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"D’ailleurs", de Verena Stefan : apprivoiser l’exil

12 novembre 2009

par Élaine Audet

Il y a des livres qu’on voudrait avoir écrits ou publiés. Tel est le cas du roman D’ailleurs de Verena Stefan. Durant sa lente lecture, ce livre précieux m’a accompagnée dans le sommeil. J’avais hâte au soir pour m’y plonger, comme on rentre chez soi.



L’écriture subtile, ardente, libre, se coule dans tous les recoins de l’être, les mots y font mouche, les images y font sens. Verena Stefan possède un sens de l’observation aigu, le désir extrême de capter le réel, où vie et mort se touchent et se transforment perpétuellement pour que rien ne se perde. On est ici dans la lignée de Virginia Woolf, à la fine pointe de la sensibilité et de la poésie. Comme je l’écrivais de cette dernière : "Elle veut savoir comment s’y prendre pour attraper ces gestes que nul encore n’a enregistrés, ces mots jamais dits, ou dits seulement à moitié, qui se forment, à peine plus palpables que les ombres, quand les femmes sont seules et hors de l’éclairage tendancieux de l’autre sexe."(1)

Verena Stefan est cette étrangère que l’amour d’une femme a fait atterrir au Québec. Il lui faut se familiariser avec les deux langues parlées dans ce pays qui n’en est pas encore un. Reconnaître peu à peu les lieux où pourra se déployer sa liberté, sa soif de tout dire, de tout voir, de tout entendre, de tout respirer, de tout toucher. Surtout les racines de "la déesse" qui lui a fait l’amour "avec son corps pur laine, qui se reconnaît dans les rues, dans les restaurants et dans les bars, dans les librairies et les universités et connaît les latitudes, longitudes et hauteurs du pays".

L’espace et le temps de l’ailleurs sont apprivoisés par petites touches de couleurs, de sons, de saisons, de mots, de sensations, où l’intime peut se reconnaître les yeux fermés. "On avance en tâtant avec les pieds le fond du lac sablonneux, que l’on ne connaît pas encore, en évitant les pierres et les branches, avant de plonger dans une langue dans laquelle on comprend l’eau." C’est l’époque heureuse où les phrases restent en suspens sur la page, sans point final, la vie a tout son temps et l’horizon est ouvert.

Mais, soudain, l’eau vole en éclats, il ne s’agit plus de se familiariser avec l’étranger, mais de lutter contre ce corps étranger qui s’est niché dans un sein, qui menace l’amour, la vie, l’avenir. La voix bascule dans la peur et l’angoisse. Le corps est palpé par des mains étrangères, la chimiothérapie coule son fleuve empoisonné dans les veines. Repliée sur soi, l’étrangère fait front et appelle à la rescousse les souvenirs d’enfance, les paysages familiers, les mots et les images de sa ville natale, avec la rivière Aare régénératrice et ses trois ours prisonniers au fond d’une fosse en plein cœur de Berne. Elle aime qu’au Québec, par rapport à l’Europe, il existe encore des zones où la nature et les animaux sont sauvages, non encore domestiqués ou anéantis par l’expansion industrielle et la soif de profits.

L’auteure couchée écrit dans sa tête avec sur les yeux le bandeau qu’on lui a donné dans l’avion. Elle se sent ouverte comme un livre que tout le monde peut feuilleter pour y lire la progression du cancer. Aux pires moments des traitements, elle constate avec effroi qu’elle n’éprouve plus aucun désir. "Mon corps est devenu obscur, comme dit Lou, un corps devient aveugle lorsqu’il n’est pas touché". Les amies l’entourent de leur attention. Lou, la très proche, l’accompagne dans ce dur calvaire, reste à son chevet et attend, le temps qu’il faudra, une invitation. Puis, le mal reflue, le désir réchauffe à nouveau le corps et la pensée, la réalité reprend ses couleurs et l’écriture son cours souverain. Un beau livre qui habite totalement la vie, la touche de partout, comme il continue de nous habiter de sa poésie, une fois refermé.

Verena Stefan est née en 1947 à Berne en Suisse allemande. Elle part pour Berlin à vingt ans et y publie, en 1975, Häutungen (Mues), traduit et publié par les éditions Des femmes à Paris. Il devient un livre culte du féminisme, réimprimé en Allemagne cinq fois au cours de la première année seulement et traduit en huit langues. V. Stefan est l’auteure de cinq autres livres et de plusieurs articles. Elle vit à Montréal depuis 1999.

Publié aux belles éditions québécoises Héliotrophe, créées par Florence Noyer et Olga Duhamel, D’ailleurs est magnifiquement traduit par Louis Bouchard et Marie-Elisabeth Morf, avec l’aide de l’auteure. Dans son étude de ce livre, le professeur et écrivain, Hans-Juergen Greif, écrit : "Le ton de l’œuvre originale a été parfaitement respecté. Le rythme de la phrase allemande est maintenu autant que cela était possible. Mais surtout, le poids des mots demeure le même, respectant ainsi le but de V. Stefan, celui d’écrire un livre où le souci demeure constant de rendre transparent le sens des mots, de garder le contact entre la langue et le vécu."

  • Verena Stefan, D’ailleurs, Montréal, Héliotrope, 2008, 245 pages.

    Notes

    1. Élaine Audet, Le cœur pensant, Québec, Loup de Gouttière, 2000, diffusion Sisyphe, 2008.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 16 octobre 2009.

  • Élaine Audet

    P.S.

    Catherine Lalonde, 1947-2017 : décès de l’auteure Verena Stefan, Le Devoir, 7 décembre 2017.

    Dominic Tardif, Ni héros ni martyr - Verena Stefan raconte le procès pour avortement de son grand-père, Le Devoir, 22 avril 2017.




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