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mars 2004


Retour de Kaboul 2003
Dire - la voix oubliée : "Je suis la femme réveillée"

par Nicole Barrière, sociologue et poète






Écrits d'Élaine Audet



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Dans ce parcours poétique, Nicole Barrière compare la situation des femmes afghanes sous le régime taliban et sous le régime actuel. Il est long le chemin qui reste à parcourir. Ce texte sera produit lors du Printemps des Poètes au Centre international d’Espaces et de Création Poétiques (CICEP) de l’Université Paris 8.

Femme-écorce, envie de retourner au premier mot d’un alphabet
Végétal
Femme-cendre, l’épaisseur des mots que travaille la terre
Femme-vague, reflet du rocher des syllabes dans la moire des balbutiements
Femme-naissance, l’écume où niche l’oiseau un jour de colère des dieux
Femme-nuage, la houle des cumulus dans l’espace rouge des
déclarations
Femme-fée, la main posée sur l’angoisse du monde, veilleuse des
endormissements
Femme-flamme, déliée comme les ailes blondes d’un soupir quand la
caresse la délivre
Femme-éclair, l’étoile d’espérer la première phrase de l’aimé jusqu’à
l’enlacement cosmique.
Femme-lumière, la nacre transparente du voile, dans le continent des
noces jusqu’à la ressemblance des corps
Femme-justice, palimpseste des visages entre balance et glaive, qui
crient l’égalité
Femme- musique, onde portée à l’infini du monde , choeur aphrodite
des chants de solidarité.
Femme de la grâce nue de son silence à la peau blessée des mots
qui contiennent la liberté.

Le 11 septembre 2001, le monde a découvert les vies détruites des
femmes et des filles sous le régime fondamentaliste taliban.

Décembre 2003

Qu’est-ce qui a changé en Afghanistan ?

" Tous nos espoirs sont écrasés... Les seigneurs de la guerre au
pouvoir sont les mêmes qu’avant. Le fondamentalisme règne à nouveau,
et chaque jour il se renforce ", explique Shahna qui est sage-femme.
Depuis quelque temps, elle porte à nouveau le tchadri pour une bonne
raison : récemment des slogans ont fleuri sur les murs de Kaboul,
demandant aux femmes de ne se montrer en public que voilées de la
tête aux pieds... On ne sait pas qui se cache derrière ces exhortations signées des " moudjahidins d’Afghanistan ". Shahna non plus ne le sait pas. Il se peut que ce soit le voisin, ou les milices armées postées à tous les coins des rues, ou même les " forces de sécurité " officielles du gouvernement formées d’anciens résistants antisoviétiques - les moudjahidins. Les Afghanes qui montrent leur
visage en public s’exposent aux insultes et aux menaces.

Le " département des instructions islamiques ", héritier du tristement célèbre ministère taliban " pour la promotion des vertus et la suppression des vices ", rappelle aux femmes, depuis la fin de l’été 2002, le code vestimentaire correspondant aux prétendues valeurs de l’islam et, dans la rue, les gardiens de l’ordre moral exhortent les femmes qui, à leurs yeux, ne s’habillent pas correctement à se conformer au code vestimentaire : longs manteaux ou jupes sombres couvrant poignets et chevilles tout en dissimulant la forme du corps, foulard et visage sans maquillage. Rien d’étonnant si les femmes préfèrent revêtir le tchadri plutôt que d’être sans cesse importunées.

Au coeur du fleuve
L’esprit de la femme en transe
Le cours du fleuve
Hier
Aujourd’hui
La voix des prisonnières, des exilées, des disparues
Dans les flammes de l’ancien volcan
Des voix sans sépulture
Cris étouffés, sanglots, ou mots couverts
Dans le désir mobile de la lave
Au lieu féminin se trouvent fantômes, souvenirs et morts
Sur le corps de la femme est inscrit l’interdit, la fiction , la misère.
Symptômes de la douleur ou de la joie
Elle dit le récit d’un voyage aux pays des morts
Et le rêve de la langue qui sait dire NON
Une langue perdue de reine des sables
Une langue d’ombre et d’enfance
Des chants
Et des paroles de lutte.
Prises au piège dans l’espace où s’écrit
La chambre de mémoire
Un homme occupé ne sait pas comment parle le corps
Ne sait pas le feu secret du trésor qu’il faut retrouver
La pression des lois sur la consistance de l’époque.
Il lit le grand catalogue du passé : Mamnu’

Il est totalement interdit pour les femmes de travailler hors de chez elles, y compris pour les enseignantes, les ingénieurs et la plupart des professions. Seules quelques femmes médecins et infirmières sont autorisées à travailler dans quelques hôpitaux de Kaboul.

