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samedi 2 juin 2012

Qui a peur des professeur-es ?

par Mélissa Grégoire, professeure de littérature, collège de L’Assomption



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Depuis le début de la crise étudiante, des voix continuent de s’élever pour critiquer les professeur-es qui sont contre la hausse des frais de scolarité. Encore hier, j’ai lu sur Internet ce commentaire dont je vous épargne les fautes de syntaxe et de grammaire : « Ça me révolte de voir des profs de Cégep, payés à plein salaire, encourager des jeunes à boycotter leurs cours. Vous êtes sûrement plus intéressés par votre augmentation de revenu (liée au temps supplémentaire que vous réclamerez sans scrupules à l’automne) et par vos trop longs congés payés par mes impôts ! » Étant donné qu’une bonne partie de la population semble penser de même (on n’a qu’à lire les journaux ou regarder quelques minutes TVA et LCN pour s’en rendre compte), je me permets de répondre ici à ce commentaire qui a le mérite de révéler très franchement ce qui était déjà perceptible, bien avant la révolte des étudiant-es, mais dont on n’était pas vraiment conscients : le mépris de notre société à l’égard de ses professeur-es, plus particulièrement de ceux et celles qui enseignent un savoir et des valeurs qui vont à l’encontre de la pensée dominante, de la culture marchande.

Dans Le premier homme, manuscrit de Albert Camus, retrouvé en 1960 dans la carcasse de la voiture dans laquelle il est mort, ce dernier trace le portrait de son instituteur qu’il transpose dans le personnage de Monsieur Bernard, avec un respect et une admiration qui semblent étrangers à la culture québécoise. Le professeur est celui qui, pesant « de tout son poids d’homme », modifie le « destin de l’enfant dont il a la charge ». Lui, dont le « cœur sait tout », permet à l’enfant de s’arracher à la misère. Il est comme le père que le jeune Camus a perdu à la guerre. Il jette l’enfant « dans le monde, prenant tout seul la responsabilité de le déraciner pour qu’il aille vers de plus grandes découvertes encore. »

Voici la lettre que Camus a envoyée à son instituteur, en 1957, après avoir reçu le prix Nobel : « J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces. »

Dans La confusion des sentiments, nouvelle parue en 1927, dans une Allemagne écrasée par le traité de Versailles, Stefan Zweig traite de l’admiration d’un étudiant de dix-neuf ans pour son professeur qui l’a arraché de la « paresse crasse » et de « l’abêtissement » : « Nul ne se souvient de lui en-dehors de moi, écrit l’étudiant une fois devenu vieux, mais aujourd’hui encore, comme le garçon incertain d’alors, je sens que je ne dois davantage à personne : ni à père ni à mère avant lui, ni à femme et enfants après lui – et je n’ai aimé personne plus que lui. » Je note que, dans les deux cas, l’admiration du professeur est liée à la pauvreté (qu’elle soit intellectuelle ou sociale) et à la recherche inconsciente d’un Père dont le savoir est un instrument de libération.

Une société qui méprise ses professeur-es, qui leur dit ce qu’ils et elles doivent enseigner, est sans doute une société si comblée, si savante, qu’elle n’a plus besoin des professeur-es, ou peut-être est-ce une société qui a peur de la pensée critique qui pourrait remettre en cause les idéaux du monde de l’argent.

Devoir de réserve ou de participation ?

Parmi les nombreux préjugés qui courent actuellement au sujet des profs contre la hausse, en voici deux qui reviennent continuellement :

-  « Les profs qui étaient contre les injonctions voulaient profiter d’un beau congé payé, et ce le plus longtemps possible. »
-  « Les profs, qui ont fait du piquetage et qui ont encouragé les jeunes à transgresser la loi, ont perdu leur crédibilité. »

Que pouvons-nous répondre à cela et, surtout, comment ne pas soupirer longuement devant tant d’ignorance ? Nous avons déjà expliqué, dans un texte intitulé « Devoir de réserve ou de participation ? » (1), les raisons qui poussent les professeur-es à appuyer les étudiant-es dans le conflit qui les oppose au gouvernement libéral. Je n’ai pas l’intention ici de me répéter. Cependant, je note une chose : pour gagner le respect des citoyens et citoyennes qui nous jugent si durement, il aurait fallu que nous restions silencieux :

