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Père et fils condamnés pour avoir battu une jeune femme au nom de traditions religieuses

8 janvier 2007

par Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes

Communiqué

« Regards de Femmes », partie civile dans le procès intenté à Amor et Hani Khaldi pour avoir battu et tondu leur fille et sœur, a également demandé à son avocat, maître André Vianès, d’assurer la défense souhaitée par la victime, Bouthaïna Khaldi.

Ce drame donne tout son sens à notre action : ne pas laisser se produire des violences envers les femmes sous quelque prétexte que ce soit. Les victimes doivent pouvoir parler, déposer une plainte, rompre la loi du silence celle de la famille, du quartier. Elles doivent être soutenues par les associations et protégées par les représentants de l’État, des corps policiers aux instances justicières.

Les déclarations des accusés ont été ahurissantes. Le père a renié sa fille. Lors des interrogatoires, il a déclaré n’avoir que deux enfants et qu’il « donnait cette fille à l’État français ». Il ne l’a même pas regardé lors du procès. Interrogé par le président du tribunal, il a reconnu avoir menti lors des interrogatoires pour protéger son fils ; a affirmé que c’était une affaire familiale qui devait se régler en famille « ni vu ni connu ». S’il tenait Bouthaïna pendant la « correction » fraternelle c’était pour éviter que son fils ne la tape trop, parce que plus il la tapait, plus il risquait de payer : « c’est comme les pommes de terre ou la salade, plus on en achète, plus on paye ». Et le père de se targuer d’être poète !

Quant au fils, le ton a été donné dès son arrivée dans le box des accusés. La virilité agressive, tel un boxeur entrant sur le ring : tee-shirt aux couleurs éblouissantes et aux manches courtes pour montrer ses muscles, il a reconnu, de manière provocatrice, son entière responsabilité dans l’affaire. Responsable d’avoir contraint son père, sa mère et sa sœur aînée à mentir pour le couvrir ; responsable d’avoir enfermé sa sœur cadette dans la salle de bain et de l’avoir battue et tondue, tout en l’humiliant, l’injuriant, et lui crachant dessus.

En réponse aux questions du président du tribunal, il a déclaré n’avoir aucun regret et a menacé violemment sa sœur. S’il était en prison c’était parce que sa sœur avait parlé, avait brisé « la loi du silence ». Lors de la plaidoirie, son avocat a reconnu qu’en tant que musulman, et en présence d’amis et de voisins venus le soutenir, son client devait prouver qu’il faisait régner l’ordre chez lui.

Bouthaïna a eu le courage d’être présente, alors qu’elle avait contre elle son père, son frère, sa sœur, ainsi que tout le quartier, hommes et femmes. Il n’y avait que les adhérentes de « Regards de Femmes » pour la soutenir. Pendant les deux premières heures du procès, terrorisée, elle a répété : « mon frère va me tuer » et tremblait de tous ses membres. Quand elle a eu la parole, malgré les menaces proférées à voix haute par son frère dans l’enceinte du tribunal ; malgré les interruptions des femmes dans la salle d’audience qui la traitait de menteuse, alors que son frère venait de reconnaître toutes les violences commises ; et malgré les questions des avocats et des agresseurs, elle a, en larmes, confirmé toutes ses déclarations. Les fonctionnaires de police ont dû expulser quatre personnes particulièrement véhémentes.

C’est, toutefois, en entendant son avocat la défendre et rappeler qu’elle avait les mêmes droits que toutes les jeunes filles en France, particulièrement celui de choisir son compagnon ; en entendant le procureur exposer les sévices subis et alerter l’audience sur le fait que ni le père ni le fils n’ont pris la mesure de leurs actes délictueux (n’ont-ils pas montré leur indifférence quand ils ont été interrogés quant à la tentative de suicide de Bouthaïna) ; en entendant ce dernier requérir les peines destinées aux deux hommes, qu’elle a semblé apaisée. Elle a d’ailleurs déclaré, en partant, qu’elle ne regrettait pas d’être venue, cela lui ayant permis de parler. Elle est bien sûr venue et repartie protégée, le maire d’Oullins ayant fait le nécessaire.

