résumé dans Le Devoir du 8 mai 2012. Nos remerciements à l’auteur.

Le contenu de “l’entente” que le gouvernement a rentré dans la gorge des 4 leaders étudiants, le 5 mai dernier, est absolument grotesque ! Le gouvernement les a endormis avec cette vieille stratégie technocratique, usée à la corde, consistant à faire semblant de régler un problème en le dissimulant derrière une pléiade de comités.

Ainsi, il y aura un comité provisoire où 4 étudiant-e-s siègeront avec 11 représentants des institutions d’enseignement et des syndicats, ainsi que 2 représentants des milieux d’affaires et du représentant de la ministre, pour déterminer s’il est possible de couper dans les budgets des universités ... Le fardeau de la preuve reposera sur les jeunes épaules des 4 étudiant-e-s, qui devront convaincre les 14 autres de réduire leurs propres avantages budgétaires dans le but de les transférer vers la réduction des droits de scolarité.

C’est d’une incroyable naïveté !

Les 11 interlocuteurs institutionnels et syndicaux des étudiant-e-s dénoncent depuis des années le sous-financement des universités et ils considèrent tous en avoir fait maintes fois la preuve. Quant aux milieux d’affaires, qui militent depuis des lustres en faveur de la réduction de leur propre contribution fiscale, leurs 2 représentants veilleront à ce que les propositions des étudiants ne débouchent sur aucun investissement public additionnel. Et le représentant de la ministre libérale les appuiera, comme elle le fait invariablement.

Sur ce fameux conseil provisoire, les 4 étudiant-e-s croient-ils vraiment qu’ils pourront convaincre leurs 14 autres “partenaires” de renier toutes leurs déclarations, tous leurs mémoires, toutes leurs revendications et toutes leurs réclamations économiques ? Belle foire d’empoigne en perspective ! Et pendant que les étudiants perdront leur temps à tenter de négocier avec leurs partenaires ou leurs adversaires, les droits de scolarité auront été majorés selon le désir du gouvernement et des milieux d’affaires.

Si, par miracle, les 4 étudiant-e-s parvenaient à convaincre les autres membres de ce conseil provisoire, ce dernier serait ensuite remplacé par un conseil permanent… qui réétudiera tout ça pour formuler des suggestions de coupures à la ministre… qui pourra en disposer comme elle l’entend. Ensuite, s’il advient que ces coupures soient acceptées par tous les « partenaires », en contradiction flagrante avec leurs propres intérêts, elles pourraient alors compenser en partie l’augmentation des frais de scolarité en réduisant les frais afférents, beaucoup plus légers !!!

Quelle belle entente ! Comme d’habitude, le gouvernement libéral aura réussi à renvoyer dos-à-dos tous ceux qui réclament, pour diverses bonnes raisons, une augmentation des investissements gouvernementaux en éducation. Le gouvernement leur dit : « Vous réclamez tous plus d’argent ! Pas question qu’on augmente les impôts des riches. Alors repartagez entre vous les sommes qu’on vous donne déjà. Moi et mes amis, on met pas un sou de plus là-dedans. Pas assez payant ! ».

Les « partenaires » s’entredéchireront : les administrateurs universitaires, les syndicats d’enseignants, les milieux d’affaires (surtout ceux-là), et les étudiant-e-s formeront ainsi un magnifique panier de crabes, sous l’oeil amusé et satisfait du Ponce Pilate gouvernemental. Il n’en sortira rien du tout pour personne, surtout pas pour les étudiant-e-s. Et le gouvernement et les plus fortunés de la société auront encore vaincu.

L’argent neuf dont les universités et leurs étudiant-e-s ont besoin, il se trouve dans les profits mirobolants d’un grand nombre d’entreprises nationales et multinationales, comme les institutions financières. Mais évidemment, les milieux d’affaires et leurs « délégués » gouvernementaux veillent au grain ! Ils seront même aussi nombreux que les étudiant-e-s au sein de ces fameux comités trompe l’oeil ! Encore une fois,
les dés sont pipés en faveur des segments les plus riches de la société !

