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jeudi 13 février 2014

Au cœur de la division du mouvement féministe québécois : deux visions

par Pierrette Bouchard, Ph.D, politologue et professeure émérite, Université Laval






Écrits d'Élaine Audet



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La Fédération des femmes du Québec, qui dit parler au nom du mouvement féministe, ne priorise pas le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes. (1) En effet, elle dit ne pas vouloir « créer une hiérarchie entre les droits à la liberté de conscience ou de religion et le droit à l’égalité. » Pourquoi ? Parce que ce droit à l’égalité « doit se vérifier dans tous les domaines, y compris dans la liberté de conscience et de religion. » Ainsi, la liberté (supposée) de penser ce qu’on veut ou de croire ce qu’on veut est mise sur le même pied que l’ensemble des rapports de pouvoir qui oppriment les femmes. Une vision de l’égalité à géométrie variable ? À l’évidence, ce n’est pas celle des féministes en faveur de la charte de la laïcité (projet P-60) ! (2)

Pourtant, le reproche de « féminisme à géométrie variable » est également utilisé par celles et ceux qui s’y opposent. Qu’en est-il au juste ? Sommes-nous seulement en présence d’un jeu d’étiquetage à somme nulle ? Dans ce texte, je ferai tout d’abord état du contenu de deux textes d’opposition (3) pour illustrer le type de reproches adressés aux féministes qui appuient le projet de charte. De là découlera un questionnement sur les implications pour l’unité du mouvement féministe, des approches individualiste et essentialiste à la base de ces oppositions. Je situerai ensuite le courant de l’intersectionnalité (ou théorie des identités) par comparaison avec celui du féminisme universaliste. Il sera finalement question de l’ancrage politique et idéologique de ce premier courant dans l’actualité du débat sur la charte.

Les reproches adressés aux féministes en faveur de la charte : deux exemples

Un texte de Rosa Pires (4), intitulé « Une solidarité féministe à géométrie variable » (5) illustre le genre de reproches adressés aux féministes en faveur de la charte. L’auteure y va d’une critique enflammée contre Djemila Benhabib (6). Trois éléments ressortent de l’analyse de contenu. En associant Benhabib aux catholiques, notamment dans le choix de mots tels que « incarnation, croisade, ferveur digne de la religion », Pires jette du discrédit. De plus, selon Pires, celle qui prétend exprimer la volonté du peuple québécois « décontextualise et transpose un universalisme féministe européen élitiste » au Québec. Un sous-entendu d’illégitimité à l’égard de Benhabib et de son projet de laïcité en terre québécoise s’ajoute. Enfin, un soupçon d’opportunisme vient couronner le tout quand il est question des « valeurs québécoises [au détriment du véritable enjeu de la laïcité] qu’elle ne semble avoir aucune difficulté à défendre comme « choix d’un peuple ». Les guillemets à « choix d’un peuple » sont révélateurs, de même que l’ajout du qualificatif « véritable » à laïcité. Au bout du compte, dans quel but discréditer, délégitimer et faire taire ? Parce que Benhabib critique l’approche individualiste et refuse le compromis. Voilà le nœud de ce texte d’opinion.

De son côté, Aurélie Lanctôt publie dans Urbania, « Le féminisme, comme ça nous arrange » (7). L’auteure s’en prend au gouvernement du Québec pour son approche du projet de charte en termes de valeurs et critique son instrumentalisation supposée du principe de l’égalité entre les hommes et les femmes à des fins politiques. Sans reproduire ici tout son argumentaire, notons sa conclusion : « On aura beau crier aux idéaux démocratiques, on se vautre présentement surtout dans le féminisme partiel et partial, dans les droits fondamentaux à géométrie variable et dans les jugements de valeurs. » (8)

« Le féminisme partiel et partial » ! D’où vient cette idée que le féminisme aurait la prétention de tout résoudre d’un seul coup ? Pourquoi doit-on attendre des féministes québécoises que leurs actions, revendications, pressions, manifestations, etc. règlent toutes les inégalités que vivent les femmes sur la planète ? Où sont passés les enseignements de l’histoire sur la longue lutte pour les droits à l’égalité et la connaissance de la dynamique des mouvements sociaux ? Depuis quand une loi ou des lois, une charte ou des chartes, une politique ou des politiques vont-elles résorber, tout à coup, le sexisme et la misogynie ?

