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janvier 2004


Les ombres de Kaboul : impressions afghanes
Le Panshir : futur Tibet d’Afghanistan ?

par Nicole Barrière, sociologue et poète






Écrits d'Élaine Audet



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Faire du voyage, l’alliance entre les lieux, l’arc tendu du désir de lieu : le Panshir.

Pour aller dans le Panshir, il faut une autorisation du ministère des Affaires étrangères, et il faut en plus être accompagné de Panshiris. Nous avons donc satisfait à ces conditions et nous avons quitté Kaboul dans la matinée. Si le dollar achète tout à Kaboul, dans le Panshir, il faut changer ses dollars en afghanis, ce qui fut fait par la diligence de notre conducteur, un jeune homme plein de gentillesse et d’attention. Nous étions également escortés par un ancien compagnon de Massoud, originaire du même village de Bozorak. C’est notre destination, aller jusqu’au mausolée sur la colline qui surplombe le village dans la vallée.

En quittant Kaboul, nous apercevons des constructions de maisons sur les collines, ce paysage redonne espoir, en fait les habitants construisent sur des terrains qui ont été donnés gratuitement par la ville. La route est praticable, à deux voies, ce qui paraît un luxe après les cahots que l’on ressent dans d’autres zones. Elle traverse la grande plaine de Schamalli, le grenier à blé de l’Afghanistan. Malheureusement, des zones entières ont été détruites, minées par les talibans et les zones de culture sont encore rares, on voit se succéder des villages totalement détruits, saccagés comme si la férocité et la haine n’avaient pu s’assouvir que dans la destruction radicale. C’est un paysage très contrasté, avec la montagne en toile de fond, recouverte de neige, alternant des écoles avec des rangées de vélos et des tables où les élèves sont en train de passer leurs examens en plein air, plus loin, ce sont des chars en batterie, position défensive.

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Photo : Nicole Barrière, 2003

Nous traversons une autre zone avec des fours à briques, en pleine production, c’est le signe de la reconstruction, des vignes, des vergers entourés de murets, des paysages pastoraux et puis à nouveau des villages entiers détruits, et sur des kilomètres. On voit les zones dangereuses délimitées par des marques rouge et blanc, des démineurs à l’œuvre le long des routes, il paraît qu’ils utilisent des chiens pour repérer les mines.

L’agriculture reprend dans les champs déminés, une agriculture très soignée, chaque champ est cultivé comme un jardin, à la bêche et pour les plus chanceux à l’araire tirée par des chevaux, nous ne verrons qu’un seul tracteur. C’est une campagne très humanisée, avec beaucoup de monde au travail dans les champs, des gardiens et leurs troupeaux de chèvres ici et là.

Nous arrivons à Charikar, ville, ambiance marché, des boutiques, des hommes armés et c’est la première crevaison. Nous sommes arrêtés le long de la route, nous voyons passer des charrettes transportant des femmes en tchadri, là aucun dévoilement, la plaine et la vallée seront 100% tchadri. Les enfants s’approchent, contrairement aux enfants de Kaboul c’est la curiosité qui les poussent, pas la mendicité.

Puis nous reprenons la route sous le beau soleil et l’air clair du matin, c’est bon de respirer normalement…

Nous avons pris avec nous une femme en tchadri, elle est handicapée, elle se rend dans un village du Panshir, le tchadri est une véritable prison, un mur d’anonymat, d’exclusion et qui rend invisible celle qui le porte, c’est un vêtement qui rend les femmes comme des fantômes, des non-êtres comme si le battement incessant du coeur, la pulsation de vie était capturée par l’enveloppe de toile. Parmi notre groupe, certains s’apercevront de sa présence lorsque nous la déposeront.