Il est totalement interdit pour les femmes de traiter avec les marchands masculins ou de se faire soigner par un médecin homme comme il est totalement interdit pour les tailleurs hommes de prendre les mensurations d’une femme ou de lui coudre des habits.

Il est totalement interdit pour les femmes d’avoir une activité hors
de chez elles si elles ne sont pas accompagnées par un mahram (parent masculin), d’aller à l’école, à l’université ou dans quelque autre organisme éducatif.

Décembre 2003

À Herat, les femmes n’ont pas le droit de conduire, de discuter de politique à l’université, de pratiquer des sports, de faire de la musique ou de sortir de chez elles sans porter le tchadri. Le gouverneur de la province de Herat, a interdit
l’éducation mixte (le fait que les petites filles ou les femmes puissent avoir des professeurs masculins, privant ainsi les femmes et les fillettes d’instruction et le fait que des femmes puissent enseigner à des garçons ou des hommes.

Fragments et figurines de terre cuite
Effigies et reliefs
Le visage recouvert - sourire énigmatique
Part mystérieuse et sans nom du masque de la mort.

Il est obligatoire pour les femmes de porter un long voile (tchadri)
les recouvrant de la tête au pied. Les femmes qui ne portent pas ce voile ou dont on voit les chevilles sont fouettées en public, battues et insultées.

Décembre 2003

Les femmes qui sortent dans les endroits publics seules ou en compagnie d’un homme qui n’est pas leur mari ni un membre de leur famille sont harcelées ou détenues.

Les chefs de guerre qui imposent la terreur par leurs discours religieux ont remis en question le processus de rédaction de la Constitution et le droit des femmes de participer aux affaires civiles, judiciaires, politiques de leur pays. Ce climat d’insécurité toléré par les acteurs internationaux pour les chefs de guerre qui appuient directement ou indirectement leurs menées déstabilisatrices,
viennent aggraver une situation caractérisée par l’instabilité, le mépris des lois et la violence. Le pouvoir des chefs de guerre réduit les femmes au silence et met gravement en péril leur vie.

Comment accéder au jaillissement de la voix .
Dans la voix,
Il est autre en lui-même
Et ne sait dire le sens jusqu’au bout de ses doigts
Il a reconnu des mains sur les rives du fleuve
Elles ne ressemblent à rien de connu
Sauf à cette caresse d’enfant qui soupire
Son cri d’homme qui ne sait rien
Que ce vestige d’histoire
Cette signature fossile d’âme
Là , entre ses mains en lente promenade
Entre reliefs et creux d’épaule
Presque un espace antique
Où il reçoit
Et reconnaît le fleuve
Un fragment d’invisible
Comme une symphonie
Où aimer est traqué , interdit : Mamnu’

Il est totalement interdit pour les femmes de se maquiller. Les doigts aux ongles vernis seront tranchés.

Il est totalement interdit pour les femmes de parler ou de serrer la main d’hommes autres que les mahram ou de rire de manière audible et aucun étranger à la famille ne doit pouvoir entendre la voix d’une femme.

Il est totalement interdit pour les femmes de porter des chaussures à talons, pour ne pas faire de bruit en marchant. Un homme ne doit pas entendre les pas d’une femme et de porter des habits aux couleurs vives car il s’agit de "couleurs qui incitent au sexe."

Les femmes accusées de relations sexuelles extra-maritales seront lapidées jusqu’à la mort.

Décembre 2003

Les femmes dans la province de Herat ont été forcées de subir des examens gynécologiques abusifs afin de prouver leur virginité, sur ordre du gouverneur.

Dire - la voix oubliée’ :
" Je suis la femme réveillée. "

Mamnu’

J’appelle cette ville et son passé errant
J’appelle son épaule au pli de la caresse
J’ai saisi le mouvement de son regard perdu.
Sur le parchemin nu du chagrin des femmes
Lèvres pressées sur le pollen des mots
En mémoire de paysages amoureux
Où dériva la mort.

Décembre 2003

Le gouverneur de Herat a promulgué des décrets qui interdisent aux femmes afghanes de travailler pour des organisations humanitaires étrangères. Il a dernièrement interdit une chaîne de télévision par câble qui diffusait des émissions jugées " non islamiques " où apparaissaient des femmes afghanes qui chantaient ou des films indiens mettant en vedette des femmes.

À Kaboul, le juge en chef de la Cour suprême, membre d’un parti islamiste, a lui aussi interdit l’éducation mixte et a ordonné la fermeture de chaînes de télévision par câble en invoquant les mêmes raisons le gouverneur de Herat.

De hauts responsables du gouvernement et des chefs de partis ont publiquement condamné Mme S, qui dirige la Commission afghane des droits de la personne, et ont fabriqué de fausses accusations contre elle pour comportement " non islamique ".

L’un d’eux a déclaré publiquement que les femmes ne devraient pas
avoir le droit de participer à la vie politique. Un autre a récemment
licencié des femmes qui travaillaient au ministère de la Défense.

Les déléguées femmes à la Loya Jirga ont reçu des menaces de mort durant tous les débats sur la Constitution lorsqu’elles ont voulu faire entendre leurs voix.

Rêves noirs
de cri
de trouble
et de Liberté.
Pierres vives comme des légendes
des conteuses qui arrachent des larmes.

L’histoire

Il est totalement interdit pour les femmes de faire de la bicyclette ou de se déplacer en taxi même accompagnées d’un mahram. Les hommes et les femmes seront séparés dans les transports en commun.

Il est totalement interdit pour les femmes de se rassembler lors de fêtes populaires, de laver le linge près des rivières ou en public de se baigner en public, malgré l’absence d’eau et de chauffage dans les maisons.

Il est totalement interdit de photographier et de filmer les femmes, d’imprimer des photos de femmes dans les journaux et les livres ou d’en accrocher sur les murs des maisons ou des magasins.

Elles n’ont pas le droit de regarder par la fenêtre puisque les talibans tirent à la Kalachnikov sur les femmes à leur balcon. Les femmes ne sont même pas à l’abri à l’intérieur de leur maison ou les talibans peuvent pénétrer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et les frapper si elles écoutent la radio ou lisent des poésies.

Pour les hommes comme pour les femmes, il est interdit d’écouter de la musique, de regarder des films, la télévision et des vidéos ou de garder des pigeons et de jouer avec les oiseaux, car c’est une attitude non islamique. Les fauteurs seront emprisonnés et les oiseaux tués. Il est aussi interdit de jouer au cerf-volant.

Tous les noms de lieux comportant le mot "femmes" seront modifiés. Par
exemple, "jardin des femmes" a été renommé "jardin printanier" et les
fenêtres seront peintes, pour éviter que les femmes soient vues de l’extérieur.

Je sais - la porte close-
Je sais - le désir noir-
Je sais- l’assaut des gestes perdus
Je sais - l’échange de nuit à nuit
Je sais - les frissons du sommeil bleu
Je sais - cette place, en équilibre irréel
Un lit de cailloux blanc
Et de flamme
La première écriture de rose
N’a pas traversé le mur de l’absence
Je me risque à genoux
En prière de moineau
Quand nos deux âmes rêvent
Aveugles et humides
Contre le marbre de tombeaux inconnus.
Dire - la voix oubliée :
" Je suis la femme réveillée ".

Mamnu’

Déclaration d’Amnesty International dans un rapport publié en octobre 2003 :

" Quand les Etats-Unis ont chassé les talibans en novembre 2001, une nouvelle ère démocratique et le respect des droits de la personne étaient promis aux Afghans... Or, l’espoir qu’ils ont nourri ne s’est pas matérialisé ".

Dans beaucoup de régions, les talibans ont été remplacés par des chefs locaux ou par des policiers, dont l’attitude vis-à-vis des femmes ressemble fort à celle de leurs prédécesseurs. Ailleurs, les autorités installées du temps des talibans restent en place.

La communauté internationale n’a pas tenu sa promesse d’apporter la liberté et l’égalité aux femmes afghanes. L’apartheid des sexes " ou de " fémicide " instauré par les talibans n’était pourtant qu’un autre chapitre dans un conflit qui dure maintenant depuis presque 25 ans.

Les femmes ont été les principales victimes des factions militaires successives : d’abord les Soviétiques, durant les années 1980, puis l’Alliance du Nord, des années 1990 jusqu’à maintenant, et les armées des chefs de guerre comme Ismail Khan aujourd’hui. Depuis près de deux ans, la discrimination, la violence et l’insécurité sont omniprésentes, en dépit des promesses faites par les dirigeants de la planète, dont le président George Bush et le secrétaire d’État
américain Colin Powell, que la guerre en Afghanistan permettrait de libérer les femmes.

Liberté
La marche fleurie malgré le froid
Parfum d’hiver de la neige
Un bouquet envolé sur la pierre usée
Une fenêtre ouverte outre-monde

Liberté
L’idée transmise et peut-être oubliée
Le sacrifice d’un signe
Sur le gel des mains
Flocons d’hiver et d’osier

Liberté
Odeur de terre et de noisette
En coup de vent sur les herbes
La neige saisie, le vent amer
Et l’eau en souvenir des larmes

Liberté
Au puits du souvenir
Le monde à la fenêtre d’un songe
Source égarée d’un carré crucifié
Poudre de terre d’un haut lieu
Le repos invisible d’une vigne nue

Liberté
La croisée des bonheurs où s’attarde le givre
Au ciel plein du vol rapace des destinées
Seuil des tombes où tous les morts ont froid.

Mamnu’

Le quotidien de la population est constitué d’arrestations, tortures, violences physiques, intimidations, persécutions, violation des libertés d’expression, discriminations envers les femmes. Par exemple : les femmes ne peuvent pas, aller se recueillir sur les tombes en même temps que les hommes. C’est pourquoi, dans les cimetières, le mercredi est réservé aux seules visites féminines.

Aucune mixité n’est admise, dans quelque sphère que ce soit. Ce conflit, qui perdure, a plongé le pays dans la misère : des morts par millions, des mines dispersées aux quatre coins du territoire, la majorité des infrastructures détruites.

Il a fait tomber l’Afghanistan au dernier rang de presque toutes les mesures de l’Indice de développement humain comme la mortalité infantile et maternelle, ou le taux d’alphabétisation.

Il a aussi produit la plus grande population réfugiée au monde. Le conflit a de surcroît engendré une culture et une économie fondées sur la guerre, une grave instabilité politique et des habitudes bien ancrées de violation des droits fondamentaux des femmes, y compris l’enlèvement, la traite sexuelle forcée, les exécutions extrajudiciaires, le viol et le mariage forcé.

Le délire des eaux, le songe d’un arbre , le tremblement du sol
Les oiseaux noirs du temps ne connaissent plus le rire.
Seuls des décombres d’hiver, seule flambe l’âme dans sa peur,
Pleurs d’âme chassée du souffle. Une arche hante
Comme le tonnerre d’une troupe au galop,
Ou la ruine sauvage de pierres dures et froides
De grandes secousses ferment le jour,
Le sang coule de la fissure sous un seuil brûlant.
La mort et le sel de la torture comme arme,
Souffle à souffle, la porte a pris couleur de ciel - noir-
Je compte les ombres et ne dors pas.
La nuit n’invente rien hors les rumeurs de la mort
La nuit et ses bas fonds d’ignominie des hommes
Déchet des rêves qui tremblent dans la voix
Il est tard et je brûle
Il est tard et j’erre
Jusqu’au matin de la peur
Sans l’odeur des lilas
Sans l’angle de la lune
Un grand masque étrange revêt la solitude de son armure d’arbre
Tant de larmes ruissellent à l’envers du soleil
Tant de larmes dans la cendre des yeux
Tant de larmes veillent l’alarme
Tant de larmes saignent l’inquiétude
Tant de larmes gémissent au fanal
La voix , je n’entends plus la voix fragile des tourments
Sans rempart contre la mort,
Sans nom,
Pourtant j’entends l’étoile
Dire - la voix oubliée :
Ce mot déchiré : Liberté
Lentement disparu
Dans le silence des soirs
Il fait grand jour et la montagne est claire ,
Sous l’ombre des nuages parfois elle est violette
Ce minéral opaque où se perdent les eaux
C’est la lutte de l’âge avec les bras du temps
Craquement de nuages qui nomment en silence
Et puis le ciel pris dans la glaise
Bleu si bleu de cuivre et de pierre
Et il était encore au-dessus des falaises
Près de la brume des cascades
Tel l’amour hors la peur
Tel un couple hors la loi
Brisé par la roche et le temps
Dans cette contrée d’absence
Où tremble penchée et inquiète
La liberté de l’oiseau
Et l’évidence lumineuse que contient son amour
Dire - la voix oubliée :
" Je suis la femme réveillée ".

Mamnu’

Voici venu le jour d’ouvert : Liberté
Voici venue l’heure du retour : Liberté
Voici venu l’instant de découvrement : liberté
Un cri pour prendre les pierres : Liberté
Un cri pour planter les arbres : Liberté
Un cri pour ouvrir le chemin des peuples : Liberté
Voici la fragilité de toute grandeur humaine : Liberté
Quand les champs comme les peuples sont chassés de leur patrie
Quand vivre fait perdre la raison même de la vie
Voici l’indignation d’où jaillit le poème
Voici la terre et la lumière où travaille la phrase
Voici l’amour et la piété de l’étoile qui nous précède
Poète fidèle, sur la pierre où tant de ruines périssent en cendres
Là où ton seuil d’homme ébranle l’univers
Dans le prologue où s’abrègent les questions
Au seuil de la rencontre
Fais naître l’humble événement qui nous lie
J’avance pour connaître et aimer la trace de ce premier feu.

Mamnu’

Je t’écris d’un rêve, plus jeune et humide du lierre
Qui nous ensemble au nouveau du chemin
Je t’attends au pas d’absolu étrange
Qui nous élève au feu mâle du consentement
Sommeillantes flammes autour du grand hêtre
Songe à l’odeur de liberté
Dont le papier frémit du passage.

Mamnu’

A qui dire, à qui taire
L’exil du corps meurtri
L’âme est deuil, cendres et cris
La mort importune éprise de jouissance
Trop tard

Les outils de torture
Du geste aux mots silencieux
Cris consentis
Tandis que le cœur…

Cassée , lassée, chose animée
Juste les nerfs qui s’agitent
S’il vient trop tard
Au nom de la sévérité du crime
Rigoureuse façon d’homme
Pour ne pas perdre la face
Trop tard

Vois croître le malheur
Dans la nef cassée, veuve et vaine
Frapper à l’arène des martyrs
Ombre privée de coeur
La grâce m’abandonne
Ombre dévorée de planète en marche
Cuisant réveil
Sans preuve, sans gage

Sans justic
Juste un discours inventé
Juste l’oubli cédant à de mondains appâts
Juste la promptitude de la langue.

Vive mort
Ce cri des tortionnaires
Tu gagnes la bataille des silences
Jouissance déchirée
Le tombeau des hyménées
Entre les pays de toile
Les draps qu’habitent les tourments
Les doutes où refroidit le cœur

va
éphémère men-songe
limon humain dans les berceaux d’étoiles
s’il est un rêve habitant l’ivresse
oubli confondu au pardon
la perte souffrante du vide
L’ amour embrasse à l’infini les essaims du sublime
laisse mourir et naître ce mouvement de ruche
miel immortel

va
Céleste éclosion
Colombe-fleur du rire
Donne si ton coeur est pur
Lys dans la vallée
A la courbe d’une sève nouvelle
Les caresses bleues
Mordues de volupté
Jusqu’à dissoudre en songe
La nuit pourpre des servants de l’ombre

Mamnu’

Sur la route
Une dernière ligne de vie
Un effacement étrange de rencontres et de dangers
Dans l’interminable taillis de la peur
La trace blanche d’un souvenir
Les feuilles pourries sur un sentier de lune
Les lisières rejoignent le lit des rivières
Dans la vibration des ornières
Une route fossile guide les solitudes
Des friches anciennes usent le crépuscule à perte de vue
Le voyage d’éloignement mêle sa lumière fine à la route
Un temps de clair-obscur
Qui sent l’herbe mouillée et la foudre sèche
Dans le sang lointain des âges
Bat encore l’idée de voyage
La traversée des voix humaines
Les solitudes obscures
Dans la confusion des craquements humains
Le grand vide de la liberté
A son dernier relais d’exil
Dire - la voix oubliée :
" Je suis la femme réveillée ".

Mamnu’

De la faille de la pierre
S’échappent les rêves
Comme au creux de l’esprit
S’abritent les souvenirs
Dans un éclat, ils s’allument
Car les mémoires sont de pierre.

D’éclat en éclat , apparaissent les visages,
Les regards
Les corps
Les gestes
Les blessures
Les songes

Autant de pierres
Autant d’éclats
Autant de souvenirs les portent
Pierre contre pierre
Un bruit sourd, scintillant
Terrible
Avec le feu,
La désolation, le vide
Contre le fer
L’acier des chars et des mitraillettes
Et puis le mur de la ségrégation
Et puis les murs de martyrs, ex votos de partisanes
Et encore les martyrs à la grâce sacrifiée
Pour avoir épuisé l’attente, l’écoute du vent
Les cerisiers absents
Les battements de coeur
Les grincements de pas
Les battements de coeur
Les coeurs de partisanes

Elles guident et montrent les traces sur le sable
Les traces sur la route
La fatigue de la route
Les traces et la fatigue des réfugiées
Les traces et la fatigue des exilées
Même la fatigue de la route est épuisée
Par la guerre, les fouilles, le vent, le brouillard, la nuit, la mort

Alors imagines le gouffre à leurs pieds
Et dans leurs yeux le ciel

Mamnu’

Rapport de Human Rights Watch 2003 sur la répression et la violence en Afghanistan

Les femmes sont physiquement menacées. Ainsi nombre de femmes sont violées, en particulier celles appartenant à des minorités ethniques. Actuellement, le système de justice pénale se montre tout simplement réticent ou incapable de remédier à la question de la violence contre les femmes, Pour l’instant, il est plus enclin à bafouer les droits des femmes qu’à les protéger et les faire respecter. La protection des droits des femmes ne pourra être efficacement assurée si l’état de droit n’est pas respecté. Les femmes et les fillettes d’Afghanistan jouent le rôle du canari dans la mine de la paix internationale. Ce qui leur arrive va affecter toute la région. Et ce qui arrivera dans la région aura de profondes répercussions dans le reste du monde.

Je t’appelle : LIBERTE

Mamnu’

Hier grand vaisseau de feu
Hier marâtre des ténèbres
Hier dur vent levant sur l’oblique du soir
Hier sang des mémoires
Hier des conjurés , des emblèmes
Hier de rage et d’injuste pari
Hier stagnant entre ombre et nuage
Hier pressentiment d’étoile en obscure errance
Hier intérieur des songes
Hier écartelé de l’azur
Hier tumulte de baiser
Hier derviche jusqu’à l’aube
Ce matin de racines et de terre brûlée
Ce matin lisse humide de tant de larmes
Ce matin ivre et chaud entre rêve et réveil
Ce matin vermeil de nudité
Ce matin de germe double de feu et de sang
Ce matin d’enfant naissant
Où la douleur nous accompagne
Ce matin où hurle encore la peur
Ce matin de deuil qui attend le printemps
Ce matin ému du nid qui reste vide
Ce matin d’extase en exode du corps
Ce matin déchiré de graine et d’écorce
Ce matin d’intime méditation des larmes
Une fontaine envahie de sable
Une fontaine de mousse orpheline
Une fontaine jaillie d’ancienne source
Une fontaine d’haleine pourpre et de tilleul
Une fontaine de prophéties dans les terres d’avril
Une fontaine grisée de cris d’oiseaux
Une fontaine et le secret tapi du rêve
Des grands fonds au goût de cerise
Je t’appelle à leur pulpe sanglante
Je t’appelle dans le territoire d’arbre
Je t’appelle par le visage du vent et le cristal de la pluie
Je t’appelle pour le vivre et la légende
Je t’appelle encore sol , terre, chant et justice
Je t’appelle encore rire, pli , dire et amour
Je t’appelle...
Quand la hante douce nous échappe
L’enfance enfuie de nos bras éperdus
L’enfance entrevue au Noël des songes
Le grand deuil des amants sans retour à l’extase
Je t’appelle dans le port au nous d’embarque sur la mer du sensible
Je t’appelle à ce quai qui s’ouvre vers la vie.
Je t’appelle sur le grand vaisseau d’aimer.
LIBERTE

Mamnu’

C’est le soir - les hommes parlent de leurs habitudes absentes, de la mer qui s’éloigne entre les quais et le bateau se lasse de solitude.
Les gestes rigides de pierre.
Je regarde ce pont qui unit les rives et je me dépeuple : un pont n’unit rien.
Les rives au delà du fleuve ignorent ma promenade.
Tous les jours elles reviennent blanches grises et sales.
Elles déposent le baiser poussiéreux de la vie.
J’écoute courir le sang bouillant
gémir de l’ardeur des noces nouvelles du vent
prêt à troubler l’égoïste méditation des arbres
chargés de présents et de mauvaises nouvelles
qu’on attend

Le rapport 2003 d’Amnesty International rend compte des préoccupations des femmes afghanes vis-à-vis des violences conjugales généralisées, des mariages forcés et des viols imputables à des groupes armés. Dans certains cas, des fillettes âgées de huit ans seulement, n’ayant donc pas l’âge du consentement sexuel, sont mariées à des hommes beaucoup plus âgés : " des centaines de jeunes filles ont préféré se suicider plutôt que d’être violées ou mariées de force ".

Fiancées dérobées à l’exil
Mendiantes insurgées de la mort.
Je vous invente et vous vivrez
Quand la fange des feuilles aura couvert mon corps
Vous vivrez
Comme un rameau humide au parfum d’acacia
Quand la boue de la tombe aura réduit mon corps
Vous serez
Comme une terre féconde de germes et d’éclats
Quand le son de la trompette dispersera mon corps
Vous vivrez
Libres comme l’air tel les cavaliers ivres
Quand la toison du soleil allumera mon corps
Vous serez comme les naines bleu au berceau de l’espoir
Vous fuire
Quand l’onde en haute mer aura fermé mes yeux
Vous vivrez
Dans la houle blanche surgie de notre vie
Mort longitudinale
La mort lève son voile
Dire - la voix oubliée :
" Je suis la femme réveillée. "

Mamnu’

Des portes closes par l’ignorance
Des fiancées aux mains tatouées et en habit de deuil
Des murs de néant
Des prisons dans les plis bleus de la honte
Des mains ressuscitées
Des gestes de résistance et de courage
Des voix mêlées de milliers de femmes levées
Les poings serrés par milliers , serrés par milliers, par milliers,
par milliers
Pour briser les souffrances .

Janvier 2004

Mis en ligne sur Sisyphe, le 6 mars 2004


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Nicole Barrière, sociologue et poète

La Cave à poèmes

Sociologue d’entreprise, Nicole Barrière a un parcours de poète engagée. Elle a publié cinq recueils de poésie dont Le Maret sauvage (1987) et La croisée des mots (1993). Elle a obtenu un prix à Postésie en 1995 et un prix au concours international de poésie érotique en juin 2000. Elle est présidente de Polyglotte, revue et association d’échanges culturels euro-arabes, et sociétaire des Poètes français. En 2000, elle a publié Courants d’R, illustré par Nicole Durand, et en mai 2001, Longue vie à toi, marcheuse de l’impossible ! , poème bilingue français/persan, préfacé par Philippe Tancelin, président du Centre International de Créations d’Espaces Poétiques (université Paris 8). Le bénéfice de la vente de ce recueil a été versé aux associations de soutien aux femmes d’Afghanistan. Ce recueil a été réédité en 2002 et a reçu le Grand Prix de la Ville de La Baule.

Avec le poète afghan Latif Pedram, Nicole Barrière a lancé en novembre 2001 un appel à création poétique " Caravanserail, 1001 poèmes pour la paix en Afghanistan ". Ils ont reçu plus de 1000 poèmes de 40 pays différents : les poèmes sélectionnés ont donné lieu à un spectacle en avril 2003 à l’Unesco à Paris et, en juin 2003, à Duschanbé au Tadjikistan. Deux livres des poèmes reçus ont été publiés à Kaboul en juin 2003, un destiné aux enfants, l’autre, aux adultes.

Nicole Barrière a également contribué, en 1996, à un montage audio-visuel astronomie-poésie dans le cadre de la Nuit des étoiles avec Daniel Kunth, astrophysicien et, en 1998, à l’écriture d’un livre sur les quasars (Édition Flammarion), auquel elle a apporté une note poétique, ainsi qu’à quelques articles sur les mots de l’astronomie dans la revue Alliage. En juin 2003, elle a contribué à l’illustration poétique des cinq saisons du yoga (énergétique chinoise et philosophie tibétaine) d’un CD de yoga avec le professeur Roland Cadoz. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles : Le passeur de coquelicots, Errances, La chambre d’Elise, Amours partagées et elle a publié des articles dans plusieurs revues. Depuis novembre 2002, elle mène une recherche de création de vidéo-poésie avec la plasticienne-vidéaste Claire Artemyz.



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