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dimanche 25 mars 2007

Sortir d’un gang criminel et reprendre goût à la vie

par Francis P.






Écrits d'Élaine Audet



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Il y a quelques mois, un homme a laissé un message dans un forum de Sisyphe demandant qu’on communique avec lui : il disait avoir un urgent besoin de parler. S’ensuivit un échange de correspondance, dont j’ai tiré ce texte, et que je publie avec son approbation. Ce témoignage donne des renseignements sur les gangs de rue et leurs méthodes de recrutement, notamment en ce qui concerne de jeunes prostituées. Il expose également les conséquences de la violence et des stéréotypes masculins qui l’engendrent. (Micheline Carrier)

    « On ne naît pas proxénète, pas plus que prostituée, pas plus que bandit. On le devient par une brisure de l’identification de l’être, du sentiment d’humanité et de la valorisation personnelle, et ce travail de destruction commence bien avant que la personne ne tombe entre les mains du crime organisé. Il commence la plupart du temps dans le milieu familial. »

Je vais bientôt avoir 40 ans, et la majorité de mes amis de l’époque de mon adolescence croyaient que je ne dépasserais pas la trentaine. J’étais trop dément, complètement déconnecté.

Je me rappelle, une fois, nous avions été « virés une brosse » sur une montagne, et nous avions trouvé une ravine de 90 pieds. Nous nous étions penchés au-dessus pour regarder en bas. Un de mes amis a simplement dit : « Hey ça doit être hot de sauter ! » Et moi, je me suis simplement élancé dans le vide. J’ai été chanceux... je suis tombé sur des sapins. Je n’ai rien eu, sauf quelques bleus. Je te dis cela, parce que pour comprendre un personnage, il faut bien le cibler. De tous mes amis de l’époque, deux sont encore en vie. L’un est tellement drogué qu’il ne se reconnaît même plus dans un miroir. L’autre a juste jeté la serviette, et il s’est complètement retiré. Il vit dans les bois. Dans une sorte de suicide social.

L’empreinte de la violence paternelle

Mes plus vieux souvenirs sont toujours enrobés de violence. Je me rappelle distinctement mon père battant ma mère. Il me semble que c’était tellement courant que je ne me rappelle rien d’autre. Je revois facilement les scènes qui à l’époque m’enrageaient. Je me revois le provoquer, lui mordant une cuisse pour qu’il la lâche et qu’il s’en prenne, à la place, à moi. Là, généralement, il me soulevait par le cou, me tenait à bout de bras jusqu’à ce que je perde conscience en me frappant contre les murs. J’avais 5 ans ! Et lui, il hurlait à ma mère : « Tu vois ce que tu as fait de lui ?! » Encore aujourd’hui, je ne supporte même pas un drap sur mon cou.

Lorsque je me faisais battre à l’école et que je commettais l’erreur de revenir en pleurant, mon père me châtiait en me disant : « Comme cela, tu sauras qu’un homme, il gagne ou il ferme sa gueule ! » Je n’ai pas appris à reculer. Je fonce ou je me tais. Je suis littéralement programmé comme ça. Il reprochait constamment à ma mère de ne pas m’élever en homme, disait qu’une femme n’élève que des pédés. A la place, il avait fait de moi une bête féroce. Comme je suis atteint de dyslexie, je n’ai jamais eu de bonnes notes à l’école. Et il m’humiliait ou bien me brutalisait constamment au moment des devoirs. J’en étais complètement terrorisé. J’ai appris à écrire le mot monsieur avec des coups de chaise. J’étais rendu tellement convaincu de mon imbécillité que je ne faisais plus le moindre effort et que je fuyais constamment les bancs d’école. J’avais trop l’impression d’y perdre mon temps. Ne me sentant pas à la hauteur, je refusais volontairement toute forme d’éducation de l’esprit. Tu dois comprendre que cette situation construit exactement le type d’individu recherché par toutes les formes d’environnement contrôlant. Comme le sont les sociétés totalitaires que sont les groupes criminalisés.