Le visage des guerres

Avant d’entrer dans la Vallée du Panshir, nous entrons dans une zone où les combats ont dû être rudes car elle est recouverte de carcasses de tanks et d’engins militaires, notre guide et mentor panshiri raconte les combats qui ont eu lieu, il parle trois mots d’anglais et pendant le voyage, il montrera et racontera les différents combats, là contre les Russes, là contre les talibans. Il n’est pas vraiment nécessaire de comprendre le farsi pour entendre ce qu’il raconte pour imaginer et entendre, pour saisir à quel point cet homme a besoin d’exprimer tous ces combats, ces souffrances, ces peurs qui ont habité les hommes et les femmes de cette région, il le fait avec beaucoup de dignité. Plus tard lorsque nous partagerons le pain, les amandes, les abricots et les mûres séchées sur les terrasses, il y aura l’éclat du sourire, l’éclat des visages lorsque les humains se reconnaissent. On est loin de chez soi mais on se sent bien, on découvre l’infini des couleurs de l’hiver, et peut-être se glisse dans la mémoire la couleur des charmilles qui peuplent les terres d’Auvergne, les murets de pierre et les chemins qui semblent mener nulle part. Il me vient l’idée de les suivre pour découvrir encore plus loin, de l’étrange et du même.

Je me rends compte à quel point l’évocation des années terribles et sombres des guerres est nécessaire pour tous. La parole dite ne l’est pas devant des caméras ou un micro mais à un autre être humain, étranger, s’il a la patience d’écouter, d’entendre. Le malheur s’exprime alors par les mots mais surtout les gestes et les regards en attente d’accueil et d’acquiescement.

Plus tard, nous atteignons le village de Gulbar qui signifie « fleurs de printemps », là nous faisons une pause en attendant de faire réparer la roue du minibus. Le long de la rue, les échoppes sont serrées et étalent avec douceur légumes et fruits aux passants, dans une cage, un oiseau attend dans la caresse du soleil.

Nous entrons dans un café pour déguster un thé, c’est un moment de pause où les visages se croisent, l’étonnement et l’accueil chaleureux, ici les Français sont bien accueillis, les Panshiris leur sont reconnaissants d’avoir reçu Massoud… nous ne raconterons pas l’embarras de nos hommes politiques dans cette affaire et la réception à la sauvette par quelques parlementaires un peu plus conscients que les autres…

Nous reprenons la route et nous arrivons à l’entrée de la vallée, un portait de Massoud ouvre le passage, point d’entrée, contrôles, mais finalement le sésame réel est notre accompagnateur. Forcément il existe une méfiance envers les étrangers, on nous raconte qu’une semaine plus tôt, des soldats américains ont fait un coup de force, ils sont arrivés au poste de garde de l’entrée de la vallée, ont neutralisé les gardes, les ont ligotés le temps d’aller prendre des photos des bases militaires un peu plus haut, et sont repartis après avoir libéré les gardes. Scène du temps d’occupation d’un pays, idée fragile de la libération des peuples…

La vallée est très encaissée, nous entrons dans des paysages vus maintes et maintes fois dans les reportages et dans les films, ce sont d’abord des gorges étroites, la montagne est là proche, dure, plus tard, la vallée s’élargit pour laisser place à des cultures en terrasses autour de villages dont les maisons sont construites en pisé. Ce qui frappe, c’est l’harmonie des paysages avec la douceur paisible des couleurs ocre.

Nouvelle crevaison de la roue arrière, nous arrivons enfin au mausolée de Massoud, très sobre, très simple au-dessus du village au bord de la rivière. Nous entrons dans le sanctuaire, là aussi beaucoup de simplicité et presque d’intimité, le garde fait signe que l’on peut photographier, je remercie en dari, je commence à savoir quelques mots essentiels…L’homme de garde est un très bel homme, avec un regard profond qui semble plonger jusqu’au fond de l’âme.

L’espoir dans le savoir

La visite est courte, on s’éloigne comme après la perte d’un être cher, pour rejoindre le village de Bozorak. Tandis que nous faisons réparer la roue, nous rencontrons le directeur du lycée du village de Massoud entouré de ses professeurs, il nous explique l’état d’abandon où se trouve son établissement, où tout manque, il est là très digne, le visage ouvert, avec la foi de ces croyants dans le savoir pour faire reculer l’obscurantisme. La conviction de ces gens démunis de tout est peut-être ce qui reste d’espoir à ce pays dévasté, mais ils n’ont rien que l’aumône que les associations leur font parvenir, du saupoudrage qui ne permet pas un fonctionnement normal d’un service qui est du devoir de l’Etat.

