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jeudi 27 février 2014

Lettre ouverte à Françoise David sur la laïcité

par Alban Ketelbuters, doctorant aux départements de Lettres et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal






Écrits d'Élaine Audet



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Madame David,

Il y a quatre ans, dans un texte étrangement intitulé « N’ajoutons pas un voile au voile ! », vous écriviez à juste titre :

« [...] Les églises oppriment les femmes de toutes les façons : refus de les ordonner, interdiction de la contraception et de l’avortement, prescriptions quant aux vêtements et aux modes de vie, soumission aux maris et aux religieux, sanctions comme l’excommunication ou, plus dramatique encore, la lapidation. C’est intolérable. D’autant plus intolérable que des religieux cherchent depuis toujours à imposer leurs vues aux pouvoirs politiques. C’est ce qui arrive aujourd’hui dans une partie du monde musulman où politique et religion sont intrinsèquement liées. »

La séparation du public et du privé, la laïcité de l’État et de ses institutions semblaient aller de soi.

Alors pourquoi considérer aujourd’hui, au nom de Québec solidaire, que « le projet de Charte du PQ va trop loin » ? Pour un parti qui se réclame d’une analyse d’inspiration marxiste et féministe, le consentement tacite au multiculturalisme est doublement contradictoire. Ce n’est pas en considérant les immigrant-e-s comme des « victimes » in abstracto et en regardant l’intégrisme avec attendrissement et bienveillance que vous rassemblerez au-delà de 6,03% des suffrages aux prochaines élections. C’est d’un projet citoyen dont le Québec a besoin, et non d’un projet ethno-communautariste, de surcroît très ambigu.

Tantôt vous condamnez les régimes théocratiques, tantôt vous cajolez les employé-e-s au service de l’État qui affichent ostensiblement leurs convictions spirituelles. Quelle « solidarité » Québec solidaire préconise-t-il ? Faire de l’inclusion une priorité ne signifie pas que l’État fasse la promotion de doctrines politico-religieuses éminemment critiquables par le biais de ses représentant-e-s ou de ses employé-e-s. Est-ce aller « trop loin » que de rappeler que les institutions de l’État et les services publics ne sont pas des lieux de culte ? De qui votre parti est-il « solidaire » ? Des militantes féministes qui luttent pour leur liberté dans les sociétés arabo-islamiques ? Ou des militantes obscurantistes qui pervertissent l’éthique démocratique de sociétés sécularisées ?

Le philosophe Henri Peña-Ruiz, sensible lui aussi à la pensée de Marx, affirme à raison dans Qu’est-ce que la laïcité ? :

« La question des droits des femmes est représentative de tout ce qui se joue en matière de liberté, d’égalité et d’émancipation [...] La lapidation pour adultère, la privation d’étude, l’ensevelissement du corps sous la burka afghane, et l’imposition d’un grillage de toile sur les yeux, ne sont que la pointe extrême d’un cléricalisme radicalisé en intégrisme, et dont aucun monothéisme ne fut préservé, si du moins l’on veut bien réinscrire le présent dans l’histoire longue de la liaison dangereuse entre religion et politique. »

Portez-vous, Madame, l’héritage progressiste de la Révolution tranquille ? Ou lui préférez-vous les théories de Charles Taylor, pape du multiculturalisme s’il en est ?

Vous portez sur les immigrant-e-s en général et les musulman-e-s en particulier un discours essentialiste. Ces derniers constitueraient par nature un bloc monolithique de victimes dont il faudrait tout accepter au nom d’un antiracisme mal compris. L’opposant à la Charte Adil Charkaoui salue votre prise de position et crie à l’islamophobie, injure à la mode des deux côtés de l’Atlantique, injure dont on ne rappelle jamais assez qu’elle fut utilisée en premier lieu par les mollahs iraniens à la fin des années 1970 contre les musulmanes libérales qui refusaient de se voiler, puis quelques années plus tard par les troupes de Khomeini lors de la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie, sur lequel repose une fatwa.

Alors qu’en Tunisie le doyen de la faculté des lettres de la Manouba, Habib Kazdaghli, s’est battu contre les directives islamistes imposant aux femmes le port du niqab dans l’université, vous défendez au Québec le port du foulard islamique dans la fonction publique. L’expression latine Credo quia absurdum (Je le crois parce que c’est absurde) fait-elle office de doctrine dans les rangs de Québec solidaire ? Bien-pensance oblige, vous défendez le pire par peur d’être taxée de xénophobie. Vous tournez le dos à la majorité silencieuse de musulman-e-s qui approuve la Charte des valeurs, ainsi qu’aux militant-e-s qui savent par expérience que la laïcité est un bien précieux, à l’image d’AQNAL, l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité, de Djemila Benhabib, Leila Lesbet et tant d’autres. Ne devenez pas, à Québec solidaire, ce que Zineb El Rhazoui appelle « les idiots utiles de l’islam politique ».

Comme l’a écrit Henri Peña-Ruiz : « Il serait erroné de considérer l’aliénation économique comme la seule qui compte et, partant, la seule qui doive être combattue ». Il ajoutait que « la flatterie politique à l’égard des religions est rarement innocente. Elle les instrumentalise à des fins de compensation illusoire et mystifiante ». Il rappelait enfin que « nous sommes d’accord sur [...] la nécessité de lutter contre un capitalisme dévastateur [...] Mais faut-il pour autant renoncer à défendre la laïcité, gravement menacée aujourd’hui ? Ce n’est pas un hasard [...] si cette menace va de pair avec la dérive ultralibérale du capitalisme. »

Le dogme du « ni-ni » jadis véhiculé par la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et que vous reprenez à votre compte, « ni obligation, ni interdiction », démontre l’angélisme, la légèreté et la paresse intellectuelle avec lesquels ces problèmes sont considérés. Il n’est que temps d’ouvrir les yeux sur ce qu’est le multiculturalisme, bêtement rebaptisé « laïcité ouverte ». Ce n’est qu’une idée creuse parée des prestiges de la modernité.

- Publié également dans la chronique de l’auteur du Huffington Post Québec, le 18 février 2014. Publié sur Sisyphe avec l’autorisation de l’auteur.


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Alban Ketelbuters, doctorant aux départements de Lettres et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal



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