-  devant une hausse injuste des frais de scolarité qui aurait inévitablement réduit l’accès de nos étudiant-es à l’université ;

-  devant le mépris du Premier ministre à l’égard du mouvement étudiant (plus de dix semaines sont passées avant qu’il ait daigné entrouvrir la porte à un « dialogue » qui ne pouvait que tourner à l’échec) ;

-  devant des injonctions qui jetaient de l’huile sur le feu, permettant à des étudiant-es d’outrepasser le vote démocratique de leur association. (Heureusement, dans mon collège, les étudiant-es au carré vert se sont tenus debout : ils ont respecté le vote majoritaire, ont participé aux assemblées générales, sont restés ouverts au dialogue, ont aiguisé leurs arguments et ont fait entendre leurs voix. Après trois semaines de grève, les étudiant-es (carrés rouges, jaunes et verts) ont voté majoritairement pour un retour en classe, tout en précisant qu’ils étaient contre la hausse des frais de scolarité. J’ai donc pu assister, grâce à eux, à un véritable exercice démocratique, même si leur position (contre la hausse et contre la grève) demeure, pour certains, discutable) ;

-  devant la loi spéciale 78 qui, même si elle n’est que temporaire, est une entrave à la démocratie ;

-  devant la violence policière qui ne fait qu’empirer les choses.

Bref, pour s’attirer le respect de ces citoyens et citoyennes, grand-es admirateurs et admiratrices de Jean Charest, il aurait fallu passer par-dessus tous les principes qui sont au fondement de la démocratie, et donc être complices, par notre silence, de la politique libérale.

Je terminerai en citant un extrait du Discours de Suède de Albert Camus, qui se prête tout à fait à ce que nous vivons, le combat qui nous intéresse étant, à divers degrés, de tous les pays, de toutes les époques : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritier d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. »

***

Deux femmes nues

Mardi après-midi. 22 mai. Rue Sherbrooke à Montréal. Le soleil tapait sur notre tête tandis que nous marchions lentement vers l’ouest. Une petite fille, montée sur les épaules de son père, criait d’une voix aiguë : « À qui la rue ? » et nous lui répondions en chœur : « À nous la rue ! » À notre gauche, une rangée de policiers était postée sur le parvis d’une banque. Ils nous regardaient de haut, feignant de nous ignorer. Je tournais vers eux ma pancarte, en sachant que ce geste était inutile : « LA RAISON, PAS LA MATRAQUE ! » Plus loin, à notre droite, quelques jeunes, arborant le drapeau des patriotes, étaient perchés sur la statue de la reine Victoria, devant la Faculté de musique de McGill. Ils mimaient pour nous la scène de notre victoire fantasmée contre les Anglais et, pendant un instant, nous n’étions plus ces hommes et ces femmes agoniques, aliénés. Je les applaudissais, sans pouvoir me laisser griser totalement par ce vieux rêve de souveraineté que, par miracle, on leur avait transmis, un rêve usé à la corde qui, pourtant, reprenait vie. J’applaudissais l’orgueil de ces jeunes, leur désir de se révolter contre la défaite dont ils sont issus. J’applaudissais leur mémoire, leur beauté, la force de leur esprit, en espérant que leur désir d’être, de faire régner la démocratie, de défendre l’éducation de tous, le droit à la grève, ne soit pas récupéré par le monstre de l’argent.

Je me disais, en les regardant, que j’assistais peut-être à la suite de la Révolution tranquille, que Pierre Vadeboncoeur définit comme un « cas d’exception ou le premier signe d’un printemps » dans notre Histoire. Mon peuple, qui s’était toujours tenu « en-dehors de l’Histoire » et qui n’avait cessé de « s’étendre à ras du sol […] comme une plante rampante, par prolifération », essayait maintenant de se tenir debout, de se développer verticalement. Je m’en voulais tout à coup d’être née en 1977, de faire partie de la génération X, perdue d’avance entre les baby-boomers et les Y, une génération au creux de la vague, qui s’abîmait dans le travail ou dans un sommeil sans rêves. Avions-nous été si fascinés par nos parents et nos maîtres qui se laissaient porter par le rêve américain ou européen, que nous en avions perdu la force d’exister par nous-mêmes ? Ou n’avions-nous pas plutôt préparé, à notre insu, cette révolte des étudiant-es ?

