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Prostitution et domination masculine

29 septembre 2011

par Andrea Dworkin, auteure et militante féministe

En 1992, Dworkin interpelle les universitaires sur le fossé entre leur réalité et celle des femmes en prostitution lors d’une conférence organisée par la Faculté de droit de l’Université du Michigan, « Prostitution : From Academia to Activism. »
Extrait de Pouvoir et violence sexiste, d’Andrea Dworkin, publié en français par Les éditions Sisyphe, 2007, pp. 75 à 85.



C’est un grand honneur pour moi que d’être ici aujourd’hui avec mes amies et mes paires, mes soeurs au sein de ce mouvement. Mais je ressens aussi d’énormes déchirements à être ici, parce qu’il est très difficile de penser à ce qu’on peut dire de la prostitution dans un cadre universitaire. Les a priori du monde universitaire arrivent à peine à imaginer la réalité de la vie des femmes en prostitution.

La vie universitaire a pour prémisses la notion qu’il existe un demain et un surlendemain et une journée après cela ; ou que l’on peut se mettre à l’abri du froid et étudier ; ou qu’il existe un certain discours à propos des idées et qu’on dispose d’une année de liberté où exprimer des désaccords sans y risquer sa vie. Ces prémisses sont la réalité quotidienne des personnes qui étudient ou qui enseignent ici. Mais elles sont l’antithèse même de la
vie des femmes qui sont en prostitution ou qui y ont été.

Si vous avez été en prostitution, vous n’avez pas demain à l’esprit parce que demain, c’est très très loin. Vous ne pouvez prendre pour acquis que vous serez encore vivante dans la minute qui vient. Vous ne le pouvez pas et vous ne le faites pas. Si vous le faites, vous êtes stupide, et être stupide dans le monde de la prostitution, c’est être blessée, c’est être morte. Aucune femme qui est prostituée ne peut se permettre d’être stupide au point de prendre demain pour acquis.

Je ne peux réconcilier ces différentes prémisses. Je peux seulement vous dire que les prémisses de la femme prostituée sont les miennes. C’est sur leur base que j’agis. C’est sur elles que mon travail est basé depuis toutes ces années. Je ne peux accepter – parce que je ne peux croire – les prémisses du féminisme issu de l’université : le féminisme qui dit que nous allons écouter toutes les parties, année après année, et qu’ensuite, un jour, dans l’avenir, par quelque processus que nous n’avons pas encore trouvé, nous allons décider de ce qui est juste et de ce qui est vrai. Cela n’a aucun sens pour moi.

On me dit que cela a du sens pour beaucoup d’entre vous. Je parle en travers du plus vaste fossé culturel de ma vie. Il y a vingt ans que j’essaie de parler en travers de ce fossé, avec un succès que je qualifierais de marginal. Je veux nous ramener aux éléments de base.

Qu’est-ce que la prostitution ?

La prostitution : qu’est-ce que c’est ? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut. Dès que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la
prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus facile ; c’est plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée.

C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. Voilà ce que c’est.

Je vous demande de penser à vos propres corps – si vous arrivez à vous abstraire du monde que les pornographes ont créé dans vos esprits, celui où flottent en aplat, sans vie, des bouches, des vagins et des anus de femmes. Je vous demande de penser concrètement à vos propres corps, utilisés de cette façon. Est-ce sexy ? Est-ce agréable ? Les gens qui défendent la prostitution et la pornographie veulent que vous ressentiez un petit frisson pervers à chaque fois que vous pensez au fait de plonger un objet dans une femme. Je veux que vous ressentiez ses tissus délicats que l’on maltraite ainsi. Je veux que vous ressentiez ce qu’on ressent quand cela se produit encore et encore et encore et encore et encore et encore et encore ; parce que c’est cela la prostitution. La répétition vous tuera si ce n’est pas l’homme qui le fait.

Voilà pourquoi – du point de vue d’une femme qui est en prostitution ou d’une femme qui a été en prostitution – les distinctions que font d’autres gens entre l’événement qui a lieu au Plaza Hotel et celui qui a lieu à un endroit moins élégant ne sont pas les distinctions qui comptent. Ces perceptions sont irréconciliables, leurs prémisses irréconciliables. Pourtant, dites-vous, les circonstances doivent bien avoir de l’importance.

Non, elles n’en ont pas, parce que nous parlons de l’utilisation de la bouche, du vagin et du rectum. Les circonstances n’atténuent pas, ne modifient pas ce qu’est la prostitution. Alors, plusieurs d’entre nous disons que la prostitution est intrinsèquement violente. Je tiens à être claire : je vous parle de la prostitution en soi, sans autre violence, sans violence supplémentaire, sans qu’une femme soit frappée, sans qu’une femme soit bousculée. La prostitution à elle seule constitue de la violence contre le corps d’une femme. Celles d’entre nous qui disons cela sont accusées de simplisme.

