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vendredi 6 mars 2015

Parcours d’une féministe de 103 ans. « Il ne faut jamais courber l’échine »

par Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe






Écrits d'Élaine Audet



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J’ai la grande chance d’être la fille d’Annette Côté-Savoie, une femme remarquable qui, à 103 ans bien sonnés, n’a rien perdu de la vitalité et de l’indépendance d’esprit qui l’ont toujours caractérisée. Jouissant d’une santé remarquable, elle fait encore les repas et les autres tâches de la vie quotidienne, en plus de recevoir régulièrement ses enfants et petits-enfants à souper. Elle lit plusieurs quotidiens et se sert régulièrement de son ordinateur.

Pour souligner la Journée internationale des femmes, je l’ai invitée à parler de sa vie et de l’évolution des femmes dans cette société québécoise qui a tant changé.

L’année dernière, ma mère nous a fait cadeau de ses mémoires, rédigés exclusivement à l’intention de ses 33 descendants. Je connaissais donc déjà plusieurs des événements relatés dans ces lignes, mais je lui ai proposé un entretien pour qu’elle puisse raconter certains moments particulièrement marquants de son siècle de vie et livrer ses réflexions sur la situation des femmes d’hier et d’aujourd’hui.

Je voulais aussi contrer une certaine vision des femmes québécoises pendant la Grande Noirceur (1), qui contrairement à ce qu’on peut penser, ne se sont pas toutes pliées aux dictats misogynes du clergé catholique et de l’élite politique de l’époque. Il y a eu parmi nos mères et grand-mères des "résistantes", des femmes lucides et courageuses qui n’ont jamais renoncé à leur liberté de conscience ni accepté leur infériorisation.

Dans ce premier entretien avec moi, la benjamine de ses six enfants, elle ouvre le rideau sur la vie qu’elle a choisie et vécue depuis sa naissance le 28 juin 1910. Elle parle des moments forts de sa vie, de ses joies mais aussi des rebuffades qu’elle a essuyées parce qu’elle était une femme dans une société où le pouvoir, l’indépendance financière et même la liberté de choisir son destin étaient l’apanage des hommes.

***


Annette : Je crois que je suis née féministe. A 10 ans, je trouvais injuste que mon frère puisse servir la messe et se faire de l’argent et nous, pas, parce que nous étions des filles. On payait 25 cents pour servir la messe, ce qui nous semblait beaucoup.

Après cela, mon féminisme a mis du temps à se développer. Ma mère était veuve et je l’ai vue faire tout dans la maison, changer une porte, poser une tablette ou changer un carreau. Elle a ouvert un petit magasin au village pour nous faire vivre. Je croyais que c’était le rôle des femmes de tout faire. Il n’y avait personne pour la rabaisser ou lui dicter sa conduite.

C’est sur le marché du travail que j’ai frappé un mur. J’avais 20 ans et je travaillais comme sténodactylo pour le gouvernement, à Québec. C’était la Grande Dépression (2) et je devais faire vivre ma mère, mon jeune frère et mes soeurs encore à la maison. Comme mon salaire ne suffisait pas, je suis allée voir Adélard Godbout, qui était ministre de l’Agriculture à l’époque, pour lui expliquer ma situation et demander une augmentation de salaire. Il a refusé en me disant que je touchais le salaire le plus élevé qu’on pouvait payer à une femme (3). Quand je me suis fait dire cela, je suis restée abasourdie, surtout que j’avais été élevée par une mère qui faisait tout ! Pourquoi, parce que je suis une femme, on me payait moins qu’un homme ? Pourquoi une femme soutien de famille valait-elle moins cher qu’un homme ? Le beurre ne nous était pas donné ! Cela a été un choc épouvantable qui a réveillé tout mon féminisme.

Après cela, je n’ai jamais laissé passer de commentaires machos. Je rebondissais tout de suite. Je n’ai jamais laissé passer les remarques sexistes sans répliquer, je le fais encore. Alors je me suis dit, je ne vais pas en rester là. Je vais faire mieux que ça. Je ne voyais pas pourquoi mon sexe m’empêchait d’avancer comme les autres.

Marie : Tu as frappé un mur pour la première fois avec cet incident-là. Mais beaucoup de femmes se seraient dit : "Bon, il n’y a plus rien à faire." Pourquoi ne t’es-tu pas résignée, toi ?

Annette : Parce que je suis têtue. Je pense que je suis née comme cela. Je vois des femmes se laisser dire des choses, se laisser dénigrer, et je ne les comprends pas. J’aurais envie de les piquer et de leur dire : "Ne laissez pas passer ça !"

