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mardi 17 juin 2008

Y aurait-il des femmes plus aptes à la liberté que d’autres ? Réponse à Françoise David

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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Dans une mise au point récente (Le Devoir, 2 juin), Françoise David, porte-parole de Québec solidaire, invoque l’intégration pour justifier un symbole de soumission des femmes, en l’occurrence le port du voile islamique chez des employées de l’État, y compris des enseignantes, ainsi que chez des élèves de niveau primaire. Le rapport Bouchard-Taylor fait des recommandations en ce sens.

F. David dit que, dans le contexte actuel, "le vrai danger vient du député Ken Epp - conservateur et chrétien - qui propose un projet de loi (C-484) ayant manifestement pour but de faire reculer dangereusement les femmes canadiennes en matière d’avortement ?" Bien avant la porte-parole de QS, des féministes ont sonné l’alerte sur le projet de loi C-484. Comme nous sommes capables de voir venir plus d’un danger à la fois, ce projet inspiré par Pro-Vie ne nous empêche pas de constater le recul que représente le voile islamique dans une autre sphère. Il y a fort à parier, d’ailleurs, que les intégristes islamistes canadiens approuvent le projet de Ken Epp. Une tentative de recriminaliser l’avortement et le marquage des femmes dans l’espace public par le voile, le hijab ou la burqa s’inscrivent dans la même logique : dans l’un et l’autre cas, des intégristes (catholiques et islamistes) veulent contrôler le corps et la sexualité des femmes (que certaines soient "consentantes" démontre le succès de l’entreprise). Le principal symbole islamique de la soumission a pour but de "faire reculer dangereusement" les libertés des femmes, comme le projet de loi C-484 peut faire "reculer dangereusement" leur droit de décider de leurs grossesses. Alors, si l’on veut défendre la liberté de TOUTES les femmes, il faut dénoncer l’un ET l’autre.

"Entendons-nous bien, poursuit F. David : il ne s’agit pas ici d’accepter le voile intégral qui ne laisse voir que les yeux - et encore ! - dans la fonction publique ou parapublique, car ces vêtements empêchent toute forme de communication normale." On ne voit pas, selon son bref argumentaire, ce qui peut l’interdire. Il est question de la superficie variable d’un tissu qui couvre "ce sein que l’on ne saurait voir", et dont la symbolique et les mobiles sont identiques pour le voile et pour la burqa : à des degrés différents, les deux servent à marquer le corps féminin comme danger public pour les hommes, et à justifier la discrimination et le contrôle de la vie des femmes. En outre, si une femme estimait que son identité et son intégration passent par la burqa dans les services publics, comme d’autres estiment qu’elles passent par le voile ou le hijab, que répondrait-on ? En empruntant un autre argument de F. David, demandons-nous aussi pourquoi nous nous "passerions du talent" des femmes portant la burqa davantage que de celui des femmes portant le voile ? (Le talent ne peut-il pas s’exercer sans afficher des symboles dits religieux de soumission ?) Quant à la "communication", certaines femmes pourraient affirmer mieux "communiquer" en étant "protégées" par une prison de tissu. Enfin, selon l’argument classique, l’école pourrait peut-être donner aux femmes porteuses de la burqa (comme à celles qui portent le voile ou le hijab) les moyens de secouer le joug de l’oppression ? Sous l’angle du relativisme et de l’individualisme, tout peut se justifier.

Un prêche familier

Le prêche condescendant du relativisme culturel et religieux, qui se pose parfois comme détenteur de sagesse universelle, rappelle le sermon dominical des curés d’autrefois : "Nous devons être à l’écoute des femmes, de toutes les femmes, dit F. David, y compris celles qui veulent partager notre devenir tout en continuant de porter des valeurs qui paraissent bien traditionnelles aux Québécoises de la majorité. Cela durera un temps. Faisons-leur confiance." "Être à l’écoute" a remplacé "Aimer son prochain". Ce qui n’a pas changé, c’est que les femmes aujourd’hui comme hier se trouvent flouées par des préceptes arbitrairement mis en application. Soyons à l’écoute de toutes, mais résignons-nous à ce que certaines soient plus discriminées et moins égales que d’autres. Le curé affirmait l’égale dignité du riche et du pauvre, mais il incitait les pauvres à la résignation plutôt qu’à la révolte.