On nous a reproché, plus particulièrement à nous, les jeunes profs de la génération X, d’appuyer les étudiant-es dans leur lutte contre la hausse des frais de scolarité, de les appuyer jusqu’à descendre dans la rue, vêtu-es de rouge ou d’un costume de panda, pour les protéger des coups de matraque ; on nous a accusé-es de « faire du militantisme en classe », en nous sommant d’enseigner « point à la ligne », comme si de rien n’était, comme si nous pouvions, entre deux cours, renoncer aux valeurs mêmes que l’histoire, la philosophie, la littérature nous enseignent (solidarité, justice, lutte contre l’oppression et l’exclusion, etc.). On nous a accusé-es, pendant des semaines, de tous les maux du mouvement étudiant, et c’était bien là, me disais-je, la preuve que nous existions nous aussi, que notre enseignement n’était pas vain. Cette idée m’emballait. J’essayais sans doute de m’approprier un peu du mérite de cette révolte.

Soudain, au beau milieu de la rue, tandis que je marchais aux côtés d’un vieil ami (un baby-boomer qui incarne les valeurs morales de mes grands-parents), sont apparues deux jeunes femmes flambant nues. Mon ami a tout de suite détourné le regard (un père ne veut pas voir ses fille nues), geste qui m’a profondément touchée. Je n’ai pas eu le temps de lire ce qu’il y avait d’écrit en rouge sur leur ventre, mon regard passant, malgré moi, de leurs seins à leur visage, de leur pubis à leurs seins.

Elles se tenaient là, fièrement, sans le moindre signe de malaise. Certains manifestants applaudissaient leur audace pendant que des garçons, plein d’hormones, les sifflaient. Et pourtant, il y avait quelque chose de profondément triste dans le spectacle de cette chair rose qui s’offrait à nous, comme en pâture, sous le ciel écru de l’après-midi. Elles me faisaient pitié, et j’ai pensé au vers de Gaston Miron : « À la criée du salut nous voici armés de désespoir ». Étions-nous si désespéré-es ? Avions-nous fait tout ce chemin depuis 50 ans pour en arriver là, à nous dénuder sur la place publique pour prendre conscience de notre existence, pour attirer l’attention d’un père inexistant ? Ces jeunes femmes n’avaient donc pas d’autres moyens de s’affirmer, de résister, de défendre leurs droits ? C’était cela qu’elles avaient appris dans nos cours ?

Quand l’écrivaine Perrine Leblanc écrit que « les récents troubles ont fait basculer le Québec dans le temps de la fiction, celle qui nous tire du réel, et plus particulièrement la fiction de la violence » (Le Monde, 28 mai 2012), cela me laisse perplexe. Deux femmes nues au milieu de la chaussée : cette violence n’est ni fictive ni festive, elle nous replonge au contraire dans la réalité la plus crue (la matraque plutôt que la raison, la quête effrénée du profit, la corruption, la marchandisation du savoir, la nudité plutôt que la parole). En m’éloignant de ces deux femmes nues, je me disais que tout est encore à faire, à recommencer, enseigner encore plus et mieux, si nous voulons entrer dans l’histoire autrement que porté-es par la fiction.

1. Mélissa Grégoire, Yvon Rivard, Martin Godon, "Devoir de réserve ou de participation ?", Le Devoir, 9 mai 2012.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 1er juin 2012

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Mélissa Grégoire, professeure de littérature, collège de L’Assomption



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  • Qui a peur des professeur-es ?
    (1/1) 14 juin 2012 , par Élaine Giroux





  • Qui a peur des professeur-es ?
    14 juin 2012 , par Élaine Giroux   [retour au début des forums]

    Merci madame pour cette magnifique prose et ce propos sensible et appuyé. Certainement un baume pour le personnel enseignant mis à rude épreuve pour son appui à cette lutte étudiante, mais aussi pour tous les témoins involontares de ces démonstrations d’irrespect... En passant, je ne suis pas enseignante. Mais, vous avez raison, votre profession, essentielle dans notre société, n’est pas reconnue à sa juste valeur. Je partage donc ce très beau billet de ce pas !


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