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mercredi 26 septembre 2012

Du viol en RDC à nos téléphones portables - La violence faite aux femmes, instrument de l’économie mondialisée

par Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris






Écrits d'Élaine Audet



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Il paraît étrange à prime abord de relier le phénomène croissant du viol dans la République Démocratique du Congo (DRC) à la production et à l’utilisation de nos téléphones portables, nos ordinateurs, nos appareils photo, nos MP3, en bref, des objets que nous utilisons sans broncher dans le quotidien. Et pourtant... Qu’y a-t-il derrière la coque en plastique tellement design ? Des structures d’une extrême complexité, assemblées principalement en Chine à partir de minuscules pièces des métaux suivants : principalement l’or, la cassitérite, le wolframite et le coltan. Tous appartiennent au secteur dit ‘minerais de conflit’ ou ‘minerais de sang’ qui proviennent largement de l’est de la RDC, siège de conflits armés actuels d’une brutalité extrême. C’est dans cette région que se déroulent les guerres les plus sanglantes de la fin du XXe siècle et du nouveau millénaire (1). Parmi les atrocités qui se déroulent au quotidien, figure en bonne place le viol, véritable arme de guerre. Margot Wallstrom, qui jusqu’à fin mai 2012 fut la représentante spéciale chargée de la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits armés , avait déclaré que « la RDC est la capitale mondiale du viol. »

Les statistiques - toujours en deça de la réalité - sont terrifiantes. Rien que pour l’année 2006-2007, une étude publiée dans le American Journal of Health, en 2011, dénombre plus de 400 000 mille victimes. (2) En dépit de diverses politiques humanitaires, rien ne semble changer : la même étude estime qu’au moins une femme par minute se fait violer en RDC, en particulier dans la région des Kivu.

Et si l’analyse qu’en font les agences humanitaires était trop limitée ?

En règle générale, les ONG incriminent de façon non définie la guerre en général (sans en préciser les causes), et les chefs de guerre sanguinaire (sans se poser la question de motivation). Les stéréotypes de genre dominent toute analyse sur le schéma d’hommes nécessairement mauvais exerçant une violence gratuite envers des victimes toujours féminines. Là-dessus se greffent des considérations ‘tribales’ aux relents essentialistes, voire racistes provenant d’ONG qui sont généralement domiciliées dans les anciennes puissances coloniales.

Celles-ci omettent de prendre en considération les données suivantes :

1) En toile de fond derrière les activités meurtrières des chefs de guerre et groupes armés, se profile une situation économique et politique complexe où dominent les intérêts de l’économie globalisée.
2) Les sociétés qui exploitent les mines pour le compte des multinationales ne possèdent pas d’armée privée et ont recours aux milices locales tant pour accéder aux mines que pour la mise-en-place de leur exploitation.
3) Le viol collectif est devenu une forme de terreur systématique, exercée de plus en plus systématiquement dans des zones minières de la RDC exploitant les matières premières utilisées pour la fabrication des outils électroniques (par exemple dans la région de Walikale qui regorge de mines de cassitérite). Preuve il y a qu’il est tout à fait possible de superposer, même grossièrement, une carte des mines sur celle des viols et des abus des droits humains (3). Selon Venatie Bisimwa, activiste à Bukavu : « Le viol est l’arme la plus économique qui permet la destruction de communautés entières ». Son association organise une grève annuelle d’une journée du téléphone portable, idée que nous désirons reprendre (voir plus bas).
4) Le viol n’est pas uniquement une ‘affaire de femmes’ puisqu’un nombre croissant d’hommes se compte parmi les victimes.

Et pourtant, l’univers des finances et de l’industrie est loin d’ignorer des corrélations aussi sinistres.

Le 22 août dernier, un des acteurs majeurs de l’économie américaine, la Securities and Exchange Commission, a renforcé le Dodd-Frank Reform Act. Cette mesure, votée initialement en 2010, oblige les sociétés sur le marché public à dévoiler l’origine des minerais dont elles font le commerce, si ceux-ci se trouvent en RDC ou dans un des pays frontaliers, soit l’Angola, le Burundi, le Centre-Afrique, Congo-Brazzaville, le Rwanda, le Sud-Soudan, la Tanzanie, l’Ouganda et la Zambie. Ce qu’on a appelé la Loi Obama en RDC exige désormais des mesures concrètes et une surveillance accrue effectuée par des agences extérieures pour s’assurer de la transparence de toute transaction minière. Elle est le résultat de pressions exercées par des ONG telles que Human Rights Watch, le projet ‘Enough’ (assez) et Global Witness. Des instances internationales s’en sont émues. Ainsi, l’OCDE a publié un guide recommandant « le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement
responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. »

Les effets se sont fait sentir puisqu’un bon nombre de sociétés se sont pliées aux nouvelles directives. Ce n’est qu’un début, largement insuffisant sans une prise de conscience publique et mondiale.