Nous devons avoir l’oreille sélective, F. David et moi, car nous n’entendons pas les mêmes voix, ou plutôt, nous ne sommes pas interpellées par les mêmes. L’une entend surtout celles qui endossent le symbole de leur soumission, en se sentant (ou se disant) ostracisées si l’on remet en question l’utilisation politique que les intégristes font de ce symbole. L’autre entend surtout la voix de celles qui se réclament, comme les autres Québécoises, libres de tout carcan religieux et politique, et qui expriment parfois leur découragement devant la discrimination cautionnée par l’individualisme et la culture. Ces dernières reprochent parfois aux féministes de ne pas les soutenir dans leur combat contre l’intégrisme. Il est vrai que trop peu de féministes québécoises semblent conscientes que le sort des femmes d’ici est lié au sort des femmes du monde, et vice versa (1), et, par conséquent, de l’importance de ne pas céder de terrain aux divers intégrismes religieux et politiques au sein des sociétés démocratiques. "Quand j’entends Mme David de Québec solidaire se gargariser de grandes envolées sur le féminisme et la solidarité et en même temps soutenir le voile, j’ai simplement envie de pleurer, écrit une Québécoise originaire de Kabylie (Algérie). Quand les intellectuels en Occident démissionnent, que peuvent espérer les femmes, là-bas ?" (2)

Les intégristes islamistes - parmi lesquels des femmes portant le voile - se servent de ce symbole et tirent profit de cette "démission" pour gagner du terrain contre les droits des femmes : "Elles ont même réussi à s’approprier le discours féministe occidental et à l’adapter à leur idéologie. Il s’agit d’une ruse, d’une escroquerie intellectuelle que les islamistes manient très bien pour détourner le débat de l’essentiel, à savoir que le voile reste un signe de discrimination et de minorisation des femmes. Elles ont réussi à développer toute une rhétorique autour du voile en empruntant à l’Occident les notions de liberté et de libre-arbitre. » On ne peut faire grand-chose sur le plan individuel, admet cette femme, « mais à titre collectif, ma foi, il est temps d’affûter ses arguments et d’oser s’attaquer à l’essentiel, c’est-à-dire les idées. Le voile n’est pas un simple habit : c’est un étendard idéologique. Derrière le voile se cache non pas une violence physique (...), mais une violence symbolique. Si l’on est d’accord sur l’universalité des droits des femmes, alors, je ne comprends pas cette frilosité à l’attaquer (le voile) au nom d’un relativisme culturel ou de pluralité de points de vue. Ce n’est pas le voile qui menace (...), mais la mollesse des débats féministes, la perte de sens, le manque d’affirmation des idéaux et justement les dérives de ce féminisme folklorique où il suffit de prononcer le mot patriarcat pour être promu féministe." (3)

La présidente du Muslim Canadian Congress, Farzana Hassan, notait en octobre dernier que même la burqa est aujourd’hui “sanctifiée“, tant par les forces conservatrices islamistes que par la gauche occidentale, qui l’endosse au nom du multiculturalisme, en faisant l’impasse sur ses antécédents historiques (4). Rosie DiManno, chroniqueure au Toronto Star, constate : "Ainsi, plusieurs décennies après la refonte des droits de la personne provoquée par l’émancipation sociale des femmes, les féministes les plus aguerries et les plus combatives marchent sur des œufs et hésitent à lancer la pierre. Le dieu du multiculturalisme, réincarné en un avatar autorisant une interprétation radicale des impératifs religieux et culturels, transcende l’égalité des sexes." (5)

Par quelle gymnastique intellectuelle en arrive-t-on à légitimer le port de symboles inventés par des intégristes religieux pour inférioriser les femmes, et en même temps à se dire solidaire de celles dont les mêmes intégristes menacent la liberté, tout en prétendant qu’il s’agit d’une position féministe ? Le fait d’accepter que des femmes (ou des hommes) puissent avoir des droits différents, "à la carte", en fonction de leur culture et de leur religion, me semble une forme de racisme. En commentant la mort de la jeune torontoise Aqsa Parvez aux mains de son père pour cause d’insoumission aux règles islamiques, les universitaires ontariennes Haideh Moghissi et Shahrzad Mojab faisaient remarquer : "Tergiverser devant des pratiques culturelles nuisibles, comme le font des gens de la gauche et des féministes, c’est tolérer pour les autres ce qui est intolérable pour "nous". Cette attitude encourage le contrôle patriarcal des femmes qui n’ont pas eu la chance d’être nées blanches et occidentales." (6)