Gestion libérale de la richesse et chaos social

La gestion libérale de la richesse collective nous conduit tout droit au chaos social. Lorsque les grandes entreprises fortunées quémandent des subventions, le gouvernement leur trouve des millions si rapidement que les journaux n’ont même pas le temps d’en parler ! Lorsque les riches demandent des réductions d’impôt, le gouvernement leur offre gracieusement des échappatoires fiscales ! Lorsque leurs entreprises veulent de plantureux contrats gouvernementaux, ils n’ont qu’à ristourner le parti au pouvoir ! Et lorsque des hauts fonctionnaires se font attraper en train de piger dans le plat de bonbons, on leur offre des primes de départ scandaleuses et on les réengage dans un autre organisme du gouvernement !

En revanche, lorsque les segments les plus démunis de la société revendiquent un abri pour la nuit, des repas pour survivre, des logements décents, des soins de santé adéquats, l’éducation accessible pour tous, le gouvernement leur répond que les coffres sont vides et les renvoie dos-à-dos, en les ensevelissant sous une pléthore de comités d’étude et de tables de discussion où ils devront s’entredéchirer pour se partager ce que les plus riches de la société et leur gouvernement consentent à leur laisser.

C’est odieux et les jeunes du Québec l’ont compris. Très tôt dans le conflit, ils ont fait de la question des droits de scolarité un exemple parmi d’autres de l’injustice fiscale actuelle, en précisant bien que ce ne sont pas eux-mêmes qui seront les plus affectés par cette hausse, mais plutôt ceux qui les suivront. Nos jeunes ont des valeurs et des idéaux nobles à défendre. Ils veulent plus de justice sociale et une meilleure redistribution de la richesse collective, surtout en faveur des générations futures et des moins bien nantis de notre société. Pour eux-mêmes, nos jeunes ne demandent aucune hausse de leurs maigres revenus, mais simplement le maintien de leur minuscule pouvoir d’achat.

Nos jeunes ont été studieux. Ils ont appris que l’argent qu’un gouvernement investit dans les services publics, et particulièrement en éducation, tout comme en santé, en culture et en transport collectif, ne sont des “dépenses” que dans l’imaginaire financier des grands contribuables, qui souhaitent évidemment diminuer leur contribution fiscale en revendiquant, depuis toujours, des coupures de l’État dans tous ces domaines. Mais en réalité, chacun sait bien que toutes ces soi-disant « dépenses » constituent un
investissement qui profite à l’ensemble de la société. Si elle est mieux éduquée, moins malade, plus cultivée et plus mobile, elle sera nécessairement plus prospère et égalitaire dans son ensemble.

Qui devrait payer la note ?

Une société n’est pas moins riche parce que son gouvernement investit dans les services publics qui lui sont nécessaires ! À l’échelle de la société globale, c’est le contraire : les investissements publics créent de la richesse ! La vraie question n’est donc pas : « Doit-on investir en éducation, en santé, en transports collectifs, etc. ? » ; mais plutôt : « Qui devrait payer la note ? ». Puisque ces investissements profiteront à tout le monde, ila doivent être supportés par tout le monde, c’est-à-dire selon les moyens de chacun, tel que consacré par notre principe d’impôt progressif sur le revenu. De cette manière, les cotisations fiscales des plus riches représentent autant d’argent économisé par les moins riches, qui peuvent alors l’utiliser pour mieux se nourrir, se loger, se vêtir et mener une vie matérielle plus décente. Par conséquent, les riches doivent continuer à payer leur part, tel qu’il se doit !

Nous devons toujours nous opposer résolument au remplacement des impôts progressifs par des tarifs imposés aux moins riches. Lorsqu’ils sont financés par l’impôt sur le revenu, les investissements publics créent non seulement de la richesse, mais ils permettent aussi de mieux la répartir !