Si le féminisme était un projet hors de l’histoire, sans contexte ni nuances, les notions de droit à l’égalité et d’égalité des droits ou encore de double et de triple oppression ne seraient jamais apparues. Le point de vue selon lequel la diversité, les expériences particulières ou les vécus multiples ont préséance sur le projet politique collectif féministe illustre parfaitement la division en cours. Le « je » individualiste et le « nous » essentialiste tendent à invalider la perspective collective du féminisme antipatriarcal.

Ailleurs, dans l’actualité…

On reproche généralement aux féministes qui appuient la charte de ne pas avoir démontré autant d’ardeur sur les questions de l’accès au marché du travail, l’amélioration des conditions de vie des Amérindiennes, l’hypersexualisation, les violences contre les femmes et tout un ensemble de situations inégalitaires. Peu importe qu’aucune démonstration ne soit faite quant à ces affirmations, on transforme ces jugements en anathèmes. Pour ma part, je m’inscris en faux contre ces procès d’intention moralisateurs qui culpabilisent les femmes et leur font la leçon. De tels reproches ne visent au bout du compte qu’à museler.

Québec solidaire et la Fédération des femmes du Québec alimentent, au nom des féministes, tous ceux et toutes celles qui répètent que le projet de charte est discriminatoire à l’égard de certains groupes de femmes. J’ai plutôt montré dans un texte récent (9) qu’il crée une brèche dans un système de ségrégation des sexes et ouvre une voie à l’émancipation des femmes.

Et l’intersectionnalité dans tout ça ?

Voici simplement les grandes lignes de ce courant. J’ai choisi de me référer à un document rédigé par Joanna Simpson de l’Institut canadien de recherches sur les femmes (ICREF). Il s’agit d’une « trousse à outils pour appliquer l’intersectionnalité » : Un monde pour tout le monde (10). Le projet a bénéficié du soutien financier du Programme de promotion de la femme de Condition féminine Canada, y compris pour les ateliers et les groupes de discussions et pour la rédaction de la Trousse à outils. En juillet 2011, la FFQ a participé à la conférence internationale « Monde des femmes » à Ottawa. Elle y a organisé un atelier portant le titre « Analyse intersectionnelle : au-delà des mots, comment transformer nos organisations ? » (11). Cet objectif est au centre du document de l’ICREF « Comment cette perspective [intersectionnalité] peut profiter à votre organisation et pourquoi » (p. 9) (12). On apprend que l’ICREF a développé en 2002-2003 des politiques qui s’accordent aux cadres d’analyse féministe intersectionnelle.

Voici des extraits tirés du document pour saisir comment l’ICREF présente cette notion : « […] l’intersectionnalité consiste surtout à prendre en compte toutes les expériences et les identités des gens sans les figer dans des catégories fixes. » « Il ne suffit pas d’y appliquer une perspective strictement anti-raciste, ou anti-homophobe, ou d’égalité entre les sexes. Il est impossible d’aborder les identités comme des entités indépendantes. […] Chaque histoire et chaque vie personnelle déterminent notre situation sociale ; toutefois, selon notre condition, nous pouvons vivre plus ou moins de privilèges ou d’exclusion. Une personne peut être privilégiée à certains égards et ne pas l’être à d’autres. Même si le mot intersectionnalité est issu du féminisme, il peut s’appliquer à toutes les expériences et à toutes les circonstances parce que ce concept est centré sur les perspectives des personnes qui détiennent le moins de pouvoir, le plus souvent des femmes et des filles. » (13)