Marie : Grand-papa est mort quand tu n’avais que cinq ans. À l’époque, on apprenait aux petites filles à ne jamais se fâcher, à ne pas répliquer, mais toi, tu n’as pas suivi ce modèle. Pourquoi ?

Annette : Ma mère avait aussi son franc-parler. Je trouve misérables les femmes qui ne sont pas capables de se défendre. Elles s’imaginent qu’en ne disant rien, elles auront la paix. Mais on n’a jamais la paix comme cela.

Marie : Cela tient aussi à ton tempérament. Tu étais combative de nature, non ?

Annette : Oui, parce que maman disait toujours "Annette est capable". Elle me rendait capable en disant cela. Elle savait que moi, je défonçais des murs, j’étais capable de les défoncer, tandis que mes soeurs se laissaient faire. Au couvent aussi, je me suis battue, je ne me suis pas laissé faire. Je n’avais que 16 ans quand j’ai affronté la religieuse qui voulait me priver d’une médaille d’excellence même si j’avais les meilleures notes. Elle avait trafiqué les bulletins pour pouvoir donner la médaille à la fille d’une généreuse donatrice du couvent. Je ne peux pas endurer l’injustice.

Marie : Grand-maman Côté est restée veuve à 31 ans avec sept enfants, et pourtant on a voulu l’exclure de toute décision quant à la disposition des biens de son mari. Tu l’as vue agir dans des situations très difficiles.

Annette : Elle ne pliait pas l’échine. Il ne faut pas plier l’échine.

Marie : Tu es devenue soutien de famille très jeune.

Annette : Oui, j’ai commencé à travailler à 17 ans et j’ai continué jusqu’à mon mariage. J’ai dû démissionner parce qu’il n’était pas permis de travailler au gouvernement une fois mariée. Il fallait signer notre démission. Je l’ai fait à contrecœur parce que j’aimais travailler. Je suis restée à la maison avec vous pendant 25 ans. Ensuite, je suis retournée sur le marché du travail et j’y suis restée pendant 20 ans.

Marie : Laquelle des deux périodes as-tu préférée ?

Annette : Tu ne vas peut-être pas aimer ce que je vais dire... (rires)

Marie : Ne t’en fais pas, maman, je le sais déjà ! (rires)

Annette : J’ai eu du plaisir à vous élever, mais j’ai toujours désiré retourner travailler. Les enfants, ça remplit ton temps, mais cela ne remplit pas ta vie. J’enviais les gens qui partaient le matin, qui étaient dans la course. Moi, je n’en avais pas le droit. Une femme mariée ne travaillait pas.

Marie : Laisser ton travail a été un deuil pour toi, même si papa et toi étiez amoureux. Tu m’as déjà dit que, si la société avait été tolérante comme aujourd’hui, vous auriez vécu ensemble sans vous marier.

Annette : Je ne me serais pas mariée. Pourquoi se marier ? Comme le dit Yvon Deschamps (4), c’est la première cause du divorce ! (rires) Mais à l’époque, c’était impensable. Ton père et moi avions chacun notre appartement et, souvent, je passais la nuit chez lui ou lui, chez moi, mais il fallait à tout prix éviter que ça se sache. Il travaillait lui aussi pour le gouvernement et nous aurions perdu notre emploi pour immoralité.

Marie : C’est vraiment ce qui se serait passé si cela s’était su ?

Annette : Que oui ! Vous n’avez aucune idée de ce qu’était la société québécoise à l’époque. Vous ne pouvez même pas l’imaginer ! Si une employée prenait beaucoup de congés de maladie, Duplessis envoyait un médecin pour savoir si elle avait ses règles. S’il s’avérait qu’elle était enceinte, elle était congédiée. Après cela, elle ne pouvait plus trouver de travail nulle part ailleurs. C’était une mauvaise femme !

Marie : Finalement quand vous avez décidé de vous marier, c’est qu’un enfant était en chemin.

Annette : Nous avons attendu le plus possible, mais nous n’avions pas le choix. Un enfant né hors mariage n’était pas accepté dans bien des endroits, ne pouvait pas étudier au couvent. Un enfant illégitime ne pouvait même pas exercer certaines professions (5).

Marie : Tu avais conscience de perdre beaucoup en te mariant ?

Annette : Tu redevenais une mineure en te mariant (6). Il fallait que tu demandes la permission de ton mari pour ouvrir un compte en banque, pour signer un contrat, pour tout. Un jour, j’ai voulu prendre une carte de crédit d’un grand magasin parce que je commençais à travailler...

