| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






mercredi 16 octobre 2013

Hannah Arendt : Une paria dans un monde d’hommes

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


Hannah Arendt et Mary McCarthy : la passion partagée de la pensée
D’hier à aujourd’hui, Pol Pelletier, l’histoire vivante des femmes
Madeleine Parent - Tisserande de solidarités
Léa Roback vivante pour l’éternité
Hildegarde Von Bingen, la « conscience inspirée du XIIe siècle »
À coeur ouvert avec Dre Aoua Bocar Ly, présidente fondatrice de Femmes africaines Horizon 2015
Soraya Benitez - Une histoire d’amour avec le Québec
Susan Sontag, une femme d’exception
Simonne Monet-Chartrand, une alternative politique à elle seule
L’ambivalente George Sand
Colette et l’amour de l’amitié
Sappho, l’amour et la poésie
Françoise Giroud, une femme influente au féminisme ambigu







Le film bouleversant de la réalisatrice allemande Margarethe Von Trotta, Hannah Arendt (2013), m’a incitée à relire cette philosophe. Je voulais surtout tenter de comprendre son indifférence envers la discrimination subie par les femmes, alors qu’elle a traité la question juive avec tant de précision et de profondeur.

<center><a href="http://agora.qc.ca/documents/la_banalite_du_mal_selon_s_weil_et_h_arendt"target="blank">source photo</a></center>

"Nous sommes tellement habitués à la vieille opposition entre la raison et la passion, l’esprit et la vie, que l’idée d’une pensée passionnée, dans laquelle penser et vivre ne font qu’un, nous désarçonne (1)." Elisabeth Young-Bruehl

Née le 14 octobre 1906 à Hanovre en Allemagne dans une famille juive, Hannah Arendt demeure une des philosophes les plus importantes du XXe siècle. Cette penseuse originale, audacieuse et indomptable figure parmi les plus brillants étudiants de Martin Heidegger et Karl Jaspers. Arendt a dans la vingtaine au moment de la montée du nazisme contre lequel elle s’engage activement au péril de sa propre vie. Cernée par la Gestapo, elle doit fuir son pays en 1933 et se réfugie à Paris, où elle continue sa lutte au sein de la diaspora juive avant d’être internée dans un camp. Elle réussit à s’enfuir en 1941 et émigre définitivement aux États-Unis où elle vivra jusqu’à sa mort en 1975. Elle devient la première femme titulaire d’une chaire à l’université de Princeton et consacre une grande partie de son œuvre philosophique à l’analyse du totalitarisme, de la modernité et de l’activité politique.

Son livre Eichmann à Jérusalem, publié à la suite du procès de ce dernier en 1961, suscite des controverses enflammées. La communauté juive et la plupart de ses proches l’ostracisent pour ses déclarations qui minimisent le rôle d’Eichmann et laissent entendre que les Conseils juifs ont collaboré avec le régime nazi. "Ce n’est pas Eichmann qui est, par nature, monstrueux, c’est le système qui l’a rendu ainsi en effaçant en lui la frontière de la perception entre le bien et le mal (2)", écrit-elle dans son essai le plus important, Les Origines du totalitarisme (1951), qui exerce encore aujourd’hui une influence déterminante sur la philosophie et les sciences politiques.

Arendt a su dégager l’essence même du nazisme, sa "banalisation du mal" qui entraîne la perte totale de conscience morale et politique. "C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal (3)", écrit-elle. Analyse qui s’avérera aussi juste pour le passé qu’appliquée à l’actuelle aliénation dans la consommation et la marchandisation croissante de l’humain, plus insidieuse que les totalitarismes anciens.

