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Andrea Dworkin ne croit pas que tout rapport sexuel hétéro est un viol

10 septembre 2006

par Charles Johnson

Rad Geek (Charles Johnson) est un webmestre proféministe qui, tous les lundis, démantèle dans sa chronique Internet, « Mythe historique du lundi », une légende urbaine, un « mythe » aussi répandu que factice. En 2005, il s’est penché sur une notion uniformément attribuée à Andrea Dworkin.

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Aujourd’hui, ma chronique « Mythe historique du lundi » fait un peu le pont entre le passé et l’actualité. Le mythe en question est la scie éculée mais continuellement rabâchée selon laquelle Andrea Dworkin prétendrait que tout rapport sexuel hétéro est un viol. Eh ! bien non, elle ne prétend pas cela ; elle ne l’a jamais écrit ou dit, et l’a nié explicitement quand on lui a posé la question directement. Ce mythe est historique, en un sens, puisqu’il concerne l’issue de certains écrits clés du féminisme de la deuxième vague, durant les décennies 1970 et 1980. Il est d’actualité dans la mesure où le récent décès d’Andrea Dworkin (9 avril 2005) semble avoir relancé pour un tour cette affirmation idiote, qui continue à faire surface sans égard au nombre de fois où elle est démentie. Mais qu’on le perçoive comme du passé ou du présent, ce mythe demeure pure <b<foutaise.

Si tant est qu’ils prennent la peine de citer quoi que ce soit de son oeuvre - ce qu’ils ne font habituellement pas - les diffamateurs de Dworkin citent habituellement hors de contexte une phrase de son livre Intercourse, habituellement, par exemple, quelque chose comme cet extrait :

« Un être humain a un corps qui est inviolé, et quand il est violé, il est agressé. Une femme a un corps qui est pénétré dans le coït ; perméable, sa solidité corporelle est un leurre. Le discours de la vérité masculine - la littérature, la science, la philosophie, la pornographie - appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. En même temps, la pénétration est considérée comme une utilisation, pas un abus ; une utilisation normale ; il est approprié d’entrer en elle, de pousser à travers (« violer ») les limites de son corps. Elle est humaine, bien sûr, mais selon une norme qui n’inclut pas la vie privée physique. Elle est, en fait, humaine selon une norme qui forclos la vie privée physique, puisque tenir tout homme à l’extérieur pour de bon et pour la vie est déviant à l’extrême, une psychopathologie, une répudiation de la façon dont elle est censée manifester son humanité. » (Andrea Dworkin, Intercourse, chapitre 7)

Ou celui-ci :

« Mais la hiérarchie viriarcale des genres semble immunisée contre toute réforme, qu’elle soit justifiée par la raison ou par une vision ou par des changements de styles sexuels, soit personnels, soit sociaux. Cela tient peut-être à ce que le coït est lui-même immunisé contre toute réforme. La femme y est l’inférieure, stigmatisée. Le coït demeure un moyen ou le moyen d’inférioriser physiologiquement une femme : en lui communiquant cellule par cellule son statut d’infériorité, en le lui inculquant, en l’imprimant en elle par scarification, poussant et poussant sans relâche jusqu’à ce qu’elle cède - ce que le lexique mâle qualifie d’« abandon ». Dans l’expérience du coït, elle perd la capacité d’intégrité parce que son corps - fondement de la vie privée et de la liberté dans le monde matériel pour tous les êtres humains - est pénétré et occupé ; les limites de son corps physique sont - pour parler de façon neutre - violées. Ce qui lui est enlevé dans cet acte n’est pas récupérable, et elle passe sa vie - voulant, après tout, obtenir quelque chose - à faire semblant que le plaisir tient à être réduite à l’insignifiance par le biais du coït. » (Andrea Dworkin, Intercourse, chapitre 7)

Mais interpréter ces passages pour prétendre que Dworkin croit que tout rapport sexuel hétéro (ou tout coït) est un viol équivaut à un malentendu - soit parce que le lecteur ou la lectrice ne se voit servir que des passages comme ceux-là, hors contexte, dans un catalogue du genre ‘musée des horreurs’, soit parce qu’elle ou il n’accorde pas à Dworkin la générosité d’interprétation qu’elle ou il aurait pour n’importe qui d’autre. Ces deux conditions semblent hélas très communes ; de ce fait, les énoncés faits par Dworkin au sujet de la signification du coït sont couramment interprétés à tort comme des énoncés faits de sa propre voix in propria voce) quand il s’agit en fait d’énoncés sur la signification attribuée au coït par la culture viriarcale (male-supremacist) et imposée par les conditions matérielles (vulnérabilité économique, violence) que vivent les femmes sous le patriarcat. Il s’agit de significations que Dworkin entend critiquer, entre autres choses. (Toute personne qui a dû rédiger une exposition détaillée d’une perspective systématique dont elle disconvient pourrait probablement être interprétée à tort de la même façon.)

