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samedi 8 décembre 2012

Le gynocide annoncé

par Andrea Dworkin, auteure et militante féministe






Écrits d'Élaine Audet



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A. Dworkin. Photo : J. Cavanaugh, 1983

Dans Les femmes de droite, paru au début de décembre 2012 aux Éditions du remue-ménage (avec préface de Christine Delphy), Andrea Dworkin nous invite à dépasser la vision de femmes de droite qui en fait des nulles ou des monstres. Après un tableau implacable de la misogynie imposée dans la vie intime, la culture et le monde du travail salarié, elle fait une analyse matérialiste des seules solutions qui s’offrent aux femmes acculées aux "modèles de la ferme et du bordel". Voici un extrait du chapitre 5, "Le gynocide annoncé".

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Parce qu’elles ne veulent pas mourir et qu’elles connaissent le sadisme des hommes, qu’elles savent ce que peuvent faire les hommes au nom du sexe, dans le sexe, pour le plaisir, pour le pouvoir, parce qu’elles connaissent la torture, pouvant prédire toutes les prisons à partir de leur situation dans la chambre à coucher et le bordel, parce qu’elles connaissent l’insensibilité des hommes envers leurs inférieurs, parce qu’elles connaissent le coup de poing, le ligotage, la baise version ferme et la baise version bordel, parce qu’elles constatent l’indifférence des hommes envers la liberté humaine, l’enthousiasme des hommes à diminuer les autres par la domination physique, l’invisibilité des femmes aux yeux des hommes, l’absolu mépris de leur humanité, parce qu’elles voient le dédain des hommes pour la vie des femmes, et parce qu’elles ne veulent pas mourir – parce qu’elles ne veulent pas mourir –, les femmes proposent deux solutions très différentes pour remédier à leur condition face aux hommes et à ce monde d’hommes.

La première se plie aux impératifs sexuels et reproductifs des hommes. C’est la solution de droite – même si ses adeptes se répartissent, en termes politiques masculins, sur tout le spectre politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Suivant cette solution, les femmes acceptent la définition de leur classe de sexe et se battent, dans les limites de cette définition, pour des miettes de dignité et de valeur sociale, économique et créatrice. L’acceptation de cette définition de classe de sexe est fondamentale pour les mouvements de gauche comme de droite, pour les révolutions socialistes comme pour les poussées contre-révolutionnaires.

La droite dure donne habituellement à cette solution une expression ultrareligieuse, et c’est ce langage religieux qui la distingue des autres versions de ce qui demeure essentiellement la même déférence envers le pouvoir des hommes. Plus précisément, cette acceptation des classes de sexe est perçue comme fonction de l’orthodoxie religieuse : en faisant des concessions, les femmes se montrent fidèles à un père divin ; elles acceptent les descriptions religieuses traditionnelles des femmes, de leur sexualité et de leur nature ; elles acceptent les tâches découlant de leur soumission sexuelle et reproductive aux hommes.

La solution de la droite dure traduit le présumé destin biologique des femmes en une politique religieuse orthodoxe : même dans une république laïque, les femmes de la droite dure vivent dans une théocratie. La religion voile les femmes d’une grâce à la fois réelle et magique en cela que leurs fonctions de classe de sexe sont officiellement applaudies, soigneusement énoncées et exploitées dans des limites claires et prescrites.

La seconde solution est celle que proposent les féministes. Elle affirme, pour citer Elizabeth Cady Stanton, « l’individualité de chaque âme humaine [...] Quand nous parlons des droits de la femme, nous devons considérer, avant tout, ce qui lui revient à titre d’individu, dans son monde personnel, comme arbitre de son propre destin... » Il s’agit tout simplement d’une validation de la condition humaine, qui inclut les femmes. C’est aussi la condition préalable pour mettre en oeuvre la principale intuition éthique de Marx : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. Ce qui dévaste les capacités humaines des femmes, c’est le fait de leur imposer – par tous les moyens nécessaires – la définition de classe de sexe des femmes ; voilà ce qui en fait les subordonnées des hommes, soit des « femmes ».

