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2003


Misères du féminisme universitaire
Réplique à un « profond et inquiétant délire »

par Robert Leroux, professeur adjoint






Écrits d'Élaine Audet



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En écrivant mon texte « Les femmes et la carrière universitaire : deux poids, deux mesures ? » (Le Devoir, 7 mars 2003), qui était au demeurant une critique des solutions proposées par Nathalie Dyke au problème de la sous-représentation des femmes dans le corps professoral universitaire, je ne m’attendais pas à provoquer des réactions aussi passionnelles, aussi chargées d’émotivité. J’avais mal mesuré, dois-je l’avouer, la hargne de la mafia féministe qui sévit sur nos campus. Je savais pourtant qu’elle était prête à exploser au moindre mot qui irait à l’encontre de ses principes idéologiques, mais je n’avais pas imaginé pareil délire. Quoi qu’il en soit, je signe (seul !) et je persiste. Des précisions s’imposent cependant.

Science et idéologie

L’armée de féministes qui s’attaque à mon texte se livre ici à une pratique qui lui est familière : celle qui consiste à mettre en doute les qualités de celui qui ose les contester. Dans le cas qui nous occupe, mes pétitionnaires se questionnent sur mes compétences de sociologue simplement parce que j’adhère à une vision de la science et du savoir qui s’oppose à la leur.

On cite Kuhn, une autorité incontestable en philosophie des sciences, pour essayer de montrer que j’ai eu grand tort de renvoyer dos à dos science et idéologie. Non seulement je n’aborde pas cette question dans mon texte, du moins pas directement, mais je n’ai jamais dit que les idéologies n’ont pas d’influence dans la production du savoir scientifique.

Je sais trop bien, pour m’être intéressé de près à cette question, que la sociologie, la discipline historique et les autres sciences sociales sont nées en grande partie de bouleversements politiques et sociaux, qu’elles ont été forgées à la lumière d’importantes mutations idéologiques. N’empêche que le savoir scientifique ne se réduit pas pour autant à des propositions idéologiques et qu’il est autre chose que le reflet d’un contexte particulier.

Je m’oppose donc à l’idée selon laquelle la vérité est une pure création sociale, que la science construit son propre objet de recherche. Bien sûr, les concepts et les théories scientifiques sont des constructions, mais si la science élabore des modèles pour expliquer le réel, ce n’est pas elle pour autant qui construit le réel. En ce sens, oui, si c’est là une faute, je souscris au réalisme scientifique tel qu’il s’articule chez des auteurs comme Raymond Boudon, Mario Bunge et bien d’autres.

La pensée de Kuhn est donc appelée à la barre par mes pétitionnaires simplement pour servir d’épouvantail à ce que j’avance. Mais ce jugement d’autorité, qui témoigne d’une méconnaissance épistémologique saisissante, tombe à plat dans la mesure où il sert mon argumentation. Aussi, je m’abstiendrai - l’ironie serait sans doute trop grande - d’ouvrir une longue parenthèse pour démontrer que la « science féministe » est bien loin de répondre aux caractéristiques de ce que Kuhn appelle la « science normale ».

Quant aux chiffres que l’on expose, ceux-ci n’expliquent pas grand-chose. À partir de données qui portent sur l’accomplissement des tâches domestiques par les cadres supérieurs d’entreprise (sic), masculins et féminins, on tire des généralisations abusives au monde universitaire. Il est loin d’être évident qu’on puisse faire dire aux chiffres ce qu’on veut leur faire dire.

En extrapolant ainsi, mes pétitionnaires, plutôt que de servir leur cause, ne font qu’exposer au grand jour de criantes lacunes méthodologiques.

Dans mon texte, évidemment, mon intention n’était pas de discuter d’épistémologie : j’ai seulement dit au passage qu’il était déplorable que certains et certaines universitaires, au lieu de se concentrer sur la recherche rigoureuse, scientifique, consacrent l’essentiel de leur carrière à leurs passions politiques, à l’avancement d’une idéologie, au militantisme ou à l’épanouissement de leurs émotions personnelles.

Les perspectives féministes, écrit-on, « ont grandement participé au renouvellement des disciplines universitaires. Elles constituent de puissants foyers d’activité intellectuelle qui ont contribué à faire avancer les débats au sein de la communauté scientifique ». Si d’aucuns cherchent encore les flammes qui pourraient émaner de ces « puissants foyers d’activité intellectuelle », il reste qu’en face du féminisme, on a davantage l’impression d’être en présence d’un dogme plutôt que d’un réel savoir scientifique. Il suffit de dire les bonnes prières pour entrer dans certains départements universitaires ou encore pour mettre la main sur de généreuses subventions. Une kyrielle de croyantes, quant à elles, veillent scrupuleusement à l’application la plus stricte du dogme mais s’assurent aussi que celui-ci ne soit pas profané.