L’argumentation que déploie Dworkin dans Intercourse ne dit pas que les caractéristiques anatomiques du coït en font l’équivalent d’une coercition. Dworkin n’a aucune tolérance pour l’essentialisme biologique - ce que devrait savoir toute personne ayant lu des essais comme son « Biological Superiority : The World’s Most Dangerous and Deadly Idea ». Intercourse n’est pas un manuel d’anatomie ; c’est un examen du coït comme pratique sociale et comme expérience vécue pour les femmes, dans les conditions culturelles et matérielles d’une société viriarcale. Lorsqu’elle décrit le coït comme, par exemple, une occupation, elle ne veut pas dire que l’acte biologique lui-même implique une occupation ; elle parle du coït comme il est constamment dépeint dans une culture viriarcale et comme il est constamment agi dans une société où le viol et une sexualité phallocentrique sont défendus à l’extrême, excusés culturellement et même valorisés. Cela ne signifie pas que l’égalité exige la fin du plaisir sexuel ou, spécifiquement, du coït hétérosexuel ; cela signifie qu’elle exige un changement radical de la façon dont il est pensé et approché (Dworkin soutient que cela impliquera, entre autres, une sexualité qui ne soit pas centrée sur le coït de façon monomaniaque ; mais ça, c’est une autre revendication.)

Dans des passages comme le second, Dworkin répond aussi aux libéraux sexuels (sexual liberals) et à certaines féministes (dans ce cas, Victoria Woodhull) qui posent plus ou moins en principe la légitimité de la sexualité centrée sur le coït et du coït tel qu’il est couramment pratiqué - et qui tentent de résumer toute perspective éthique sur la question à une discussion strictement limitée au consentement formel ou (dans le cas de Woodhull) à quelque notion plus robuste de l’autonomie sexuelle des femmes, et cela sans contester la centralité culturelle du coït ou la façon dont le coït est systématiquement façonné et mandaté par les conditions culturelles et matérielles environnantes que les hommes imposent aux femmes dans une société patriarcale. C’est une question de contexte ; et en parlant du coït tout autant qu’en lisant le livre, le contexte ne devrait pas être mis de côté comme tactique pour imposer ses vues, quelles qu’elles soient.

Si je devais tenter de résumer brièvement ce que dit Dworkin, je proposerais le digest suivant, beaucoup trop sommaire, de ses principales thèses. Elle dit :

(1) que la culture patriarcale fait du coït hétérosexuel l’activité paradigmatique de toute sexualité ; les autres formes de sexualité sont habituellement traitées comme « pas de la véritable sexualité » ou comme de simples préliminaires au coït, constamment discutées en des termes qui les limitent à une comparaison au coït ;

(2) que le coït hétérosexuel est typiquement décrit de façons systématiquement phallocentriques qui dépeignent cette activité comme initiée par et pour l’homme (comme la « pénétration » de la femme par l’homme, plutôt que comme l’
« engloutissement » de l’homme par la femme, ou le fait pour la femme et l’homme de « se joindre » - cette dernière idée est représentée par le mot « copulation », mais celui-ci est rarement utilisé dans le langage courant au sujet des hommes et des femmes) ;

(3) que les attitudes culturelles reflètent et renforcent des réalités matérielles comme la prévalence de la violence exercée contre les femmes et la vulnérabilité de beaucoup de femmes à la pauvreté extrême, réalités qui contraignent substantiellement les choix des femmes en ce qui concerne la sexualité et particulièrement le coït hétérosexuel ;

(4) que les éléments (1) à (3) constituent un obstacle sérieux au contrôle des femmes sur leur vie et leur identité, obstacle à la fois très intime et très difficile à surmonter ;

(5) que le coït tel qu’il est actuellement pratiqué a lieu dans le contexte social des éléments (1) à (3) et donc que le coït, à titre d’institution sociale réelle et d’expérience réelle dans les vies individuelles des femmes, est façonné et contraint par des forces politico-culturelles et non par le seul fait de choix individuels ;

(6) donc, que le fait de réduire toute perspective éthique sur la sexualité au seul consentement formel individuel plutôt que de considérer les conditions culturelles et matérielles qui encadrent cette sexualité et ce consentement formel, empêche les libéraux et certaines féministes qui écrivent sur la sexualité de percevoir la vérité de (4) ;

(7) que ces personnes en viennent à collaborer, soit par négligence, soit par adhésion, avec le maintien de (1) à (3), au détriment de la libération des femmes ;

et (8) que la politique féministe exige de contester ces écrits et (1) à (3), c’est-à-dire de contester le coït tel qu’il est habituellement pratiqué dans notre société. Cependant, bien que j’espère que ceci clarifie un peu les choses, vous devriez vraiment lire vous-même le livre pour comprendre ce qui se passe.

Ce mythe en est un qu’Andrea a combattu durant des années. Voilà ce qu’elle avait à en dire dans une entrevue accordée en 1995 à l’écrivain Michael Moorcock :

« Michael Moorcock : Après Right-Wing Women et Ice and Fire, vous avez écrit Intercourse. Un autre livre qui m’a aidé à clarifier des aspects confus de mes propres relations sexuelles. Vous soutenez que les attitudes en matière de coït conventionnel consacrent et perpétuent l’inégalité sexuelle. Plusieurs critiques vous ont accusée d’affirmer que tout coït était un viol. Je n’ai trouvé d’indice de cela nulle part dans le livre. Est-ce bien ce que vous disiez ?