La violence, une lâcheté

Une chose que j’ai apprise au cours de ma vie, c’est que les batteurs de femme sont généralement des victimisateurs et des lâches. C’était le cas de mon père. Ma mère avait fui avec moi sur une commune pour s’y réfugier et parce qu’elle avait trouvé un homme qu’elle aimait profondément et qui n’avait pas peur de mon père. J’y ai vécu 5-6 ans. C’est là que j’ai découvert la sexualité, et en même temps la drogue. Mais curieusement, comme tout était simple et naturel, cela m’a donné une stabilité qui m’a beaucoup aidé dans ma vie. J’ai toujours regardé les drogues fortes avec méfiance et ne m’y suis jamais vraiment adonné. Ce type de drogues est principalement employé par les organisations criminelles pour assujettir les jeunes membres (la dépendance qu’elles occasionnent, ainsi que la perte d’une perception juste de l’environnement social). J’ai toujours gardé une liberté d’esprit qui n’est pas courante, ou du moins encouragé, parmi les hommes de mains. Et côté sexualité, tout le monde était constamment tout nu, alors la porno me laisse plutôt indifférent. Pas plus que je ne me sens plus un homme en fonction du nombre de femmes avec qui j’ai couchées. En vérité, je m’en fous royalement. J’ai été marié 17 ans avec ma première conjointe, et je suis en couple depuis 4 ans avec la seconde. En étant parfaitement heureux comme ça.

À 12 ans, mon très cher père a eu l’idée de génie de m’enlever pour me protéger de l’influence « dégénératrice » que ma mère avait sur moi. Pour faire mon éducation, il m’a traîné dans tous les bars de danseuses qu’il y avait entre Trois-Rivières et le Nouveau-Brunswick. Comme je n’avais pas le droit d’être dans la salle de danse, à cause de l’alcool, je devais rester en arrière avec les filles. Qui, complètement nues, se préparaient pour leur prochaine danse, et tu imagines le reste.

C’est dans la région de Rivière-du-Loup que l’une d’entre elles m’a donné un des conseils qui m’ont le plus marqué, à l’époque. Elle ne devait pas avoir plus de 16 ans. Je me rappelle encore d’elle comme d’un ange descendu du ciel. J’ai eu mon premier coup de foudre, en somme. Alors que je la fixais constamment, elle m’a donné l’un de ses vieux paquets de gomme carré, dans une boîte rectangulaire. Elle m’a relevé le menton en me disant : « Hey petit gars ! Je ne sais pas ce qui t’attend, mais n’oublie jamais que, dans ça, tu n’as rien à voir ! Tu es une victime... Lorsque que tu seras plus vieux, arrange-toi pour ne plus jamais l’être. » (Ce conseil fait partie de la perception de base de la majorité des jeunes membres de groupes criminalisés. Autant hommes que femmes. La société ne me laisse aucune chance... Dans l’organisation criminelle, j’ai des chances de devenir quelqu’un. Même si cette impression est complètement illusoire, elle fait force de loi).

Arrivé dans une ferme au Nouveau-Brunswick, j’ai été abandonné chez une famille anglophone où j’ai été battu à répétition, violé, humilié constamment pendant un an. Mes seuls moments de paix, c’était quand je m’enfuyais seul dans le bois. Lorsque je m’en suis plaint à un prof de l’école, il m’a répondu : « Je ne te crois pas... Mais de toute façon, vous les Français, à part baiser, manger et dormir, vous n’êtes pas bon à grand-chose ! Alors cela ne devrait pas trop te marquer. » Ma mère m’a retrouvé à peu près un mois plus tard. Et mon très cher père, informé de la situation, en a déduit que j’étais gai. Je ne sais pas si tu peux comprendre toute la destruction d’estime que cela a provoquée en moi, mais j’ai été complètement anéanti. Après, les seules lettres que je recevais de lui ne comportaient souvent que des images de femmes nues, où il encerclait les plus belles pour me montrer ce qu’il fallait que je désire.

Bien entendu, je n’ai jamais parlé de cela. La honte ! Au contraire, je devais démontrer à tout prix à quel point j’étais un homme. Et cela a été le début de ma dégringolade qui a duré 4 ans. Il était très clair dans ma tête que je ne serais plus jamais une victime. Oeil pour oeil, dent pour dent. Si les gangs de rue, tels que nous les connaissons aujourd’hui, avaient existé à l’époque, c’est sûr que j’en aurais fait partie. Je ne me fais aucune illusion là-dessus. Il y a quelque chose de très rassurant à faire partie d’un gang. Tu t’y sens protégé, compris, rassuré et encadré. Tout ce que la société ne te donne pas. Parce qu’elle se fout complètement de toi. Et tu y trouves une forme d’identité masculine qui y est très forte. Exacerbée à l’extrême, wagnérienne même (Honnêtement, je ne vois pas beaucoup de différence avec les courants idéologiques qui ont précédé la Deuxième guerre mondiale. Mais cela reste mon opinion personnelle.)