Et pour finir, ce cri du cœur : "Je suis si admirative du combat de la femme occidentale pour sortir de la nuit religieuse, écrit l’internaute québécoise originaire de Kabylie (Algérie) à un donneur de leçons professionnel.* Permettez que je nourrisse cet espoir pour les miennes, dont je connais la réalité dramatique un peu mieux que vous ! Y aurait-il des femmes plus aptes à la liberté que d’autres ?" (7)

Notes

1. "Un féminisme gangrené par le relativisme".
2. Sur l’annulation d’un mariage pour non virginité.
3. Propos d’une femme sur une liste féministe. "Un féminisme gangrené par le relativisme".
4. "The sanctification of the burka", Toronto Star.
5. "Maintenir notre engagement envers toutes les Aqsa Parvez"
6. Haideh Moghissi and Shahrzad Mojab, Of "Cultural" Crimes and Denials Aqsa Pervez, Znet, January 08, 2008
7. Sur l’annulation d’un mariage pour non virginité. * Qui s’emploie sur des listes à empêcher des propos critiques sur l’intégrisme islamiste en accusant systématiquement leurs auteures d’être antimusulmans. Et il dit défendre les droits des femmes.

Notre engagement

Vient un temps où il faut faire preuve de cohérence et mettre fin aux tergiversations. On ne peut contenter tout le monde et son père, il faut choisir ses alliances, au risque de déplaire. Si l’on se prétend opposé à toute forme d’intégrisme religieux et politique, on ne saurait approuver des stratégies et des modes d’expression intégristes. Si l’on se prétend solidaire des femmes du monde entier, on ne saurait soutenir des positions qui font l’impasse sur les menaces à la liberté et aux droits des femmes au nom de la culture et de la religion.

Sisyphe a publié depuis 6 ans de nombreux articles, commentaires, appels à pétition et à interventions diverses pour soutenir des femmes du monde entier soumises à des lois et à des comportements intégristes. Depuis, plusieurs femmes ont été tuées en défendant des libertés aussi élémentaires que le droit de manifester dans la rue sans voile et de s’exprimer publiquement. En tant que féministes, nous nous sentons liées au sort de ces femmes, non seulement au sort des Québécoises natives d’ici ou d’ailleurs qui jouissent d’un contexte social et de droits démocratiques. Nous défions tous les motifs religieux ou prétendus religieux et culturels invoqués pour justifier l’infériorisation des femmes découlant des rapports de domination d’un sexe sur l’autre. Peu importe que certaines "consentent" à l’oppression. Dans d’autres domaines, l’expérience nous a appris que de nombreux facteurs influencent et restreignent le consentement ou le libre choix. Il en va ainsi quand on invoque la liberté de religion ou la culture pour imposer à une société ou à certain-es de ses membres des valeurs sexistes et antidémocratiques. Si quelqu’un voit du racisme ou de l’islamophobie dans notre position, qu’il s’arrange avec ses perceptions personnelles (ou les confie aux commissaires Bouchard et Taylor). Lire de nombreux textes dans les rubriques "Femmes du monde" et "Démocratie, laïcité, droits et religions".

Lire aussi

  • "Le rapport Bouchard-Taylor - Un rendez-vous manqué pour les femmes", par Diane Guilbault. Voir ce titre en cache sur Google, en attendant la remise en ligne de Sisyphe.org, où il est publié.
  • "Un rapport insensible à l’égalité des sexes", par Yolande Geadah
  • "Bouchard-Taylor : les dés étaient pipés"
  • "Une déplorable erreur"
  • "Interculturalisme et laïcité"
  • "La justice turque dit non au voile"
  • "Ni vierges ni soumises", par Rima Elkoury. Entrevue avec Sihem Habchi, la présidente de Ni putes ni soumises, mouvement populaire né dans les banlieues françaises pour lutter contre les ghettos et l’inégalité.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 5 juin 2008


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    Micheline Carrier
    Sisyphe

    Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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