Les féministes voient les femmes, même les femmes, comme des êtres humains dotés d’individualité ; et cette vision annihile le système de polarité de genre qui réserve aux hommes supériorité et puissance. Il ne s’agit pas d’une conception bourgeoise ou complaisante de l’individualité, mais bien du constat que chaque être humain vit une vie distincte dans un corps distinct et meurt seul. Quand elles proposent « l’individualité de chaque âme humaine », les féministes avancent que les femmes ne se réduisent pas à leur sexe ; qu’elles ne sont pas non plus leur sexe avec un petit quelque chose en plus – un ajout libéral de personnalité, par exemple ; mais bien que chaque vie – y compris chaque vie de femme – doit être celle de la personne elle-même, et non prédéterminée avant même sa naissance par des idées totalitaires concernant sa nature et sa fonction, et non sujette à la tutelle de quelque classe plus puissante ; que sa vie ne soit pas déterminée collectivement mais façonnée par elle-même, pour elle-même.

Franchement, personne ne sait vraiment ce que les féministes veulent dire par là ; le concept de femmes non définies par le sexe et la reproduction est anathème, stupéfiant. C’est l’idée révolutionnaire la plus simple jamais conçue, et la plus méprisée.

Traduction : Martin Dufresne et Michèle Briand

Mis en ligne sur Sisyphe, le 30 octobre 2012

Les éditions Sisyphe ont publié des textes d’Andrea Dworkin, traduits par Martin Dufresne et avec une préface de Catharine MacKinnon, sous le titre de Pouvoir et violence sexiste. Le livre de 126 pages se vend 12$ (+2,50$ frais d’expédition si acheté par la poste au Québec ou au Canada. En France, voir la Librairie du Québec, à Paris). Au Québec et au Canada, on peut se le procurer en envoyant sa commande accompagnée d’un chèque à : Les Éditions Sisyphe, 4005, rue des Érables, Montréal, QC, Canada, H2K 3V7. Nous n’expédions pas le livre avant de recevoir le paiement. Vous pouvez le commander aussi par l’entremise d’une librairie au Québec. Plus d’information à cette page : http://sisyphe.org/editions/Pouvoir-et-violence-sexiste


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Andrea Dworkin, auteure et militante féministe

Andrea Dworkin, écrivaine féministe américaine, est l’auteure de plusieurs livres importants : Scapegoat : The Jews, Israel, and Women’s Liberation ; Intercourse, Pornography : Men Possessing Women. Son dernier livre est Heartbreak : The Political Memoir of a Feminist Militant.



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  • Le gynocide annoncé
    (1/2) 2 novembre 2012 , par martin dufresne

  • Le gynocide annoncé
    (2/2) 31 octobre 2012 , par Christine Gamita





  • Le gynocide annoncé
    2 novembre 2012 , par martin dufresne   [retour au début des forums]

    La journaliste britannique Julie Bindel démontre ici à quel point le féminisme libéral est en fait antiféministe et flatte la droite par souci de déplaire aux hommes : http://www.newstatesman.com/blogs/the-staggers/2011/08/fun-feminism-women-feminist
    Rappel : Andrea Dworkin a entamé un de ses textes les plus marquants avec l’aphorisme : "I am a feminist. Not the fun kind."

    Le gynocide annoncé
    31 octobre 2012 , par Christine Gamita   [retour au début des forums]

    Féminicides & alii dénoncés inlassablement... ou "gynocide" annoncé - Je lirai avec intérêt cet opus -

    Et si le féminisme préfère changer "féminicides" en "gynocides" pourquoi pas... Mais qui’il dise qu’il faut le mettre au pénal a minima à côté du génocide du statut de Rome intégré dans nos Codes -

    Seule façon de dire le tabou social en sociétés de Droit, et le reste suivra, mentalités, éducations, mesures, budgets, etc.-
    http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/buts-blog-but.html


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