Fait intéressant, Arendt a écrit des poèmes toute sa vie. Pour elle, on ne peut dissocier la pratique philosophique de la poésie. Dans ses écrits et conférences, elle cite souvent des poètes, notamment Brecht, Hölderlin, Rilke, Auden, Emily Dickinson. Par exemple, elle a mis un vers de René Char en exergue aux Origines du totalitarisme : "Notre héritage n’est précédé d’aucun testament." Elle définit le ou la poète comme "quelqu’un qui doit dire l’indicible, qui ne doit pas se taire dans les occasions où tout le monde se tait (4)." Elle se sentait également très proche d’écrivains comme Walter Benjamin, à qui elle a consacré un livre, Proust, Kafka, Zweig, Broch, et, parmi les auteures, Karen Blixen et Nathalie Sarraute.

Une fille venue d’ailleurs

Sur l’émancipation des femmes, qui m’intéresse plus particulièrement, Arendt a toujours déclaré que, pour elle, "le problème lui-même n’a joué aucun rôle (5)". Elle voit dans le fait d’être femme et juive un "donné" irréfutable, une évidence. Toutefois, comment ne pas regretter qu’elle n’analyse pas la féminitude, avec la même passion qu’elle met à définir l’identité juive. Pourtant, d’autres intellectuelles importantes de son époque, notamment Rosa Luxembourg, Clara Zetkin, Emma Goldman, Simone de Beauvoir, ont dénoncé la violence misogyne et le regard réducteur posé par les sociétés patriarcales sur les femmes.

Certains écrits sur la lutte contre la ségrégation ou la guerre du Vietnam laissent entendre qu’Arendt craignait que le féminisme ne divise le mouvement spontané du peuple. Elle écrit aussi : "D’abord, je n’ai jamais aimé de ma vie un peuple, ou une collectivité, qu’il s’agisse du peuple allemand, français, américain, des prolétaires ou de quoi que ce soit. Je n’aime en fait que mes amis et je suis incapable de tout autre amour (6)." Ainsi, cet esprit solitaire et indépendant a pu rattacher "les" femmes à ces collectivités envers qui elle ne ressent aucune appartenance et solidarité.

"L’essentiel pour moi, c’est de comprendre : je dois comprendre. L’écriture, chez moi, relève aussi de la compréhension (7)", affirme Arendt. Pour cette "compreneuse", comme la qualifie Julia Kristeva, qui voit en elle un "génie femme", la compréhension est le gage d’un "choix d’action libre et cohérent". Dans son exigence si vive de singularité, Arendt ne revendique jamais expressément son identité de femme comme différence, bien qu’elle la considère comme intrinsèque et qu’elle ne recule jamais devant l’affirmation de sa différence de pensée et de jugement. Selon Kristeva, Arendt voit "sa singularité dans une réalité plurielle et commune à tout être humain. La féminité constitue d’emblée la pluralité du monde auquel elle participe (8)." En terme d’identité, elle se considérera toujours comme une paria : "Je me sens ce que je suis réellement - une fille venue d’ailleurs (9)."

Silence sur le système patriarcal

La perte très jeune de son père et le lien de soumission-connivence qu’elle a entretenu toute sa vie avec Heidegger ont-ils entraîné chez cette femme, libre et lucide, une dépendance, un besoin insurmontable d’approbation, d’inclusion de la part des hommes qui l’entouraient et particulièrement des philosophes qui faisaient autorité à son époque ? Le silence sur 3 000 ans de misogynie fut-il le prix qu’elle décida de payer pour pénétrer le milieu exclusivement masculin de la philosophie et d’y faire reconnaître sa pensée ?

Faut-il considérer qu’elle a jugé impossible de remettre en question le système patriarcal, dominant dans la communauté juive, afin d’éviter le risque de se voir marginalisée, attaquée sans relâche, diffamée, ridiculisée, comme il est arrivé à tant d’autres femmes possédant de hautes qualités intellectuelles ? Je pense notamment à Marie Curie, à Virginia Woolf, à Simone de Beauvoir et à la Québécoise Louky Bersianik qui ont subi ce rouleau compresseur et l’ont dénoncé. Arendt a d’ailleurs déjà vécu l’expérience insupportable d’un tel rejet lorsqu’elle a osé critiquer les Conseils juifs dans son analyse du procès Eichmann.