L’égalité entre les hommes et les femmes n’est plus la préoccupation centrale de cette approche. Elle en est une parmi d’autres (14). Voici d’ailleurs la définition de l’égalité offerte dans le glossaire : « […] le mot égalité n’est pas défini précisément une fois pour toutes. Dans son sens le plus large, l’égalité signifie de créer une société où tout le monde est traité avec justice et équité, sans égard à son identité ou son lieu de résidence. Il existe également des formes spécifiques d’égalité, telles l’égalité entre les sexes (égalité entre les personnes de tous les sexes) ou l’égalité économique (promotion de revenus viables). »

La référence aux droits humains (p.9) secondarise de plus en plus les revendications à l’égalité entre les hommes et les femmes. L’accent mis sur les personnes ouvre à l’individualité tout autant qu’à l’individualisme. Le mouvement des femmes, comme entité collective, est dilué au profit du cas par cas et de la formation de coalitions selon les conjonctures. La notion de privilèges rend désormais légitime la critique des femmes et des féministes entre elles (15). Comme le souligne Mc Kinnon, les enjeux sont autant dans les concepts que dans les actes (16).

Ultimement, dans cette approche, la parole féministe légitime est uniquement celle issue de la domination vécue concrètement, individuellement, celle qui donne l’autorité de « définir la situation ». Combien nombreuses sont les femmes et les féministes qui cumulent en elles TOUTES les discriminations ? (17) Cette façon de penser l’égalité créera toujours son lot d’exclues. Cette idéologie porte en elle sa propre typologie des oppressions. Elle ne peut prétendre échapper ni à la secondarisation de certaines, ni à leur hiérarchisation selon les contextes. La déqualification des femmes et des féministes considérées « privilégiées » (18) y est prégnante (19). Il faut minimalement en retenir que l’expérience personnelle est souvent suffisante pour définir non seulement « son » féminisme, mais LE féminisme, et confronter les gens autour de soi. Ces féministes se donnent ainsi le pouvoir de définir la situation et de rappeler à l’ordre celles qui ne sont pas les « vraies » féministes, celles qui sont en désaccord. Le pouvoir de sanctionner et de faire taire les femmes, n’est-ce pas l’objet de la misogynie ?

Intersectionnalité et multiculturalisme

Dans le cadre du débat sur la charte qui vise à affirmer les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse, il est pertinent de citer la définition que donne l’ICREF de la notion d’accessibilité en ce qui concerne les différentes religions et cultures, Certaines sont aussi suggérées.

« Le Canada est considéré comme une société multiculturelle qui possède des droits enchâssés dans la Charte des droits et libertés. Ces mécanismes ne protègent toutefois pas les gens contre la discrimination basée sur leur religion ou leurs antécédents culturels. En réfléchissant sur l’accessibilité pour les gens de différentes religions et cultures, voici quelques éléments que vous voudrez peut-être prendre en compte : vous assurer que vous respectez ou dépassez toutes les exigences légales en matière d’accommodements, y compris les dispositions inscrites dans les lois sur les droits de la personne, le droit du travail et toute loi concernant l’accessibilité pour les personnes handicapées. Par exemple, vous pourriez permettre aux gens de s’absenter pour des célébrations religieuses autres que les fêtes chrétiennes qui sont traditionnellement fériées comme Noël, Pâques, etc. Offrir au personnel, aux bénévoles ou aux étudiant-e-s un lieu et un temps pour leurs pratiques religieuses. Imaginer des moyens que votre organisation pourrait adopter pour reconnaître ou mieux favoriser et célébrer la diversité ethnique et culturelle. » (p.17)

On ne s’étonnera donc pas de trouver sur le Bulletin de décembre 2013 de l’ICREF, un texte intitulé « Inclusion, exclusion : pour ou contre la charte ??? » (20) dans lequel on peut lire : « La société québécoise n’a jamais été aussi divisée depuis cet automne. Les positions semblent claires et les opinions assez polarisées : pas de juste milieu, on est pour ou on est contre ! Et à qui la faute ? LA CHARTE DES VALEURS QUÉBÉCOISES […] Encore une fois, des femmes seront discriminées, cette fois-ci, à cause de leur religion. L’égalité entre les hommes et les femmes a un long chemin à faire avant d’être atteinte. […] Différentes organisations de femmes dont la Fédération des femmes du Québec FFQ, ont réagi de façon remarquable rappelant l’unité du mouvement féministe au Québec. » L’unité du mouvement des femmes, vraiment ?