La prostitution, pierre angulaire des gangs de rue

D’ailleurs toutes les filles, qui ne sont dans le fond que des satellites tournant autour du groupe, n’ont pour rôle que d’affermir cette vision de la masculinité. Tu n’as pas le droit de t’attacher sentimentalement (c’est carrément vu comme une forme de faiblesse) et elles ont l’obligation d’être soumises. Point à la ligne. Elles informent leurs proxénètes sur les agissements et les propos tenus par les hommes de main et servent à en attirer d’autres. (Sexe facile et sans aucune forme de limite). Tout cela en rapportant beaucoup, mais beaucoup d’argent. En plus des contacts sociétaires qu’elle apporte au groupe de criminel. La prostitution est la pierre de soutènement de la plupart des groupes de criminels. Je ne crois pas vraiment aux filles indépendantes. Sinon elles agissent en secret, à petite échelle, avec une liste restreinte de clients habitués. Car les réseaux de criminels les chassent pour les recruter de force ou les éliminer. Ce n’est pas pour rien que seuls les plus hauts gradés ont le droit de posséder des filles.

Moi, à l’époque, tout cela me convenait très bien. J’étais tellement paniqué à l’idée d’être un futur batteur de femmes et abuseur d’enfants à cause de mon passé que je fuyais systématiquement toutes celles qui tombaient en amour avec moi. Je ne voulais rien savoir d’avoir une blonde régulière, de fonder une famille... Et de toute façon, je me disais constamment qu’un homme, ça doit mourir jeune. Après 30 ans, c’est le début de la dégénérescence.

Le viol collectif

J’ai décroché lors d’un gros party, où un petit groupe de filles, je ne saurais dire combien, devaient satisfaire une soixantaine de gars. Je n’avais jamais encore participé à ce genre de fête, qui était plutôt réservée aux plus vieux ou à ceux qui étaient récompensés pour quelque chose. Aujourd’hui, les gangs de rue endoctrinent leurs jeunes membres dès 10-12 ans avec cette pratique. Pour complètement les désensibiliser. Alors que dans mon temps, le viol collectif était une forme de récompense, aujourd’hui c’est devenu une norme à laquelle les jeunes femmes doivent automatiquement se soumettre.

J’avais 17 ans, et j’y avais été amené par deux amis. A peine arrivé, j’ai été poussé dans une chambre en me faisant dire : « Allez le jeune, va t’amuser un peu. » Par un curieux hasard, la fille ressemblait étrangement à celle du bar de danseuse de Rivière-du-Loup. Elle était attachée sur un vieux lit de fer, le corps recouvert de marque de morsures. Ce qui coulait de son sexe était rose et le lit était plein de merde. Elle pleurait, et moi j’ai été frappé de plein fouet. Je pense que c’est là que j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre. Parce que je n’ai pas voulu faire quoi que ce soit. J’ai juste discuté avec elle une vingtaine de minutes. Lui donnant la seule chose que je pouvais lui donner, c’est-à-dire du temps. (Tout autre action aurait probablement causé ma perte.) Puis après, j’ai littéralement fui à l’étranger pendant plus de deux ans.

Briser le cercle de la violence

Je me suis retrouvé dans les milieux d’extrême gauche latino-américains. C’est clair pour moi, aujourd’hui, qu’à l’époque je désirais fortement mourir. Je n’avais peur de rien, et cela a plutôt mal tourné. C’est à ce moment aussi que j’ai découvert que j’étais intelligent. J’ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main. A discuter avec tous et chacun, sans me sentir constamment rabroué. Et dans ces milieux, pourtant très machistes, les femmes révolutionnaires avaient même des rangs d’officiers. Je les ai vues se battre, souffrir comme n’importe lequel d’entre nous. Et leur capture finissait toujours par le viol, la torture et une mort débile. L’une était l’épouse d’un ami, elle a été capturée par des escadrons de la mort. Elle était enceinte, ils l’ont violée, éventrée et étranglée avec son propre cordon ombilical. J’ai fait partie de ceux qui ont retrouvé le corps. J’en rêve encore...

