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mercredi 22 août 2007

Prostitution - Les blessures d’une petite fille

par Christine Burtin-Lauthe






Écrits d'Élaine Audet



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Nous nous sommes donné rendez-vous dans le hall de la gare de V. Je l’attends. Elle m’envoie sur mon cellulaire un message me disant qu’elle a "un peu de retard mais qu’elle arrive et qu’elle s’excuse". La voici. Nous allons déjeuner au "chinois" dans un quartier qu’elle connaît bien pour l’avoir beaucoup fréquenté à l’époque où elle était dans la prostitution.

Je lui demande de me parler d’Amsterdam.

"Moi, je ne connais que Rotterdam (1). C’est meilleur et c’est au meilleur prix."

Je comprends que nous ne parlons pas de la même chose.
"Tu n’as pas fait de prostitution à Amsterdam (2) ?"

"Ah ! non, jamais. Si tu veux, je peux te faire rencontrer une fille qui en a fait mais il paraît que c’est la folie là-bas ! Pour moi, Rotterdam, c’est la came (3)."

Une enfance difficile

L’histoire de Valérie, j’en connais des bouts par Françoise, sa mère, qui est aussi mon amie. Je sais qu’elle a été adoptée et que, peu de temps après, sa mère était enceinte. Je sais qu’elle a été élevée dans une famille de médecin de la bourgeoisie de V. et qu’elle a toujours eu un peu de mal à l’école et en famille. Un caractère pas facile, comme on dit. Ses parents se sont séparés avant sa majorité.

Après la séparation, elle a vécu avec sa mère mais, très vite, a demandé à aller chez son père. "Je ne m’entendais plus avec elle", dit-elle. À sa majorité, elle part en galère. Quelque temps après, se sentant incapable de l’assumer et de l’élever, elle confie la garde de son bébé à son père. Puis, apparaissant et disparaissant, elle mène une vie de toxicomanie, de prostitution et de petite délinquance. Elle va même en prison quelque temps.

Il y a 7 ans, à nouveau enceinte, elle décide d’élever son enfant même si elle n’a pas encore abandonné la prostitution, la drogue, l’alcool et sa vie marginale. Elle traîne encore dans V., réputé pour ses activités de prostitution. Son père est mort et son premier enfant est resté à la garde de sa belle mère. "J’aimerais le reprendre, mais pas tout de suite, plus tard", assure-t-elle.

Hier, nous nous sommes retrouvées à l’accueil du Mouvement du Nid (4) où elle vient régulièrement depuis peu pour rencontrer des intervenant-es qui l’aident, la conseillent et lui apportent du soutien et quelques dépannages financiers. La jeune femme qui est devant moi n’a rien perdu de son caractère rebelle et batailleur. Physiquement, ces années de galère l’ont beaucoup transformée.

"Au collège (entre 11 et 15 ans), on te propose toutes sortes de choses. Les autres savaient que tout m’intéressait, alors ils m’en proposaient. Scolairement, c’était pas terrible. Au divorce de mes parents, je ne me suis plus donnée de limite. Puisque ça aussi ça cassait, ça s’écroulait, ça lâchait, alors moi aussi je lâchais tout et j’y allais à fond."

Françoise m’a raconté cette scène terrible durant laquelle, elle et Gérard ont annoncé leur séparation à leurs enfants et le cri, le hurlement de détresse et de douleur que Valérie a poussé à ce moment-là !

Drogue et prostitution

"Avec l’argent de poche que me donnait mon père et un peu de système D, j’achetais ce dont j’avais besoin. Je traînais, je fuguais, je n’allais plus au collège. Alcool, shit, un peu de tout. Le jour de mes 18 ans, j’ai fêté ça royal ! Whisky, shit et, surtout, ce que je réclamais depuis longtemps à mon copain, de l’héroïne. J’ai été malade, mais j’ai eu envie d’y retourner. Avec l’héro, tu oublies tout, tu es hors de la réalité et c’est ce que je recherchais. L’héro, c’était un cadeau empoisonné, mais c’est moi qui la voulais. À l’époque, je ne voyais jamais ma mère et les relations avec mon père se limitaient à ce qu’il me paie mon loyer, qu’il remplisse mon frigo et me donne de l’argent de poche."

"De 18 à 21 ans, je me suis débrouillée : cambriolages, vol à la tire, vente de drogue. J’allais chercher de l’héro en Hollande en grande quantité et j’en revendais et, bien sûr, j’en consommais. À cette période, les seules choses qui m’intéressaient, c’était le fric et la drogue. Je ne m’occupais pas de moi et je ne réfléchissais à rien de la vie. Je consommais 10 à 15 grammes d’héro par jour. En mars 95, je tombe en prison. J’étais enceinte. Je prends 2 ans ferme, 2 ans de sursis et 5 ans de mise à l’épreuve. Seule ma mère est venue me voir en prison. J’ai eu beaucoup de chance et je suis sortie assez vite. J’ai retrouvé mon appartement vide mais avec un cadavre ! Une fille qui avait fait une overdose dans une de ces soirées organisées par mon ex. A peine sortie et déjà les flics chez moi, ça démarrait bien ! Très vite, je recommence à consommer et à vendre. Mais l’argent, c’est pas éternel !"