Les chercheuses féministes

À ma connaissance, aucune recherche n’a tenté de répondre aux questions soulevées par l’absence d’intérêt d’Arendt envers l’identité sociale des femmes et leur oppression spécifique. Dans les biographies et études que j’ai lues, celles de Julia Kristeva, Laure Adler, Michelle-Irène Brudny, on y fait à peine allusion. La philosophe féministe Françoise Collin a eu un coup de cœur pour la philosophie d’Arendt et l’a révélée au public francophone par ses articles, ses livres et le numéro qu’elle lui a consacré en 1986 dans les Cahiers du GRIF (10). Toutefois, elle admet qu’Arendt n’était pas féministe.

Ce qui importe, pour Collin et d’autres chercheuses féministes, comme Diane Lamoureux ou France Théoret, c’est la manière de penser d’Arendt. Elle fascine par l’importance qu’elle accorde à chaque nouvelle vie qui, au sein de ce qui n’a ni commencement ni fin, accouche d’une liberté infinie, elle aussi. D’une volonté de tout remettre en question et de créer un monde de plus en plus humain. Une œuvre comme La Vie de l’esprit (Penser-Juger-Vouloir) constitue en ce sens un levier de choix pour le développement d’une pensée féministe cohérente puisqu’elle ne parle jamais d’un monde fini, mais à créer et à recréer. En liant pluralité et singularité. Où les femmes pourraient changer la donne et ouvrir les perspectives humaines.

Le philosophe et ami Karl Jaspers

Étrangement, c’est un homme, le philosophe Karl Jaspers qui, selon moi, confrontera le mieux Arendt à sa réticence d’aborder dans son œuvre "l’être femme". Directeur de sa thèse de doctorat, Rahel Varnhagen. La vie d’une Juive allemande à l’époque du romantisme (1958), il lui écrit : "vous pourriez aujourd’hui être plus juste à son égard, surtout en ne la voyant pas uniquement sous l’aspect de la question juive, mais à partir de ses intentions et de sa réalité propres, comme être humain, dans l’existence duquel la question juive fut une composante certes importante, mais nullement unique (11)."

Arendt lui répond en prenant pour exemple Spinoza qui, à l’instar de Rahel, "n’était pas encore confronté à un problème juif. Tout n’était qu’histoire personnelle." En ce qui concerne Arendt, la "solution finale" semble avoir pulvérisé toutes les autres composantes identitaires. Le rejet des idéologies, selon elle, toutes potentiellement totalitaires, peut aussi expliquer sa réticence à penser globalement la question des femmes. On la voit toutefois capable de réagir au cas par cas devant le sexisme, comme en témoigne sa colère à Princeton, dans les années cinquante, lorsqu’elle découvre qu’on a interdit l’admission des étudiantes à son séminaire. Elle refusera d’y revenir avant qu’on ait changé la situation. Ce qu’on s’empressa de faire.

Quoi qu’il en soit, les femmes occupèrent une place centrale dans la vie d’Arendt. D’abord, sa mère envers qui elle manifesta une affection et une fidélité indéfectibles. Également, une amitié exigeante et une correspondance assidue de 25 ans avec l’écrivaine américaine Mary McCarthy. Un lien exclusif, fondé sur une passion partagée de la pensée. Et toutes ses amitiés féminines, d’un bout à l’autre du monde, dévouées, chaleureuses et d’une grande réciprocité intellectuelle.

Une philosophie de femme

On ne peut certes oublier qu’Arendt révolutionna toute la philosophie depuis Platon jusqu’à son époque, y compris celle d’Heidegger. En effet, cette femme sans enfant édifia sa philosophie sur le concept de natalité, alors que la majorité de ses prédécesseurs avaient mis l’accent sur la mort, limite infranchissable et déterminante de la vie.