Après cela, j’ai décidé d’arrêter tout, de briser définitivement le cycle de la violence dans lequel j’étais engagé. D’essayer de me marier et de fonder une famille. Ça m’a pris 15 ans avant de réussir à devenir quelqu’un qui me plaît. Je n’ai pas été un très bon père, ni un bon conjoint. Mais j’ai fait de mon mieux. Je ne suis devenu ni un batteur, ni un violeur, et encore moins un abuseur comme je le craignais. (Je me suis toujours bien promis de me mettre une balle dans la tête le jour où j’aurais ce genre de fantasme.) Je ne suis même pas capable de voir ce genre de scènes à la télé. Ça m’enrage.

Quoique je ne désire pas particulièrement la mort, j’ai toujours été atteint par une forme de lassitude de vivre. C’est uniquement comme cela que je peux définir mon état d’âme. Je n’ai aucun mérite pour être ce que je suis, puisque c’est par les autres que je me suis fait. Je n’en suis donc pas particulièrement fier. Je suis juste surpris de tout le chemin parcouru. Et d’être encore là.

Rompre le silence

Je te raconte cela parce que je ne te connais pas et qu’il faut que je le raconte à quelqu’un. Je pense avoir besoin de me vider le coeur. Je n’ai jamais raconté tout ça à personne. Je fais de plus en plus de cauchemars, ces temps-ci. Je sais que c’est lié à ce que j’ai commencé à faire depuis huit mois (je cherche des moyens d’aider les jeunes à sortir des gangs de rue). Parce que je me sens personnellement touché. La dynamique des gangs de rue est très différente de celle des gangs de mon époque. Elles sont infiniment plus violentes. Et, en conséquence, la durée de vie de ses jeunes membres est beaucoup plus courte. La logique de base reste la même. Elle est très simple : on vit au jour le jour. En bref, je vais vivre 30 ans en seulement 5 ans. C’est littéralement une fureur de vivre. La violence est utilisée comme arme de propagande, d’endoctrinement. La plupart des jeunes membres (des deux sexes) s’incorporent en quête de sécurité, d’identification personnelle et de valorisation. (L’esprit de meute, telle que décrit chez plusieurs auteurs européens sur le phénomène des bandes d’adolescents).

Garde ce texte et lit bien entre les lignes. Tu en comprendras plus le monde de l’exploitation sexuelle. Mon histoire est très personnelle, mais pas tellement différente de bien d’autres. Je n’ai jamais été proxénète, mais comme la majorité de mes blondes de l’époque ont été soit des danseuses, soit des prostituées, je sais comment il pense. La femme avec qui je sors présentement est la première qui n’a pas été violée ni abusée. J’ai découvert grâce à elle un autre monde. C’est à cause d’elle que je commence enfin à m’exprimer sur mon passé, et que je m’implique dans ce que je fais. On ne naît pas proxénète, pas plus que prostituée, pas plus que bandit. On le devient par une brisure de l’identification de l’être, du sentiment d’humanité et de la valorisation personnelle, et ce travail de destruction commence bien avant que la personne ne tombe entre les mains du crime organisé. Il commence la plupart du temps dans le milieu familial lui-même.

Lutter contre ce fléau sous-entend clairement qu’il faut changer les valeurs de la société qui ont cours présentement. Il faut considérer la violence comme une maladie contagieuse. Car les victimes de violence vont pour la plupart réagir en devenant violentes. Et ici je me permets une remarque personnelle : je crois que les femmes tourneront davantage cette violence contre elles-mêmes et les hommes contre les autres. Voilà en bref quelque chose qui te sera peut-être utile pour voir avec un autre regard le milieu. Ces gens-là ne pensent pas normalement. Rien ne leur fait plus plaisir que de voir la peur et la douleur chez une victime. Cela fait partie de leur système de valorisation personnelle. Et tout ce beau monde entretient parfaitement une spirale de violence qui rend ce milieu de plus en plus dangereux.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 25 mars 2007


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Francis P.



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