Le tribunal a condamné le père à six mois de prison avec sursis et deux ans de mise à l’épreuve. Le fils a été condamné à douze mois, dont huit avec sursis, et quatre mois de prison ferme ainsi que deux ans de mise à l’épreuve. À l’énoncé du verdict, il a levé le pouce en signe de victoire, ses amis se sont précipités vers lui pour le féliciter : le « héros » emprisonné pour avoir tabassé et tondu sa sœur.

À la sortie du tribunal, j’ai été agressée verbalement par des jeunes femmes qui me reprochaient de défendre quelqu’un que je ne connaissais pas...

Rappel des faits

Malheureusement, ce procès a été « exemplaire » par ce que Bouthaïna a subi :
• Bouthaïna désire vivre comme ses copines et choisir son compagnon.
• Doit le faire en cachette, n’utiliser ni moyen de contraception, ni préservatif (leurs utilisation signifierait qu’il s’agit de rapports désirés, qu’elle serait donc une « pute » pour reprendre l’expression de sa propre mère), doit finalement subir un avortement.
Va subir de la violence psychologique parentale.  Par la mère : « tu ne peux pas épouser un Français » ; par le père et le frère : injures et peur panique.
Va vivre le rejet de la famille (le père déclare aux enquêteurs qu’il n’a que deux enfants, qu’il donne sa fille à l’Etat français).
Pour avoir la paix devra accepter l’idée de rencontrer un cousin qui lui envoie de l’argent pour la faire venir avec sa mère en Tunisie (l’épouser, même sans séjourner en France, permettrait à ce dernier de demander la nationalité française au bout de quelques années)
• Devra quitter le domicile familial
Guet-apens : la mère va l’attirer au domicile familial en prétextant une maladie ; elle y est attendue par toute la famille, battue et tondue par le frère, pendant que le père la tient pour récupérer l’argent, sinon la honte et le déshonneur de la famille d’avoir accepté d’épouser le cousin et de revenir sur cet accord.
• Devra subir l’humiliation - Bouthaïna, fière de ses cheveux longs, sera tondue, une manière de l’atteindre dans sa féminité.

Mensonges de tous les membres de la famille pour protéger, dans un premier temps, le frère en affirmant qu’il n’était pas présent. Mais face aux contradictions, à l’assurance du père d’être dans « son » droit, à son mépris vis-à-vis de sa femme de vingt ans sa cadette (elle est faible, ne parle pas français, alors qu’il y a des cours d’alphabétisation à Oullins), les enquêteurs ont pu obtenir que la mère puis la sœur finissent par révéler la scène et confirmer la déposition de Bouthaïna.

Cependant qu’avec comme ligne de défense que les violences ont été commises pour punir le vol d’argent et de bijoux et non pour mariage exogamique, alors que tout le long de l’enquête l’interdit religieux a été rappelé. Argutie de la sœur : si la famille était traditionaliste, c’est elle qui aurait dû être promise en premier, puisque l’aînée. C’est peut-être là, la raison de son attitude extrêmement hostile envers sa jeune sœur, ou le fait que Bouthaïna ait osé dire non, alors qu’elle-même a accepté d’être battue par son frère qui l’empêchait de « sortir avec des garçons ».

Les bijoux, « l’or », comme cela a été répété par les accusés, font également référence à la tradition religieuse : ils appartiennent à la femme, même si elle est répudiée.

Le déroulement du procès a prouvé la nécessité de l’action des associations de défense des droits des femmes. Malheureusement, les violences subies illustrent précisément ce que nous dénonçons.

À aucun moment, le père ou le frère n’ont montré le moindre remords vis-à-vis de ce qu’ils ont fait subir à Bouthaïna. Ils regrettent simplement de s’être fait prendre. L’attitude des jeunes hommes et femmes présents, et leur soutien inconditionnel aux accusés, sont fort inquiétants. Tout ceci prouve ce que les psychiatres affirment : tant qu’il n’y a pas d’intégration psychologique, il ne peut y avoir d’intégration sociale.

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cette brève.

Source :
Regards de femmes

Mis en ligne sur Sisyphe, le 27 décembre 2006

Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes


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