Une arme : le terrorisme intellectuel

Mon péché impardonnable a été de m’élever publiquement contre les procédés douteux, contre la tyrannie d’un certain féminisme universitaire. Pire : j’ai osé souligner que le terrorisme intellectuel est son arme de prédilection. À lire l’argumentation démagogique que l’on me sert et à voir la mobilisation des troupes que l’on déploie en recueillant autant de signatures, je ne peux que m’en convaincre davantage. Je ne conteste évidemment pas le fait que l’on s’élève contre certaines des idées que je développe, je m’y attendais ; mais je m’objecte qu’on le fasse essentiellement au nom de principes moraux.

De plus, que la lettre de réplique qui m’est adressée soit non pas une véritable critique de fond mais davantage une pétition bardée de plusieurs dizaines de signatures indique clairement le caractère autoritaire, vindicatif, du discours féministe. On adresse normalement une pétition à un organisme, à un syndicat, à un gouvernement ou je ne sais quoi encore, pas à quelqu’un qui expose ses idées dans un débat intellectuel.

Ce procédé inusité, dont on peut apprécier toute la bouffonnerie, ne fait que montrer d’une manière éclatante que le féminisme poursuit d’abord et avant tout des objectifs idéologiques.

Le problème, c’est que la théorie hyperbolique que les féministes ont échafaudée pour essayer de donner une crédibilité à leur mouvement est aussi devenue un puissant outil de désinformation. Cette théorie, qui se nourrit essentiellement de sophismes et d’une rhétorique revancharde, excelle dans l’art de dénaturer les propos, de les sortir de leur contexte. Elle ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit mais à provoquer des émotions.

On essaie de me faire dire, par exemple, que les femmes sont des « voleuses de jobs ». Non seulement je n’ai jamais dit une telle grossièreté, mais surtout, je ne l’ai jamais pensée. J’ai même insisté sur le fait que dans plusieurs disciplines, elles apportent une contribution significative et très importante. Il est curieux, dans cette perspective, qu’on soutienne que mes affirmations « jettent le doute sur les compétences de toutes les professeures d’université embauchées au cours des dernières années ». Toutes ? Non. Pas plus que les hommes sont tous compétents. La compétence (ou l’incompétence) n’a pas de sexe.

Reste que dans mon premier texte, j’ai avancé des faits difficilement contestables. On ne me fera pas croire que la politique des quotas n’a pas eu pour effet pervers de priver plusieurs hommes d’accéder à la carrière universitaire. On ne me fera pas croire non plus que c’est une idée prometteuse de baisser les exigences du doctorat spécifiquement pour les femmes. On ne me fera pas croire, enfin, que la politique des quotas n’est pas contradictoire avec la quête de l’excellence.

« Un corps professoral, écrivait Nicole Gagnon au milieu des années 90, est autre chose qu’un échantillon représentatif, et un poste de professeur n’est pas un privilège, ni à attribuer par patronage, ni à distribuer par procédures bureaucratiques, selon les critères d’une douteuse théorie de l’équité. Bon salaire, permanence, autonomie, etc., ne devraient être que la condition d’exercice d’une responsabilité qui exige les plus hautes compétences. » Si les rudes formules de cette sociologue de Laval, qui se dressait avec force contre les vents dominants, en ont fait sourciller plusieurs, on ne peut pas dire, en tout cas, que le fond de son analyse heurtait le bon sens. Bien au contraire.

La dernière partie du texte des 75 associé(e)s - « Contrer le ressac masculiniste » - nous plonge au coeur même d’un profond et inquiétant délire. Le féminisme y affiche ses plus belles et ses plus profondes contradictions : il étale dans toute sa splendeur, et sans retenue aucune, son discours vindicatif, autoritaire, militant, et clôt brutalement la discussion au nom de sa propre morale.

On me somme d’indiquer « dans quel cadre de valeurs sont ancrées mes réflexions » ; et une réponse préfabriquée tombe aussitôt comme un verdict sans appel : on me présente, à la suite de bien d’autres, comme le porte-parole d’un « masculinisme rétrograde qui se manifeste de plus en plus fréquemment sur la scène publique » et qui « coïncide avec la montée d’une droite conservatrice et réactionnaire ».

On a ici un magnifique cas d’une frauduleuse association d’idées. Quand on pense à rebours de la doctrine féministe, quand on a la mauvaise idée de la contredire, ses praticiennes s’empressent de sortir leur batterie de clichés qu’elles collent sur le front de tous les mécréants : « homme du passé », « homme de droite », « réactionnaire », « conservateur », etc. Si ce discours peut en impressionner certains et en réduire d’autres au silence, beaucoup, cependant, n’en sont pas dupes.

Ce texte a été publié dans Le Devoir, le 28 mars 2003. L’auteur a autorisé sa diffusion sur Sisyphe.

Mis en ligne sur Sisyphe le 3 avril 2003


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Robert Leroux, professeur adjoint

L’auteur est professeur adjoint au Département de sociologie à l’Université d’Ottawa.



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