Marie : Tu veux dire, à travailler à l’extérieur...

Annette : Avant ça, comme dit Deschamps, je ne pouvais pas travailler, j’avais trop d’ouvrage ! (rires). J’ai voulu prendre ma carte au nom d’Annette Savoie. On m’a dit que je n’en avais pas le droit. Pour avoir une carte de crédit, il fallait que je m’appelle Mme Émile Savoie.

Marie : L’indépendance financière, c’est important à ton avis ?

Annette : C’est très important. Quand je vous ai vues, ta soeur et toi, vous acheter vos affaires, dire ce que vous vouliez dans la maison, j’ai trouvé que vous étiez chanceuses d’être indépendantes. C’est ton argent et tu en fais ce que tu veux. Quand tu n’as pas l’indépendance financière, tu ne fais pas cela. Tu demandes de l’argent pour acheter une robe. Tu ne peux pas dire que tu es indépendante quand tu tends la main pour pouvoir t’acheter une paire de souliers.

Marie : Un salaire à soi donne une certaine liberté. À l’époque, la femme devait quémander tout le temps. Ce n’était pas propice à l’égalité dans le couple.

Annette : Autrefois, sur la terre, les femmes géraient l’argent. Elles avaient plus le choix. Quand l’industrialisation est arrivée, les femmes sont restées à la maison et les gars apportaient la paie.

Marie : Sur la ferme, les femmes participaient aux travaux agricoles et en plus, elles produisaient les enfants. Elles avaient donc leur mot à dire.

Annette : J’ai vu faire cela, moi. Quand j’étais petite, les agriculteurs ne vendaient pas un veau sans consulter leur femme. C’étaient des travailleuses de la ferme. C’est l’ère industrielle qui a renvoyé les femmes à la maison. Et c’est la guerre qui les a fait sortir. On allait chercher les femmes à la maison pour les amener travailler en usine, en leur disant que c’était un devoir civique. Et il y avait des crèches très bien organisées.

Marie : Aussi bonnes que les CPE d’aujourd’hui ! (7)

Annette : On les a renvoyées chez elles après, mais elles ne sont pas toutes rentrées. C’était une autre idéologie. Moi, j’ai vu passer tous les courants.

Notes

1. La Grande Noirceur désigne, dans la conscience historique des Québécois et des Québécoises, la période de 15 ans qui s’étend de l’Après-guerre jusqu’au décès de Maurice Duplessis, premier ministre (1945 à 1959). On parle souvent des années de Maurice Duplessis au pouvoir comme d’une époque de grande noirceur. Maurice Duplessis défend des idées conservatrices. Il propose des politiques très proches des valeurs de l’Église. Il s’oppose au droit de vote des femmes, par exemple.
2. Une crise économique mondiale très sévère qui a fait de nombreuses victimes. Dite aussi grande « crise de 1929 ».
3. Incident relaté dans « Portrait d’une Québécoise debout », sur Sisyphe, mars 2009.
4. Humoriste célèbre au Québec, connu pour ses monologues empreints d’ironie et ses satires sociales.
5. Dans l’ancien Code civil du Québec, on classait les enfants en catégories : légitimes, adoptés, illégitimes, adultérins et incestueux. Voir lien.
6. Il revenait à Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première Québécoise élue députée et nommée ministre dans le gouvernement de Jean Lesage, de piloter un projet de loi modifiant certains articles du Code civil relatifs au statut juridique de la femme mariée. Voir Révolution tranquille. À l’été 1964, entrait en vigueur la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée. Cette loi québécoise a modifié le Code civil du Bas-Canada de façon à ce que les femmes mariées puissent exercer la pleine capacité juridique. Les modifications importantes sont celles permettant aux femmes mariées d’acquérir la responsabilité civile et financière et de pouvoir exercer une profession sans l’autorisation de leur mari. (Voir à ce sujet le site du Barreau du Québec.) Jusque-là, le mariage avait signifié pour les femmes l’accès « à l’honneur douteux de figurer dans la liste des incapables, entre les mineurs et les interdits, d’un côté ; et les personnes aliénées d’esprit ou souffrant d’aliénation mentale temporaire, de l’autre ». Voilà ce qu’écrivaient en 1974 Jean-Louis Beaudoin et Claire L’Heureux-Dubé.
7. CPE - Centre de la petite enfance : garderie publique au Québec.

- La suite de cet entretien : « Moi, je vais mourir sur l’inachevé, je le sais »

Mis en ligne sur Sisyphe, le 4 mars 2014


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