"Dans l’hôtel où je vivais, j’avais repéré une fille qui avait l’air d’avoir beaucoup d’argent. On a parlé et elle m’a tout appris sur la prostitution. J’avais besoin d’héro, d’argent et j’étais en manque. Je suis allée dans V. et il a fallu que je me fasse ma place vis-à-vis des autres filles. Ce jour-là, de 14 h à 22 h, j’ai fait tous les clients que je pouvais. En rentrant à l’hôtel, je me suis arrêtée pour acheter ces éponges vertes de vaisselle qui grattent et durant 2 h. sous ma douche, je me suis frottée jusqu’au sang. Je me sentais sale. Mais j’avais gagné beaucoup d’argent. Le lendemain, j’y suis retournée. Je n’avais pas le choix. Mon copain en profitait. Y’avait de l’argent à gogo et de la drogue et comme nous consommions beaucoup, il en fallait en conséquence."

"Le monde de la prostitution, c’est abominable. Je ne le souhaite pas à mon pire ennemi. Y’a des clients qui te disent qu’ils veulent faire l’amour. Mais comment tu peux appeler ça de l’amour ? C’est tout sauf ça. C’est surtout un monde de violence. À chaque fois, j’étais inquiète, j’avais peur. J’ai failli mourir plusieurs fois. Si j’avais pas su me défendre, j’y serais passée. Je suis une grande gueule et ça m’a sauvée quelques fois. Pendant toute cette période, les contacts avec ma famille étaient inexistants ou très rares. Je n’avais pas le temps et puis j’avais honte. Qu’est-ce que tu voulais que je leur dise ? Valait mieux ne pas se rencontrer."

Le maillon manquant

Durant cette rencontre avec Valérie, je sens qu’il manque un maillon à la chaîne, un morceau au puzzle de sa vie, un événement à l’histoire. Doucement, je reviens à un passage de son enfance qu’elle a évoqué tout au début. Je sens que c’est difficile, que c’est encore douloureux.
"A quoi ça sert que je te raconte ça ? Maintenant, c’est trop tard. Je n’en ai jamais parlé à personne. Mes parents ne sont pas au courant. Tu crois que ça peut avoir une relation avec ma vie dans la prostitution ? J’avais 11 ans et avec mon grand cœur, j’avais pris les clés du « Voyageur » de mon père pour y installer un copain qui s’était fait mettre dehors par sa mère. C’était un gars un peu plus vieux que moi. Je le connaissais bien. Un jour, je suis allée lui rendre visite dans le véhicule. Il était avec un autre gars que je ne connaissais pas. À eux deux, ils m’ont violée. Comme j’avais pris les clés, je me sentais coupable. Je me disais qu’encore une fois je m’étais mise dans de sales draps."

"Le soir, mon père ne comprenait pas pourquoi je restais dans l’eau de la baignoire sans vouloir en sortir. J’avais honte. Je me sentais coupable. Je me sentais sale. Je ne pouvais en parler à personne. À partir de ce moment, j’ai pensé que je n’en avais plus rien ’à foutre’ de ce qui allait m’arriver. Ma mère biologique m’avait abandonnée à la naissance. Les gars m’avaient volé ma virginité. En plus, lorsque mes parents se sont séparés, le seul rempart qui me restait est tombé. C’est à partir de là, que tout a dérapé pour moi."

Depuis 3 ans, Valérie suit un programme de substitution à l’héro. Elle consomme encore de l’alcool et du canabis. Elle vit avec un compagnon dont elle dit qu’il la rend heureuse. Ensemble, ils élèvent vaille que vaille son deuxième enfant, soutenus en cela par sa mère qui l’aide comme elle peut en payant le loyer, l’électricité, en remplissant le frigo et en les accueillant à l’occasion. Valérie dit vouloir changer de vie. Elle voudrait ne pas avoir à se débattre avec le RMI (5) et des perspectives professionnelles peu réjouissantes faute de formation professionnelle et du fait de sa santé devenue précaire. Elle sait aussi que son compagnon qui va passer au tribunal risque de rester un moment en prison. L’idée de retourner dans V. et de rapporter cet argent qui lui fait défaut lui traverse parfois l’esprit. Mais les mauvais souvenirs et la peur de perdre la garde de son enfant la retiennent toujours.

En reprenant mon train, je repense à ces femmes que nous avons croisées dans la journée et qui s’étaient arrêtées pour prendre un verre avec nous avant d’aller "faire des clients. Chacune voulait me raconter son histoire en se disant que ça lui ferait du bien. Que peut-être ce serait moins lourd à porter après. Qu’en en parlant, elles arriveraient à démêler les fils de leur vie. L’une d’elles m’a dit un jour : "La parole libère, dit-on, mais c’est surtout l’écoute qui le fait." Alors, je reviendrai.

Notes

1. Rotterdam : Port des Pays-Bas (Hollande).
2. Amsterdam : Capitale des Pays-Bas.
3. Came : drogue.
4. Mouvement du Nid : Association nationale pour l’abolition de la prostitution.
5. Revenu Minimum d’Insertion (comparable au Bien-être social -BS).

- Pour lire d’autres témoignages de personnes prostituées et de "survivantes", cliquez ici.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 22 mai 2007


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Christine Burtin-Lauthe



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