Conclusion

À l’aide de deux textes d’opinion, j’ai montré que les notions de diversité, d’expériences singulières ou de vécus multiples sont à l’œuvre pour déclasser la vision d’un féminisme universaliste antipatriarcal, témoin de la division en cours. J’ai ensuite présenté les grandes lignes du courant de l’intersectionnalité auquel souscrit la FFQ. Les constats suivants s’en dégagent : l’égalité entre les hommes et les femmes est devenue une préoccupation parmi d’autres ; l’individualisme se positionne au même titre que les approches collectives ; l’expérience vécue s’avère suffisante pour définir le féminisme ; la notion de privilèges fournit un fondement légitime à la critique des femmes et des féministes. Il s’agit là d’une deuxième manifestation du processus de division. Cette discussion a été replacée dans le cadre du débat autour du projet de charte de la laïcité. On a pu y voir des liens entre l’approche de l’intersectionnalité au sujet des religions et le multiculturalisme. Voilà un élément additionnel de division dans le contexte national.

On a répété ad nauseam que le projet de charte divisait les groupes, les institutions et les associations du Québec. En ce qui concerne le mouvement féministe, il faudra plutôt retenir que cette division était inhérente au changement de paradigme encouru et non à une politique récente. La mutation est majeure ! Les femmes, comme groupe social, perdent au change.