Plus tard, nous rencontrerons un autre directeur d’école pour un projet de construction, il nous faudra remonter le lit d’un torrent dans un 4x4 pour accéder au terrain que donne la mairie. C’est un pré en hauteur au-dessus du lit du torrent, en y accédant, on se demande comment pourra se réaliser la construction, tandis que les discussions techniques ont lieu, je parle avec le guide qui me dit : « c’est un très bel endroit, avec des arbres en face de la montagne », il me montre le lit du torrent qui récolte les pluies d’orage, le bon air que pourront respirer les enfants et, enfin, en me montrant le ciel dit : « et là on est plus près de la lune et des étoiles ».

Ainsi les critères de choix d’un lieu pour construire une école sont très différents de ceux quic pourraient motiver les Occidentaux, et je me réjouis que l’air pur ou la proximité des étoiles soient les raisons du choix de l’environnement pour instruire, qu’importe qu’il semble inaccessible ! Cela laisse peut-être espérer que la barbarie laissera place à la poésie et à l’approche sensible du monde.

On dit aujourd’hui à Kaboul que le Panshir risque de devenir le Tibet afghan, une grande misère avec des gens formidables, des résistants que l’on veut marginaliser autour de l’icône Massoud, en les désarmant. Toute la vallée était encombrée de camions avec des tanks, des lance-missiles qui étaient ramenés à Kaboul. On imagine aisément ce que peut penser cette population qui a soutenu les soldats de l’armée de Massoud, qui a vécu les atrocités des différentes guerres, qui a accueilli les réfugiés dans des villages dont il ne reste que des vestiges, on imagine la violence des combats passés quand on voit les immenses cimetières, les carcasses des tanks et des armes. Les longs convois descendent la piste le long de la rivière, c’est la fin de la guerre, on ne sait pas s’il agit de la fin de la résistance.

L’espoir semble si loin des préoccupations des cercles intellectuels de Kaboul plus préoccupés de leurs intérêts personnels ou de discours politiques qui tournent à vide faute d’être proches du peuple. En s’appuyant aussi sur des prétendus intellectuels corrompus ou alcooliques, l’intelligentsia kabouli est la même que partout ailleurs, en collusion avec des hommes d’affaires mafieux, les politiques sont prêts à tout pour conserver le pouvoir, on peut dire que l’humanité est dans une phase de ténèbres et d’abandon.

Peu de choses ont changé pour les femmes

Pourtant, il me reste dans le regard des visages de courage et de dignité et je ne peux m’empêcher de penser aux femmes extraordinaires que j’ai vu débattre pendant trois jours sur leurs droits, reprenant article par article la proposition de constitution afghane, réclamant avec force et dignité ce qui est du droit humain et du droit citoyen, des mères courage dont la force et la volonté font regarder tout à coup leurs compatriotes avec colère car les hommes en Afghanistan sont aussi les acteurs de la ruine de leur pays. Ils ont ôté tout droit aux femmes, ils les ont méprisées, ils les méprisent encore, ils les asservissent, ils les traitent comme du bétail, ils continuent à les vendre, à les exploiter, qu’est-ce qui a changé pour elles au quotidien, depuis la chute des talibans ? Elles œuvrent comme elles peuvent pour nourrir leurs familles, pour éduquer les enfants, pour soigner et elles n’existent pas comme citoyennes.

Malgré leur analphabétisme, les femmes ont un savoir-faire et une expérience pratique extraordinaires, une volonté et une joie de vouloir croire en la vie, et il suffit qu’un homme paraisse pour qu’elles soient éteintes, réduites à rien, sans droit ni à l’expression, ni au mouvement. Comment un pays peut-il se reconstruire en excluant plus de 60% de sa population ? Cette situation semble folle tant elle constitue une impasse, alors il faut rappeler sans cesse combien la mixité est facteur d’enrichissement et d’intelligence pour un pays, que ce bien est tellement au-delà du mal que véhiculent les fantasmes des intégristes de tous bords, il faut le rappeler, le marteler sans cesse et défendre tous les espaces de droit qui le protègent. Le tchadri des femmes afghanes est le contre-exemple par excellence de tous les débats ambigus sur le voile et la laïcité, et il est urgent d’être vigilantes sur le devenir des femmes dans cette culture du déni de la femme, parce que Kaboul n’est pas si loin et les femmes et les filles d’Afghanistan sont le témoignage vivant de l’oppression.

