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lundi 22 septembre 2003

Renforcer les stéréotypes masculins ne résoudra pas les difficultés des garçons à l’école
Lettre ouverte au ministre de l’Éducation du Québec

par Jean-Claude St-Amant, chercheur en éducation, Université Laval






Écrits d'Élaine Audet



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Les journaux nous apprenaient au début de septembre que l’École secondaire de la Ruche, située à Magog, au Québec, organisait une journée d’activités appelé Le Gars Show « pour donner le signal aux garçons que l’école peut être intéressante ». Au cours de cette journée, les « gars » pourront exprimer leur virilité en jouant avec un tank de l’armée ou une pelle mécanique dans la cour de l’école pendant que les filles, qu’on met de force en-dehors de l’école, pourront aller au cinéma ou voir un spectacle dans un établissement de la ville. Il y a apparemment des gens qui croient régler les problèmes d’adaptation des garçons à l’école et de l’école aux garçons par de tels moyens. Jean-Claude St-Amant, spécialiste en éducation et membre d’une équipe de recherche sur les écarts de réussite scolaire selon le sexe, écrit au ministre de l’Éducation du Québec qui a encouragé la tenue de cette activité.

Québec, le 15 septembre 2003

M. Pierre Reid,
Ministre de l’Éducation,
1035, rue De la Chevrotière
Québec (Qc)
G1R 5A5

Monsieur le ministre,

C’est avec une certaine stupéfaction que nous avons appris par le biais du journal Le Devoir du 8 septembre dernier, la tenue d’une journée intitulée "Le gars show", organisée par l’école la Ruche à Magog, et surtout votre appui et votre participation à cet événement désolant. Notre équipe fait de la recherche sur les écarts de réussite scolaire selon le sexe depuis une dizaine d’années et si nous avions tenté de réunir en un seul exemple tout ce qu’il ne faut pas faire au sujet des difficultés scolaires des garçons, je ne crois pas que nous y serions arrivés aussi bien que les organisateurs de cette journée. Il nous semble urgent de vous soumettre quelques considérations et de signaler quelques résultats de recherche qui montrent que les effets prévisibles d’une telle activité seront de nuire plutôt que d’aider, et ce tant aux garçons qu’aux filles de cette école.

Quel modèle masculin choisit-on de proposer aux garçons en faisant ce mauvais jeu de mot avec le nom de l’événement ? Un gars chaud serait séduisant pour les gars ? Pour tous les gars ? L’image à laquelle l’expression renvoie fournit un bon modèle d’homme ou de père ? C’est ce à quoi le garçons doivent tendre dans leur quête de maturité et d’épanouissement ? Et le rôle de l’école est de les aider à y parvenir ? Navrant !

En gardant la même "logique éducative", peut-on imaginer que les filles que l’on sort de l’école contre leur gré devront obligatoirement voir la pièce de théâtre " Broue ", afin de se prendre de nostalgie pour le temps où les tavernes étaient réservées aux hommes, où les "gars chauds" étaient si bien entre eux ?

La version de la masculinité mise de l’avant par le type d’activités choisies à la Ruche repose sur une vision extrêmement limitative de ce que sont les garçons. Qui plus est, elle se réfère à un modèle unique et contraignant de masculinité, alors que l’ouverture à la diversité constitue la meilleure façon d’améliorer leur rapport à l’école et de les préparer à la vie en société, mixte faut-il le rappeler. En clair, l’école propose une vision très stéréotypée de l’identité masculine, ce qui ne correspond d’aucune façon à la variété des modèles existants. Or, nos travaux ont montré qu’une meilleure réussite scolaire passe précisément par l’affranchissement des stéréotypes sexuels, ce que ne parviennent à faire qu’une petite proportion de garçons québécois - par rapport aux filles. Certains garçons, particulièrement en milieu dit défavorisé, se construisent une identité de sexe très traditionnelle, les distanciant simultanément de l’école. Il y a fort à parier que les activités de cet après-midi du 24 septembre auront exactement cet effet.

Si un des membres de notre équipe était parent d’un garçon fréquentant l’école secondaire la Ruche, il porterait plainte à la Commission des droits de la personne en invoquant le fait que par son action, l’école diminue les chances de son garçon quant à la réussite scolaire, qu’elle réduit les possibilités qu’il a de s’épanouir pleinement en tant qu’être humain, qu’elle sacrifie son intégrité au nom d’une vision étriquée et débilitante de ce que sont les garçons, bref que l’action de son école compromet à la fois son instruction et son éducation. Nous ferions la preuve que les connaissances scientifiques aujourd’hui disponibles suffisent amplement à démontrer que l’école a non seulement fait fausse route, mais qu’elle l’a fait par négligence. Il existe en effet sur cette problématique de nombreux outils : un guide d’intervention destiné au personnel scolaire du secondaire que l’on peut se procurer facilement, un cours de deuxième cycle disponible partout au Québec et intitulé "Comprendre et intervenir pour réduire les écarts de réussite scolaire entre garçons et filles", de même que plusieurs résultats de recherche largement diffusés qui montrent que c’est en réduisant le recours aux stéréotypes sexuels que les chances de réussite scolaire s’améliorent. Cette dernière assertion s’applique tant aux garçons qu’aux filles.

Quel type de "lien affectif" avec l’école veut-on instiller chez les garçons en excluant les filles et quel est le message sous-jacent à cette mesure ? Que les filles sont responsables des difficultés des garçons ? Que les activités scolaires intéressantes se font sans les filles et les femmes ? Que dans certaines circonstances, l’exclusion de force des filles et des femmes se justifie ? Que les agents du système scolaire sont prêts à tout pour que les résultats des garçons dépassent ceux des filles ? Nous ne pouvons croire qu’à titre de ministre de l’Éducation, vous puissiez vous engager dans cette voie.