Mais la prostitution est très simple. Et si vous ne la regardez pas simplement, vous ne la comprendrez jamais. Plus vous viserez une pensée complexe, plus vous prendrez vos distances de la réalité – plus vous serez en sécurité, plus vous serez heureuses, plus vous aurez de plaisir à discuter du thème de la prostitution.

Dans la prostitution, pas une femme ne demeure entière. Il est impossible d’utiliser un corps humain de la façon dont le corps des femmes est utilisé en prostitution et d’avoir encore un être humain entier au bout du compte, ou au milieu ou près du début. Et pas une femme ne redevient entière plus tard, après. Les femmes qui ont été violentées dans la prostitution ont des choix à faire. Vous avez vu ici des femmes très courageuses poser certains choix très importants : utiliser ce qu’elles savent,
essayer de vous communiquer ce qu’elles savent.

Mais personne ne redevient entière parce qu’on vous en enlève trop quand l’invasion a lieu à l’intérieur de vous, quand la brutalité a lieu sous votre peau. Chacune d’entre nous essaie si fort de communiquer aux autres cette douleur. Nous plaidons, nous tentons des analogies. La seule analogie qui me vienne à l’esprit concernant la prostitution est que ça ressemble plus à
un viol collectif qu’à quoi que ce soit d’autre.

La magie de l’argent

Oh ! dites-vous, mais le viol collectif, c’est tout à fait autre chose ! Une femme innocente déambule dans la rue et elle est agrippée par surprise… Toutes les femmes sont cette femme
innocente. Toutes les femmes sont agrippées par surprise. Une prostituée est, dans sa vie, agrippée par surprise encore et encore et encore et encore. Son viol collectif est ponctué par un échange d’argent, c’est tout. C’est la seule différence.

Mais l’argent a une qualité magique, n’est-ce pas ? Vous donnez de l’argent à une femme et soudain, quoi que vous lui ayez fait, elle l’a voulu, elle l’a mérité. Pourtant, nous comprenons la dynamique du travail masculin. Nous comprenons que les hommes font des choses qu’ils n’aiment pas en échange d’un salaire. Lorsque les hommes vivent un travail d’usine aliénant, nous ne disons pas que l’argent transforme l’expérience pour eux de sorte qu’ils ont aimé cela, qu’ils ont eu du plaisir et, en fait, qu’ils n’aspiraient à rien d’autre. Nous voyons la routine, l’absence d’horizon ; nous reconnaissons que la vie d’un homme devrait sûrement valoir mieux que cela.

La fonction magique de l’argent est genrée, en ce sens que les femmes ne sont pas censées avoir de l’argent, parce que, quand les femmes ont de l’argent, on présume que les femmes peuvent faire des choix, et un des choix que peuvent faire les femmes est celui de ne pas être avec les hommes. Et si les femmes font le choix de ne pas être avec eux, alors les hommes seront privés du sexe auquel ils ont le sentiment d’avoir droit. Et s’il est nécessaire que toute une classe de personnes soit traitée avec cruauté, indignité et humiliation, placée en condition de servitude, pour que les hommes puissent avoir le sexe auquel ils pensent avoir droit, alors c’est ce qui arrivera. Voilà l’essence et le sens de la domination masculine. La domination masculine est un système politique.

Il est toujours extraordinaire, quand on regarde cet échange d’argent, de réaliser que dans l’esprit de la plupart des gens, l’argent vaut plus que la femme. Les dix dollars, les trente dollars, les cinquante dollars valent beaucoup plus que sa vie entière. L’argent est réel, plus réel qu’elle. L’argent permet à l’homme d’acheter une vie humaine et d’effacer son importance de tous les aspects de la reconnaissance civique et sociale, de la conscience et de la société, des protections de la loi, de tout droit de citoyenneté, de tout concept de dignité humaine et de souveraineté humaine. Cinquante maudits dollars permettent à n’importe quel homme de faire cela. Si vous deviez chercher une façon de punir les femmes d’être des femmes, la pauvreté suffirait.