Pour Arendt, chaque enfant, conçu par une femme et un homme, porte en soi cette pluralité humaine, et le don unique du "commencement", concept fondateur chez elle. Chaque enfant naît, entre le passé et le futur infinis, libre de changer la vie. Donc, rien n’est donné une fois pour toutes et chaque nouvel être possède la liberté et la responsabilité de rendre le monde meilleur et plus juste.

Arendt, comme Virginia Woolf (12), a choisi d’assumer les deux versants de l’humanité, l’androgynie fondamentale de l’être. On constate souvent un tel choix chez les créateurs ou créatrices, comme le souligne Woolf, qui conseillait aux femmes de n’écrire ni comme une femme ni comme un homme, mais de "penser aux choses en elles-mêmes (13)".

Peut-être que cette androgynie de l’esprit a empêché Arendt de s’identifier et de comprendre les femmes comme genre ou comme sexe discriminé et assassiné au cours de l’histoire "en tant que femmes". Je dis "peut-être", parce qu’une telle tache aveugle est difficilement concevable. La violence de la misogynie à travers les siècles a dépassé de loin l’horreur indicible de la Shoah. Tout en se définissant comme une "femme juive", Arendt a mis toute son immense énergie à définir et défendre la part juive de son identité.

Au terme de cette sorte de polar philosophique arendtien, qui pourrait s’intituler "Cherchez les femmes", je garde en mémoire la définition qu’Arendt donne d’elle-même : "I don’t fit - Je suis indépendante, […] je n’appartiens à aucune organisation et […] je ne parle jamais qu’en mon propre nom (14)." En dépit de toutes ses contradictions, la vie, l’œuvre, le courage et la liberté d’esprit de Hannah Arendt laissent aux femmes l’image d’une des leurs dont elles peuvent être fières et s’inspirer.

Notes

1. Elizabeth Young-Bruehl, trad. Nancy Huston, Les histoires de Hannah Arendt, Les Cahiers du GRIF, N. 33, Hannah Arendt. pp. 37-42, 1986.
2. Hannah Arendt, Le système totalitaire, Paris, Seuil, coll. "Points politiques", 1972, rééd. coll. "Points essais, 1995.
3. Ibid.
4. Young-Bruehl, op.cit.
5. Hannah Arendt, "Seule demeure la langue maternelle" (entretien télévisé avec G. Gauss, 1964), in La tradition cachée, Paris, Christian Bourgois, coll. "Choix-Essais", 1993.
6. Gershom Scholem, Fidélité et utopie, essai sur le judaïsme contemporain, Paris, Calmann-Lévy, 1978.
7. Hannah Arendt, "Seule demeure la langue maternelle", op. cit.
8. Julia Kristeva, Le génie féminin tome premier Hannah Arendt, Paris, Fayard, 1999.
9. Elzbieta Ettinger, Hannan Arendt et Martin Heidegger, Paris, Seuil, 1995.
10. Les Cahiers du GRIF, N. 33, Hannah Arendt, 1986.
11. Claude Lutz, "Correspondance Jaspers- Arendt : à propos de Rahel Varnhagen" In : Les Cahiers du GRIF, N. 33, 1986. Hannah Arendt.
12. Virginia Woolf, trad. Clara Malraux, Une chambre à soi, Paris, "Bibliothèques" 10/18, 1992. Sur "l’esprit androgyne" : "de même faut-il qu’une femme soit en rapport avec l’homme qui est en elle. […] C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés." .
13. ibid,
14. Gershom Scholem, op. cit.

* Source de la photo
** Biobliographie

Mis en ligne sur Sisyphe, le 7 octobre 2013.

Lire également : Élaine Audet, "Hannah Arendt et Mary McCarthy : la passion partagée de la pensée", Sisyphe, le 20 octobre 2013


Partagez cette page.
Share


Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
   Commenter cet article plus bas.


Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet
ICI.



    Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

© SISYPHE 2002-2013
http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin