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> Réponse à Mme Machouf

11 juin 2008, 07:45, par Micheline Carrier

Chère madame Machouf,

Pendant 7 ans, j’ai eu comme voisine d’appartement une famille de Québécois d’origine turque. Comme la plupart des femmes, Madame x allait travailler ou faire son épicerie librement et tête nue, parfois en jupe aux genoux et en blouse à manches courtes. Nous "voisinions" un peu, car mes chats fascinaient grandement ses deux petites filles. Il arrivait aussi que nous échangions des services (et quand ils ont eu un problème de réservoir d’eau à 5h du matin, c’est à moi qu’ils se sont adressés pour les aider à expliquer au téléphone la situation d’urgence au propriétaire). Jusqu’à ce que surgissent la question des tribunaux islamiques dans les médias et la montée de l’islamisme politique dans son pays d’origine, cette femme me semblait très bien intégrée. Un jour, elle s’est mise à porter un foulard et on ne lui voyait que le visage et les mains. Les petites filles venaient toujours voir mes chats, mais leur mère était devenue mal à l’aise et fuyante lorsqu’on se rencontrait. Je n’aurais jamais fait de remarque sur son foulard ni sur rien à cette voisine, mais je me suis interrogée sur son choix réel d’effectuer un tel changement.

Je mentionne cette anecdote pour rappeler que F. David parle de tolérer le foulard islamique dans les institutions publiques (et elle a nommé l’école) sous prétexte de l’intégration, et que c’est à cela que je répondais, pas à toute intervention auprès des femmes qui portent le foulard ailleurs (bien que je considère que ce foulard ait été conçue pour les marquer comme inférieures et danger public face aux hommes). Les institutions laïques, en particulier l’école primaire, n’ont pas à autoriser des symboles qui transmettent des valeurs contraires à l’égalité des femmes avec les hommes.

« Pensez-vous que les femmes vont toutes l’enlever parce que vous en avez décidé ainsi ? » C’est à l’État d’en décider ainsi s’il veut être cohérent. Il dit défendre des valeurs d’égalité et laïques, il n’a donc pas à offrir des symboles d’infériorisation des femmes à l’école ni des symboles religieux d’aucune sorte. Si c’est une décision de l’État, toutes les citoyennes la respecteront, comme elles respectent la règle de payer des impôts quand elles travaillent. L’État agirait "intelligemment", selon moi, s’il empruntait cette voie. C’est la laïcité des institutions qui favorisera l’intégration de toutes et de tous, indépendamment des cultures et des religions. À cet égard, je suis d’accord pour ne pas afficher de crucifix ou d’icônes catholiques ou chrétiens dans les lieux collectifs qui représentent tous les citoyens et citoyennes, comme écoles, mairies, Assemblée nationale, etc. Et je ne vois pas pourquoi on offrirait des lieux de prière dans les collèges et les universités, au travail. Chacun-e peut prier chez soi et dans ses propres lieux de cultes.

Vous dites : « Les femmes voilées vont se voir refuser l’accès au marché du travail et à l’éducation, pendant que les hommes intégristes eux, vont continuer leur éducation et s’intègreront au marché du travail et par conséquent vont augmenter leur pouvoir de domination sur ces femmes que l’on a délibérément confiné chez elles - parce qu’on voulait les libérer du voile ! » Le voile est-il indispensable pour apprendre les mathématiques, les langues et les sciences, et pour travailler ? Ne pensez-vous pas que l’intégration comporte aussi une part de responsabilité des individu-es et leur volonté de s’intégrer et de respecter les valeurs de la société dans laquelle elles et ils vivent ? Si elles sont si peu nombreuses, comme vous le laissez entendre, Mme David et vous, à afficher ou à vouloir afficher ce symbole intégriste, pourquoi ne pas leur demander d’y renoncer pour faciliter leur intégration au marché du travail et à la société dans le respect de valeurs égalitaires ? Bien des gens sacrifient autre chose pour pouvoir étudier et travailler.