Notes

1. Fédération des femmes du Québec, « Pour la laïcité sans domination » (Grandes lignes du mémoire P-60), 20-1-2014. [Le concept de domination est choisi par rapport à celui de rapports sociaux de sexe, déjà une indication des orientations.]
- http://www.ffq.qc.ca/2014/01/pour-la-laicite-sans-domination/
- http://www.ffq.qc.ca/2014/01/piliers-de-la-laicite/
- http://www.ffq.qc.ca/2014/01/les-principes-qui-ont-guide-notre-analyse/
- http://www.ffq.qc.ca/2014/01/cinq-propositions-du-projet-de-loi-60/
- http://www.ffq.qc.ca/2014/01/cinq-propositions-du-projet-de-loi-60/#2
2. Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement
3. Les auteures sont d’horizons politiques divers.
4. La militante à la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et intervenante aux États généraux critiquait également des féministes dans « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », article dont j’ai fait la critique. « FFQ et ÉG du féminisme - L’esprit partisan est-il à l’origine d’attaques virulentes contre des féministes ? », 23-11-2013. http://sisyphe.org/spip.php?article4524
5. Rosa Pires, « Une solidarité féministe à géométrie variable », 2-10-2913.
http://quebec.huffingtonpost.ca/rosa-pires/une-solidarite-feministe-a-geometrie-variable_b_4018171.html
6. Le texte a été reproduit sur le site de Presse-toi à gauche et sur celui du Journal des alternatives, 8-10-2013. http://www.pressegauche.org/spip.php?article15378 ;
9-10-2013. http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7529.
7. Aurélie Lanctôt, « Le féminisme – Comme ça nous arrange », 13-9-2013. http://urbania.ca/blog/4316/le-feminisme-comme-ca-nous-arrange
8. Idem.
9. « Projet de loi 60. Mixité sociale et émancipation » 28-01-2014. http://sisyphe.org/spip.php?article4663
10. Joana Simson, Un monde pour tout le monde. Une trousse à outils pour appliquer l’intersectionnalité. [document pdf]. Juin 2009, Ottawa : ICREF. http://www.criaw-icref.ca/sites/default/files/Everyone_Belongs_f_optimized.pdf
11. Compte-rendu « La FFQ présente à Monde des femmes ». http://cdeacf.ca/actualite/2011/07/18/ffq-presente-monde-femmes
12. Sylvie Bergeron propose la perspective d’analyse suivante : « FFQ, un féminisme anglosaxon », 1-2-2014. http://sisyphe.org/spip.php?article4670
13. Référence dans le document (p. 9) à : Morris, M. et Bunjun, B. (2007). Faire de la recherche avec les cadres d’analyse féministe intersectionnelle : Pour saisir la complexité de la vie des femmes. Ottawa : ICREF. p. 18
14. Selon Chantal Mouffe, « […] décentrer les luttes féministes dans un projet plus vaste de « démocratie radicale et plurielle » qui établisse « une chaîne d’équivalences entre différentes luttes démocratiques afin de créer une articulation qui rende équivalentes les revendications des femmes, des noirs, des travailleurs, des gays et des autres. » Mouffe citée dans Isabelle Clair, « Les rapports sociaux de sexe », Sociologie [En ligne], Comptes rendus, 2011, mis en ligne le 15 février 2011. http://sociologie.revues.org/687
15. Les répercussions d’une telle approche : Jeanne Gagnon, témoignage, « Désaccord sur le virage de la Fédération des femmes du Québec », 17-12-2013. http://sisyphe.org/imprimer.php3?id_article=4634 ; Michèle Sirois et Leila Lesbet, « États généraux sur le féminisme au Québec/FFQ - Des exclusions fondées sur des motifs idéologiques et des faussetés », 1-3-2013. http://sisyphe.org/spip.php?article4380
16. Selon Catharine MacKinnon, « […] les postmodernes seraient bien plutôt « pré-modernes » et « pré-féministes » : au lieu de déconstruire les inégalités objectives, ils et elles gâcheraient leur énergie à revenir à une étape antérieure, faite d’objectivité, d’identités et de « négation » des groupes sociaux. Marquant non pas un au-delà du marxisme et du féminisme, mais la victoire du « libéralisme ». Pour MacKinnon, le postmodernisme américain ne défait rien d’autre que la capacité d’agir des femmes. » Citée dans Isabelle Clair, op.cit.
17. Denise Thompson : « How many races, cultures, ethnicities, and which ones, must be included if one is to avoid excluding someone ? No one can include them all, because no one can ever be in a position to know them all, even supposing there is an ’all’ to know. » « Feminism and Racism : What is at Stake ? », 01-2004. [document pdf] http://users.spin.net.au/~deniset/brefpap/gracism/dwsconfdeak.pdf
18. « Le domaine du pouvoir interpersonnel ». Élizabeth Harper, Regards sur l’intersectionnalité. Collection Études et analyses, no 44, mai 2012, p. 8. [document pdf] https://www.criviff.qc.ca/upload/publications/pub_06112012_83352.pdf
19. Pour une présentation simplifiée du courant féministe postmoderne : « Postmodern feminism in 3 pages ». http://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~gilliamgibbs/writings/pmf.html ; Pour quelques critiques théoriques, voir entre autres : Denise Thompson, op.cit ; Virginia Pele, « Ignorer et défendre la domination masculine : le piège de l’intersectionnalité », 24-10-2013. http://sisyphe.org/spip.php?article4511
20. Selma Kouidri, « Inclusion, exclusion : pour ou contre la charte ??? », [document pdf]12-2013. http://criaw-icref.ca/sites/criaw/files/CRIAW%20Newsletter%20December%2021%202013%20-%20Fr%20Final.docx

Mis en ligne sur Sisyphe, le 10 février 2014


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Pierrette Bouchard, Ph.D, politologue et professeure émérite, Université Laval

Pierrette Bouchard, Ph.D, est politologue et professeure émérite à l’Université Laval. Elle a été titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes de 2002-2006.



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