La hausse des frais de scolarité universitaires n’est qu’une manière de déporter sur les épaules des étudiants la plus grande part possible du financement de l’éducation, qui bénéficie pourtant à tout le monde. Pourtant, les contribuables fortunés qui exigent ce transfert fiscal sont, pour la plupart, des gens qui arriveront bientôt à la retraite et qui vieilliront de plus en plus rapidement. Ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils auraient le plus grand avantage à continuer de financer la formation universitaire de la jeunesse ?

Car demain, ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui devront à leur tour payer les impôts nécessaires au financement des services de santé et de soutien de toutes sortes que cette immense cohorte de vieillards revendiquera, car elle en aura désespérément besoin ! C’est alors que si nos cerveaux déclinants ne sont pas encore devenus comme de la béchamel, nous regretterons amèrement d’avoir refusé en 2012 de financer l’éducation et la prospérité de ceux qui devront nous faire vivre !

Aujourd’hui, le financement de l’éducation des jeunes par leurs aînés plus fortunés est donc une question de solidarité sociale. Demain, ce sera le juste retour des choses par le financement des services de santé offerts aux vieux et payés par les plus jeunes. Dans les deux cas, c’est un devoir de solidarité intergénérationnelle et ça devrait passer loin devant le concept de « l’utilisateur payeur » inventé par les économistes et les comptables à courte vue, qui se sont mis au service de leurs plus riches clients pour leur faire économiser de l’impôt. À moins que nous ne préférions leur vision d’un monde divisé en deux, qui
correspond si bien à l’affrontement auquel le gouvernement a conduit tout le monde.

Se bâtir du capital politique sur le dos des étudiant-e-s

Au début du conflit, les étudiant-e-s manifestaient de manière symbolique et très sympathique, en revêtant des monuments de tissu rouge. Mais semaine après semaine, l’entêtement doctrinaire du gouvernement libéral a progressivement provoqué une confrontation qui a interpelé des jeunes plus radicaux, totalement révoltés des nombreuses injustices socio-économiques dont ils sont témoins à tous les jours. Le gouvernement libéral est le seul responsable du ras-le-bol des étudiant-e-s et des autres jeunes qui sont venus de tous les milieux pour les appuyer, en commettant parfois certains actes violents qui, tout aussi répréhensibles qu’ils soient, résultent néanmoins de la provocation autoritaire et violente du gouvernement.

Visiblement, ce gouvernement souhaite se bâtir du capital politique auprès des milieux d’affaires et des couches sociales les plus apathiques de la population, qui adorent généralement les dirigeants qui intimident leurs adversaires en montrant leurs muscles, comme dans les matchs de hockey. Le gouvernement a fait le pari de gagner ce match politique contre les étudiant-e-s en les forçant à descendre dans la rue, pour mieux les réprimer et ensuite les enfermer dans la logique des comités bidon…

Mais les jeunes n’en sont pas dupes. Leurs parents et grands-parents non plus. La rue n’a pas fini de parler et nos étudiant-e-s, s’ils refusent cette supercherie d’entente, seront bientôt rejoints par des centaines de milliers de gens plus âgés qui ne permettront plus que le gouvernement tabasse nos jeunes, viole leurs esprits et rabroue les meilleures valeurs fondamentales de la société québécoise.

L’auteur

Pierre-Yves Guay est docteur en sociologie du développement économique. Il enseigne à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Au cours de sa carrière, il s’est spécialisé dans le domaine des politiques publiques, en accordant une attention particulière à leurs dimensions politique, éthique et fiscale. Il conseille plusieurs municipalités locales et régionales en matière de planification territoriale et de développement durable.

Version intégrale d’un article résumé dans Le Devoir le 8 mai 2012. Nos remerciements à l’auteur.

- Un autre du même auteur : Conflit étudiant - De l’argent pour les étudiantEs … et les autres !

Mis en ligne sur Sisyphe, le 8 mai 2012


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Pierre-Yves Guay, Ph.D., professeur à l’École des sciences de la gestion UQAM



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