Mme David a dit accepter le foulard comme moyen d’intégration, mais pas la burqa. J’ai poussé son argument au bout en affirmant que certaines pourraient se dire mieux intégrées avec la burqa. L’argument de l’intégration ne tient pas pour les femmes récemment converties à l’islam. Elles sont déjà des Québécoises bien intégrées. Je ne vois pas en quoi il est "malhonnête et déplacé" de rapppeler le sort de Aqsa Parvez morte parce qu’elle refusait de se soumettre aux codes intégristes. Mme David soutient que les femmes sont libres de porter le voile islamique, j’ai voulu rappeler qu’elles ne sont pas toujours libres et ce qui arrive à certaines lorsqu’elles résistent, ici même chez nous, pas seulement en Iran ou ailleurs. Si vous relisez bien, je disais que nous ne sommes pas interpellées par les mêmes voix, et je citais des exemples. D’après des sources, Aqsa Parvez n’était pas la seule à résister, mais toutes n’ont pas subi des représailles aussi extrêmes. Il faut se souvenir des victimes de l’intégrisme islamiste ou catholique autant que des victimes de Polytechnique ou des centaines de femmes tuées chaque année par des conjoints agresseurs. Il s’agit de crimes de la même culture patriarcale. Étrangement, on entend peu de voix féministes au Québec dénoncer la violence et l’oppression patriarcale chez des personnes de communautés culturelles différentes alors qu’on dénonce chaque semaine des cas de violence et de discrimination chez des Québécois "de souche". On ne se prononce pas ou on le fait en privé, parce qu’on a peur de passer pour racistes. J’aurais aussi pu rappeler que la députée Fatima Houda-Pépin a reçu des menaces de mort après avoir fait adopter à l’Assemblée nationale une loi interdisant les tribunaux islamiques au Québec, et qu’elle a en reçues pendant la dernière campagne électorale. J’aurais pu rappeler l’article menaçant contre les femmes qui ne portent pas le voile publié sur le site d’un groupe musulman de Montréal. Les "cas isolés" additionnés ne doivent pas être banalisés.

Toutes libres ici de porter le voile islamique ? Je continue d’en douter. Les dissidentes ne seront pas encouragées à s’exprimer publiquement puisqu’elles sont toutes censées être entièrement libres de porter ce symbole d’infériorisation des femmes. L’islam et les musulmans ne m’inquiètent pas, ce qui m’inquiète, c’est la quasi interdiction de les interpeller et de critiquer la misogynie de l’islam alors qu’on ne se prive pas de critiquer celle des autres religions. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’écoute et le respect que reçoivent, de la part de gens dits de gauche, les éléments islamistes intégristes et leurs symboles dans des sociétés qui se disent progressistes. Par ailleurs, je n’ai pas taxé Mme David de "féminisme folklorique". C’est une expression utilisée par une Québécoise d’origine algérienne, que je cite entre guillemets, pour qualifier le féminisme québécois qu’elle trouve (avec raison) mou. "Partisane du voile" : oui, dans le contexte où l’on en discute, Mme David l’est, c’est l’objet de son intervention au Devoir. "Relativisme culturel" : c’est évident, quand on invoque la culture pour justifier des exceptions et l’acceptation de comportement culturel ou religieux (ici le port du voile dans des institutions publiques), comment nommer cela autrement ? "Changé d’opinion et de religion ces derniers temps" : rien dans mon article ne suggère cela. Mais oui, je trouve le ton de Mme David condescendant dans son article au Devoir, comme l’était celui des curés disant attendre le retour des brebis égarées, qui reviendront bien au bercail si on est patient (n’interdisons pas le voile à l’école et autres institutions publiques, elles l’abandonneront bien un jour). Il s’agit de faire des choix laïques pour l’ensemble de la société, pas d’accommoder certaines personnes pour des motifs religieux ou politiques. Ça commence par le voile, ça continue par la séparation des sexes dans les activités communes, parce que des hommes ne sauraient voir des femmes de leur communauté en costume de bain dans des piscines ou que d’autres trouvent scandaleux qu’un homme médecin examine leur épouse, leur fille ou leur soeur, et d’autres que leurs épouses prennent des cours prénataux en compagnie d’hommes.

Du ressentiment à l’endroit de Mme David ? Alors ça, c’est du folklore. J’ai déjà critiqué certaines idées de tous les chefs de partis au Québec et à Ottawa, pourquoi critiquer certaines opinions de la porte-parole de Québec solidaire sur le port du foulard islamique serait-il davantage du ressentiment, de l’hostilité ou une atteinte à la personne ? F. David et moi ne nous connaissons pas personnellement. J’ai voté pour elle (elle a été candidate dans la ciconscription où j’habite) et j’ai fortement encouragé sur Sisyphe à voter pour QS à la dernière élection québécoise. Mais je ne me suis pas engagée à partager toutes ses opinions, je ne suis pas membre de QS ni d’un autre parti, et je ne fais pas plus allégeance absolue à des personnes qu’à des religions. Je revendique le droit de penser et de m’exprimer librement. Penser librement, est-ce légitime ou du ressentiment ? En tout cas, cela semble assez mal vu, de nos jours, tant des partis politiques que du féminisme québécois, ce dernier étant en quête d’une illusoire, impossible et non souhaitable unanimité comme d’autres sont en quête du saint Graal.

Cordialement,

Micheline Carrier