La pauvreté est dure. Elle fait mal. Ces salopes regretteraient d’être des femmes. C’est dur d’avoir faim. C’est dur de ne pas avoir un logis vivable. On se sent vraiment désespérée. La pauvreté est toute une punition. Mais la pauvreté ne suffit pas, parce que la pauvreté à elle seule ne fournit pas aux hommes un bassin de femmes à baiser sur demande. Si affamées que soient les femmes, la pauvreté ne suffit pas à créer ce bassin de femmes. Alors, dans différentes cultures, les sociétés s’organisent différemment pour obtenir le même résultat : non seulement les femmes sont-elles pauvres, mais la seule chose de valeur que possède une femme est ce qu’on appelle sa sexualité, qui, en même temps que son corps, a été transformée en produit marchand. Ce qu’on appelle sa sexualité devient la seule chose qui ait de l’importance ; son corps devient la seule chose que quiconque veuille acheter.

On peut alors formuler un a priori : on peut tenir pour acquis que si elle est pauvre et a besoin d’argent, elle vendra du sexe. L’a priori peut être faux. L’a priori ne crée pas à lui seul le bassin de femmes prostituées. Il faut plus que cela. Dans notre société, par exemple, dans la population des femmes qui sont aujourd’hui prostituées, nous avons des femmes qui sont pauvres, issues de familles pauvres ; elles ont aussi été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance, d’inceste en particulier ; et elles sont maintenant sans abri.

L’inceste est la filière de recrutement. C’est là qu’on envoie la fille pour lui apprendre comment faire. Donc, bien sûr, on n’a pas à l’envoyer nulle part, elle y est déjà et elle n’a nul autre endroit où aller. On l’entraîne. Et l’entraînement est spécifique et il est crucial : on l’entraîne à ne pas avoir de véritables frontières à son propre corps, à être bien consciente qu’elle n’est valorisée que pour le sexe, à apprendre au sujet des hommes ce que l’agresseur, l’agresseur sexuel, lui apprend. Mais même cela ne suffit pas puisque, après l’entraînement, elle s’enfuit et se retrouve dans la rue, sans abri, itinérante. L’une ou l’autre de ces formes de destitution doit avoir lieu pour la plupart des femmes en prostitution.

J’ai beaucoup réfléchi, ces dernières années, à ce que signifie l’itinérance pour les femmes. Je crois qu’il s’agit, littéralement, d’une condition préalable, comme l’inceste et la pauvreté aux États-Unis, servant à créer une population de femmes qui peuvent être prostituées. Mais être sans abri a un sens plus vaste. Demandez-vous où n’importe quelle femme dispose réellement d’un abri.

Aucune enfant n’est à l’abri dans une société où une fillette sur trois va être agressée sexuellement avant d’atteindre dix-huit ans. Aucune épouse n’est à l’abri dans une société où des statistiques récentes semblent indiquer qu’une femme mariée sur deux est violentée ou l’a déjà été. Nous sommes les ménagères, nous aménageons et entretenons des abris, mais nous n’y avons pas droit nous-mêmes.

Je crois que nous avons eu tort de dire que la prostitution était une métaphore de ce qui arrive à toutes les femmes. Je crois que c’est vraiment l’itinérance qui est cette métaphore. Je crois que chaque femme est dépossédée d’un lieu de vie qui soit sécuritaire, qui lui appartienne en propre, un lieu de souveraineté non seulement sur son propre corps mais sur sa vie sociale concrète, que ce soit en famille ou entre amies. Dans la
prostitution, une femme demeure sans abri.
(…)

- Pour lire le texte intégral et trois autres textes majeurs d’Andrea Dworkin en français, on peut se procurer le livre Pouvoir et violence sexiste, aux éditions Sisyphe, Montréal, 2007. Au Québec et au Canada en librairie : 12$ + taxe. Par la poste : 12$ + 2,50$. Envoyer un chèque à : Les éditions Sisyphe, 4005, rue des Érables, Montréal, QC, H2K 3V7.

En France, on peut se le procurer ou demander à son libraire de le commander à la Librairie du Québec, 30, rue Gay-Lussac, 75005 Paris.

  • Plus d’information dans cette page : « Pouvoir et violence sexiste : cinq écrits d’Andrea Dworkin ».

    Vsitez le site des éditions Sisyphe.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 octobre 2009

  • Andrea Dworkin, auteure et militante féministe

    P.S.

    Suggestion de lectures

  • Richard Poulin et Yanick Dulong, Les meurtres en série et de masse, Montréal, 2009, Les éditions Sisyphe. Il est question de femmes prostituées parmi les cibles privilégiées des tueurs en série.
  • Richard Poulin, Abolir la prostitution. Manifeste, Montréal, 2006, Les éditions Sisyphe.
  • Élaine Audet, Prostitution, perspectives féministes, Montréal, 2005, Les éditions Sisyphe.

    Ces livres sont disponibles à 12$ + taxe en librairie au Québec et au Canada. En Europe, on peut s’adresser à La Librairie du Québec à Paris.




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