Autres questions tout aussi pertinentes : quels messages envoie-t-on aux filles en les excluant de l’école contre leur gré ? Qu’elles n’y sont pas à leur place ? Que l’école, ce n’est pas aussi important pour elles ? Qu’elles nuisent aux garçons ? Que les interventions éducatives menées par divers intervenants scolaires de la province pour contrer l’exclusion et la marginalisation - processus souvent au cœur des difficultés scolaires -, sont en réalité de la frime et que, quoiqu’on en dise, ce sont des efforts qui ne valent que pour les garçons ? Que les métiers qui sont présentés aux gars cet après-midi de classe de septembre ne leur conviennent pas, parce qu’elles sont des filles ? Qu’aucune fille, particulièrement le quart d’entre elles qui éprouvent des difficultés à l’école, ne mérite un coup de pouce supplémentaire ?

Si l’un de nous était parent d’une fille fréquentant l’école secondaire la Ruche, il porterait aussi plainte à la Commission des droits de la personne. Il invoquerait la discrimination basée sur le sexe dont sa fille et ses consoeurs sont victimes, expulsées comme des indésirables, privées sciemment par l’école de la possibilité d’enrichir leurs connaissances et d’ouvrir leurs horizons et rendues en bout de ligne responsables des difficultés scolaires des garçons.

"Le gars show" n’est ni la seule ni la première activité organisée par une commission scolaire québécoise qui, en visant l’amélioration de la réussite scolaire des garçons, choisit des moyens qui vont exactement à l’encontre des objectifs visés. Nous pourrions vous en fournir bon nombre d’exemples. Depuis quelques années, votre ministère, peut-être piégé en ça par les médias qui entretiennent la fièvre, a mis une pression énorme sur le personnel enseignant, notamment à l’ordre d’enseignement primaire où on retrouve une majorité de femmes, pour améliorer la réussite scolaire des garçons. Cependant, le personnel scolaire est laissé à lui-même quant aux mesures concrètes à mettre en place. Il doit improviser, trop souvent à partir d’informations erronées, construites sur le sens commun plutôt que sur des bases scientifiques solides. L’exemple malheureux de la Ruche montre à l’évidence que la bonne volonté ne suffit pas. Non seulement cette activité devrait-elle être annulée, mais encore le personnel scolaire devrait-il être invité à se documenter davantage. Songeons au nombre de conférences, de livres et d’ateliers que la somme investie dans cette seule demi-journée pourrait procurer à l’ensemble du personnel scolaire de la commission scolaire. Un investissement dont les résultats auraient pu être bénéfiques pendant plusieurs années. Voilà un projet-pilote qui pourrait faire une différence !

Peut-être l’information vous a-t-elle échappé, monsieur le ministre, mais votre ministère a tenu en avril dernier un "chantier sur la réussite des garçons". Nous vous signalons plus particulièrement les présentations de madame Louise Landry et de madame Huguette Gagnon : l’efficacité de leurs interventions sur le terrain a été mesurée dans les deux cas, chacune de celles-ci vise l’ensemble des jeunes en difficulté plutôt qu’un groupe de sexe seulement et aucune des deux ne recourt à des conceptions sclérosées et débilitantes des identités de sexe. Le document de travail contient également des textes produits par cinq chercheurs et chercheuses universitaires de même que le résumé de l’avis du Conseil Supérieur de l’éducation Pour une meilleure réussite scolaire des garçons et des filles.

Nous restons à votre disposition, monsieur le ministre, si besoin était d’élaborer davantage.

Jean-Claude St-Amant
Professionnel de recherche
Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes
Université Laval

Mise en ligne sur Sisyphe, le 22 septembre 2003


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Jean-Claude St-Amant, chercheur en éducation, Université Laval

Jean-Claude St-Amant est professionnel de recherche à l’Université Laval depuis 1992, rattaché au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES) ainsi qu’à la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes. Historien de formation, il a été professeur-chercheur pendant une dizaine d’années avant de se consacrer entièrement à la recherche. Intéressé par le rôle de l’éducation dans la réduction des inégalités, ses travaux récents ont porté sur la réussite scolaire en milieu autochtone, sur les dynamiques scolaires dans les familles de milieu populaire et sur les écarts de réussite entre garçons et filles.

Il prépare maintenant une enquête sur les difficultés scolaires selon le sexe vues par le personnel scolaire québécois.



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  • L’auteur en entrevue à "Sans Frontières" ce soir
    (1/1) 29 septembre 2003 , par





  • L’auteur en entrevue à "Sans Frontières" ce soir
    29 septembre 2003 , par   [retour au début des forums]

    Au sujet des écarts de réussite entre filles et garçons, Jean-Claude
    St-Amant*, chercheur et collaborateur de Pierrette Bouchard, donne une
    entrevue qui passera à l’émission « Sans frontières » de Radio-Canada, ce soir
    à 17h30.

    Il écrit : "...une école primaire de Montréal, en milieu très défavorisé, a
    fait passer le taux de réussite de 66% à 95% et réduit les écarts
    garçons-filles à 0 en mettant sur pied une intervention systématique visant
    l’acquisition des compétences en français."

    Alors, faut-il intéresser les gars aux fusils-mitrailleurs ou aux livres ?

    Martin Dufresne


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