Andrea Dworkin : Non, je ne disais pas cela et ne l’ai dit, ni à cette époque, ni jamais. Il y a une longue partie de Right-Wing Women dédiée au coït dans le mariage. Mon argument était que, tant que la loi autorise une exemption statutaire du mari de toute accusation de viol, aucune femme mariée n’est légalement protégée du viol. J’ai aussi soutenu, à partir d’une lecture de nos lois, que le mariage mandatait le coït - c’était obligatoire, un élément du contrat de mariage. Dans ces circonstances, ai-je dit, il était impossible d’envisager le coït dans le mariage comme l’acte libre d’une femme libre. J’ai dit que lorsque nous examinons la libération sexuelle et la loi, nous devons regarder non seulement quels actes sexuels sont interdits mais également quels sont ceux qui sont imposés.

Toute la question du coït comme expression ultime de la domination masculine pour notre culture en est venue à m’intéresser de plus en plus. Dans Intercourse, j’ai décidé d’approcher le sujet comme une pratique sociale, une réalité matérielle. Cela tient peut-être à mon histoire personnelle mais je crois que l’explication sociale de la calomnie selon laquelle j’associerais toute sexualité à un viol est différente et probablement simple. La plupart des hommes et bon nombre de femmes ressentent du plaisir sexuel dans l’inégalité. Comme le paradigme de la sexualité en a été un de conquête, de possession et de violation, je crois que beaucoup d’hommes sont convaincus d’avoir besoin d’un avantage injuste, qui à l’extrême serait appelé le viol. Je ne crois pas qu’ils en ont besoin. Je crois que le coït et le plaisir peuvent et vont tous deux survivre à l’égalité.

Il est important de dire, aussi, que les pornographes, et particulièrement Playboy, ont publié la calomnie ‘toute sexualité est un viol’ de façon répétée depuis des années, et elle a été reprise par d’autres publications comme Time qui, invité à justifier cette affirmation, n’a pu citer une seule source de cette assertion dans mon oeuvre. »

Et voici ce qu’elle et Nikki Craft ajoutent sur la page Web intitulée « Andrea Dworkin Lie Detector » :

« Dans une nouvelle préface à l’édition du dixième anniversaire d’Intercourse (1997), Andrea explique ce pourquoi ce livre continue à être interprété erronément, à son avis :

[Si] l’expérience sexuelle de quelqu’un a toujours été, sans exception, basée sur la domination - non seulement des actes manifestes mais aussi des a priori métaphysiques et ontologiques - comment peut-il lire ce livre ? La fin de la domination masculine signifierait - à l’esprit d’un tel homme - la fin de la sexualité. Si l’on a érotisé un écart de pouvoir qui autorise la force comme élément naturel et inévitable du coït, comment peut-on comprendre que ce livre ne dit pas que tous les hommes sont des violeurs ou que tout coït est un viol ? L’égalité dans le champ de la sexualité est une idée antisexuelle si la sexualité exige la domination pour s’inscrire comme sensation. Bien que cela m’attriste de le reconnaître, les limites du vieil Adam - et le pouvoir matériel qu’il possède encore, notamment dans le monde de l’édition et des médias - ont imposé des limites à la parole publique (tant celle des hommes que des femmes) au sujet de ce livre. [pages ix-x]. »

J’espère que ce texte a contribué un peu à éclaircir la question. Ce traitement peut sembler un brin superficiel, tant la question a déjà été traitée, par le web-magazine feministe, entre autres, et bien sûr par Andrea Dworkin elle-même (via les créations Web de Nikki Craft). Néanmoins, ce mythe ne cessant de resurgir, je crois que cela vaut la peine de continuer à river le clou et - à tout le moins - de rédiger quelque chose pour Google sur la question et de rendre un peu plus repérables par Google d’autres articles qui traitent du même problème. Si j’arrive à démanteler ce mythe dans la tête d’au moins une personne, je serai vraiment heureux ; et si j’arrive à convaincre une ou deux personnes de prendre la peine de lire Intercourse avant de se mettre à réclamer à hauts cris son autodafé, alors je serai tout à fait aux anges.

Auteur : Charles Johnson, le 10 janvier 2005

- Texte original : Rad Geek People’s Daily

Ce texte a été traduit de l’anglais par Martin Dufresne et il est diffusé avec la permission de Charles Johnson, qui en autorise toute utilisation sans frais aux termes du protocole copyleft, à savoir que toute personne ayant en main le texte (dans ce cas-ci, sa traduction) est autorisée à en faire libre usage à condition d’en créditer l’auteur et de laisser le texte sous copyleft, un protocole expliqué à cette page Web.

- Lire aussi : Réfutation de mensonges au sujet d’Andrea Dworkib

Mis en ligne sur Sisyphe, le 12 août 2006.

Charles Johnson


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2363 -