Les critiques de la ‘Loi Obama’ lui reprochent de soustraire les responsabilités au gouvernement congolais pour les remettre entièrement aux sociétés. Cependant, la corruption notoire aux plus hauts échelons de Kinshasa justifierait une accusation à son endroit. De plus, on a dit que cette loi a suscité un embargo total et une misère régionale accrue. Ces reproches ne prennent pas en compte que, depuis la promulgation de cette loi, les exportations clandestines se sont multipliées. À cause de l’absence d’étiquetage, les minerais ont été transférés vers d’autres pays avant d’être expédiés, tout aussi frauduleusement, en Chine et en Malaisie, amplifiant une technique qui sert depuis des décennies à financer les milices à la solde des pays à la frontière du RDC. C’est ainsi qu’on arrive à des statistiques époustouflantes : il est probable que les deux Kivus (en RDC) ensemble produisent la plus grande quantité de casséritite sur le continent africain - cependant le Rwanda, qui n’en possède qu’une quantité infime, apparaît comme un des premiers exportateurs.

En dépit de tous ces problèmes réels qui exigent des solutions sur mesure, force est de convenir que ce travail de fourmi menant à une régulation des pratiques est absolument primordial.

Alors, pourquoi les organismes humanitaires rechignent-ils à mettre en avant le lien trouble entre viols, exploitation minière et économie globalisée ? Pourquoi ne travaillent-ils pas avec ces regroupements industriels, comme celui de l’étain, l’ ITSCI (International Tin Supply Chain Initiative) et les quelques ONG qui planchent sur cette question, à peine entendues dans le grand public (4) ? Que ce soit dans les rapports de Oxfam ou les derniers efforts du gouvernement britannique pour créer une cellule de crise sur le viol, on ne trouve que des poncifs. Certes, Amnesty dénonce ces chefs de guerre qui se battent pour le contrôle des ressources, mais qui, parmi ces militants contre le viol, nomme les bénéficiaires ou incrimine la fabrication des outils électroniques que nous utilisons tous ? Est-ce parce que ces organisations sont situées dans les pays qui abritent les sociétés condamnées déjà à maintes reprises pour leurs usages abusifs (comme Glencore en Suisse ou Anglo-Ashanti Gold en Angleterre) et qui néanmoins financent des ’bonnes œuvres’, histoire de blanchir quelques fonds et de se dédouaner ? Une hypothèse parmi tant d’autres, sans doute simpliste... Après tout, en Afghanistan, les États-Unis négocient bien avec les Talibans et consorts, tout en ayant mis en place des institutions dont le but est officiellement de soutenir et de promouvoir les droits des femmes. Avec le résultat désastreux que l’on sait...

L’Association FemAid, avec Women in War, initie une campagne de sensibilisation qui doit mener à une journée mondiale de grève de téléphone mobile, afin que pression soit faite sur l’industrie pour apposer un sceau garantissant le non-recours au viol et aux abus des droits humains dans la fabrication de tout objet électronique.

Pour y aboutir, il faudra la participation de toutes les associations intéressées et surtout une prise de conscience planétaire des enjeux de nos pratiques quotidiennes.

Bien entendu, c’est un pari des plus difficiles : mais en tant que consommateurs/trices, nous avons notre mot à dire, mais nous devons prendre nos responsabilités. Il n’est plus possible d’ignorer les désastres humains infligés par une impitoyable économie mondialisée. Loin de la RDC, nous pouvons, à notre façon contribuer à mettre un terme à ces inacceptables viols systématiques.

Notes

1. Plus de 5,5 million de morts, 2,5 millions de réfugiés selon le ‘Enough Project’.
2. Amber Peterman, Tia Palermo, and Caryn Bredenkamp. « Estimates and Determinants of Sexual Violence Against Women in the Democratic Republic of Congo« m, in American Journal of Public Health, June 2011, Vol. 101, No. 6, pp. 1060-1067, <a href= http://ajph.aphapublications.org/doi/abs/10.2105/AJPH.2010.300070ications.org/doi/abs/10.2105/AJPH.2010.300070 Lien Internet.
3. Selon les premières conclusions d’une commission d’enquête mise en place par le CEREPSAN à Kisangani et Women In War/Femaid à Paris.
4. Principalement Human Rights Watch, le projet ‘Enough’ et Global Witness.

Voir aussi :

. Carol Mann et Alphonse Maindo, « Sexual Violence in the DRC : What Good is the Dodd-Frank Act ? »
. Femaid.org/Technology
. Sur Facebook : ViolenceFreeTechnology

Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 septembre 2012


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Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris
femaid.org

Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé, directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris.

Historienne, docteure en sociologue (EHESS), spécialiste de genre et conflits, chercheure associée au LEGS (Université de Paris 8), Carol Mann a créé deux ONG, l’une humanitaire www. femaid.org, l’autre womeninwar.org, destinée à l’étude de la condition féminine dans des situations de guerre actuelle. Elle a longuement séjourné en Afghanistan, Pakistan, Iran, R.D. Congo et en Bosnie pour ses recherches et ses projets humanitaires. Elle est l’auteure de La résistance des femmes de Sarajevo, Le Croquant, Paris 2014, Femmes afghanes en guerre, Le Croquant, Paris, 2010, et de Femmes dans la guerre 1914-1945, Pygmalion/Flammarion, Paris, 2010, ainsi que de nombreux articles. Elle collabore également à divers ouvrages et revues scientifiques. Rejoindre l’auteure sur Facebook à la page Women in War et sur Twitter .



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