Leurs revendications pourraient faire sourire parfois, elles sont pour moi le signe d’une grande détresse et d’une grande souffrance. J’ai vu combien ces femmes avaient besoin de parler, de dire à l’étrangère que j’étais toute cette misère, j’ai pris leurs mains, les ai serrées dans mes bras, j’ai pleuré avec elles et je ne peux oublier leurs visages à la fois si pensifs parfois et si volontaires et tellement beaux quand l’espace d’un instant, elles osaient rire.

Il n’y avait plus rien à faire à Kaboul, la ville est en état de siège à cause de la Loya Jirga, des militaires armés tous les cinquante mètres, des lances roquettes à tous les carrefours, des hommes dans les hôtels au bout de chaque couloir, un couvre-feu explicite pour les Occidentaux à qui on déconseille de circuler de nuit. Lorsque je l’ai fait avec des Afghans, j’ai vu la police arrêter et fouiller les voitures, des questions interminables sauf en présence d’un notable : le quotidien d’un pays occupé.

Je rentre avec une grande amertume, une grande colère et beaucoup de tristesse de voir autant de sacrifices, autant de destructions et si peu d’espoir que les choses puissent changer réellement et rapidement.

Il suffit de s’intéresser à la mémoire de l’autre, à l’autre comme mémoire pour trancher l’éblouissement du rêve et remettre en question les certitudes, apprendre et réapprendre à voir, à sentir et à être, à chercher un dialogue avec le ciel, après la traversée de la mort, des morts multiples, simples tombes alignées entre montagne et ciel avec juste une bannière de tissu vert comme signe.

Fin du récit de voyage en Afghanistan de Nicole Barrière, décembre 2003

© Tous droits réservés Nicole Barrière

Mis en ligne sur Sisyphe, janvier 2004


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Nicole Barrière, sociologue et poète

La Cave à poèmes

Sociologue d’entreprise, Nicole Barrière a un parcours de poète engagée. Elle a publié cinq recueils de poésie dont Le Maret sauvage (1987) et La croisée des mots (1993). Elle a obtenu un prix à Postésie en 1995 et un prix au concours international de poésie érotique en juin 2000. Elle est présidente de Polyglotte, revue et association d’échanges culturels euro-arabes, et sociétaire des Poètes français. En 2000, elle a publié Courants d’R, illustré par Nicole Durand, et en mai 2001, Longue vie à toi, marcheuse de l’impossible ! , poème bilingue français/persan, préfacé par Philippe Tancelin, président du Centre International de Créations d’Espaces Poétiques (université Paris 8). Le bénéfice de la vente de ce recueil a été versé aux associations de soutien aux femmes d’Afghanistan. Ce recueil a été réédité en 2002 et a reçu le Grand Prix de la Ville de La Baule.

Avec le poète afghan Latif Pedram, Nicole Barrière a lancé en novembre 2001 un appel à création poétique " Caravanserail, 1001 poèmes pour la paix en Afghanistan ". Ils ont reçu plus de 1000 poèmes de 40 pays différents : les poèmes sélectionnés ont donné lieu à un spectacle en avril 2003 à l’Unesco à Paris et, en juin 2003, à Duschanbé au Tadjikistan. Deux livres des poèmes reçus ont été publiés à Kaboul en juin 2003, un destiné aux enfants, l’autre, aux adultes.

Nicole Barrière a également contribué, en 1996, à un montage audio-visuel astronomie-poésie dans le cadre de la Nuit des étoiles avec Daniel Kunth, astrophysicien et, en 1998, à l’écriture d’un livre sur les quasars (Édition Flammarion), auquel elle a apporté une note poétique, ainsi qu’à quelques articles sur les mots de l’astronomie dans la revue Alliage. En juin 2003, elle a contribué à l’illustration poétique des cinq saisons du yoga (énergétique chinoise et philosophie tibétaine) d’un CD de yoga avec le professeur Roland Cadoz. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles : Le passeur de coquelicots, Errances, La chambre d’Elise, Amours partagées et elle a publié des articles dans plusieurs revues. Depuis novembre 2002, elle mène une recherche de création de vidéo-poésie avec la plasticienne-vidéaste Claire Artemyz.



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  • > 8. Le Panshir : futur Tibet d’Afghanistan ?
    (1/1) 21 septembre 2005 , par





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