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Hillary fait face à un vent de frivolité et de dérision

14 novembre 2009

par Judith Warner, New York Times

Ce devait être le voyage qui montrerait exactement comment Hillary Rodham Clinton allait tenir la promesse qu’elle avait faite lors de l’audience de confirmation de sa nomination en tant que Secrétaire d’État : mettre les dossiers relatifs aux femmes au centre de la politique étrangère des États-Unis, au lieu de les reléguer au second plan comme s’il s’agissait de questions accessoires ou de moindre d’importance.

Il ne pouvait y avoir de cadre plus impressionnant : passant outre aux craintes de ses assistants pour sa sécurité, Hillary s’est rendue dans l’est du Congo, où des centaines de milliers de femmes ont été violées au cours de la dernière décennie. Dans un camp de réfugiés, elle a rencontré une femme qui avait été victime d’un viol collectif alors qu’elle était enceinte de huit mois ; elle a écouté le témoignage d’une autre Congolaise agressée sexuellement avec un fusil. On lui a parlé de bébés arrachés au corps de leur mère à coups de rasoir. Émue par tant d’atrocités, qu’elle a qualifiées de manifestations du « Mal, dans sa forme la plus abjecte », elle a promis 17 millions de dollars pour combattre les violences sexuelles.

Mais pendant ce temps, aux États-Unis, les gens ne parlaient que de Bill.

Lui avait-il volé la vedette avec son voyage en Corée du Nord ? L’ombre de son mari l’a poursuivie jusqu’à Kinshasa où un étudiant lui a fait perdre son sang-froid en s’enquérant de l’opinion de « Monsieur Clinton ». Sa réplique exaspérée a provoqué une vague de commentaires malveillants dans le monde entier à propos de son mariage, de son tempérament et même de sa coiffure.

Au cours des prochaines années, Hillary Clinton se rendra aux quatre coins de la planète pour promouvoir l’émancipation des femmes et le respect de leurs droits, à commencer par le droit élémentaire d’être prises au sérieux. Elle aura fort à faire, et ce n’est pas seulement parce que la situation des femmes dans le monde est si dramatique ou que la liste de leurs problèmes est si longue (mortalité maternelle, trafic sexuel, violence conjugale, malnutrition, absence d’éducation ou de soins médicaux adéquats, entre autres). Ce n’est pas non plus seulement parce le mandat historique qu’elle s’est donné - favoriser l’émancipation de l’autre moitié de la population mondiale et s’attaquer aux forces qui « dévalorisent les femmes », selon les mots de Melanne Verveer, la nouvelle ambassadrice itinérante du Département d’État pour les femmes du monde, - est si colossal et vague qu’il peut sembler accablant. Elle aura fort à faire, aussi, à cause de la frivolité avec laquelle tout ce qu’elle fait est accueilli. Cette marée de désinvolture menace de noyer tous les efforts qu’elle déploie pour aider une population dont les problèmes sont depuis toujours passés sous silence dans le monde androcentrique de la diplomatie. Et ce serait fort dommage.

Pourtant, ce pourrait être l’occasion pour l’Amérique de se racheter auprès des femmes du monde. Notre bilan récent est, avouons-le, peu reluisant. L’administration Bush a envoyé des antiféministes en Irak pour initier les Irakiennes à la démocratie participative. Nous avons retiré notre financement au Fonds des Nations Unies pour la population et bâillonné les organismes de santé pour les femmes en leur interdisant de parler d’avortement sous peine de se voir couper les vivres. Nous n’avons jamais ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui garantit pourtant des droits humains assez élémentaires, sous prétexte que cela risquerait de compromettre la souveraineté des États-Unis. L’absence de congé de maternité payé dans notre pays nous discrédite aux yeux du monde entier.

Mais à présent tout pourrait changer, et pas seulement au sein du Département d’Etat. Au Sénat, Barbara Boxer préside un sous-comité chargé d’étudier les problèmes des femmes dans le monde. Un projet de loi qui interdirait le mariage des enfants suit son cheminement au Congrès.

Et pourtant, notre Secrétaire d’État fait trop souvent l’objet d’une forme particulièrement sexiste de dérision. Il y a toute juste deux semaines, le Washington Post a dû retirer de son site Internet la vidéo d’un sketch prétendument humoristique réalisé par deux de ses journalistes politiques les plus connus, vidéo dans laquelle le visage d’Hillary Clinton était juxtaposé à une bouteille de bière au nom péjoratif. Ce genre de raillerie augure mal de la capacité du pays de la traiter, elle et les dossiers qu’elle défend le plus passionnément, avec le respect approprié.

« Nous avons beaucoup de travail à faire chez nous, a déploré Verveer. Nous prenons trop souvent à la légère les dossiers qui touchent les femmes. Nous mettons la « question des femmes » entre guillemets, comme si c’était quantité négligeable, tout juste une case à cocher. Or, il faut réaliser que c’est un enjeu fondamental pour que les sociétés prospèrent. Pour assurer notre propre sécurité, nous devons améliorer le sort des femmes ».

L’approche de l’administration Obama à l’égard des questions touchant les femmes repose sur la realpolitik : la sécurité des États-Unis dépend de l’émancipation des femmes et la croissance de l’économie mondiale dépend de la participation des femmes.

Toutefois, ni la lutte armée, ni les sanctions économiques, ni même les remontrances publiques n’arriveront à donner aux femmes plus de pouvoir sur leur propre vie, si elles heurtent de front des pratiques culturelles admises. La situation est loin d’être simple, d’autant plus que certains de nos alliés les plus stratégiques ont un bilan exécrable au chapitre des droits des femmes. Les programmes qui portent fruit sont généralement lents et les progrès se font petit à petit. Des enjeux aussi complexes peuvent-ils attirer, voire retenir l’attention du public ?

Peut-être, mais à la condition que l’on cesse de présenter tout ce que fait Hillary comme du divertissement.

Source originale en anglais : « Hillary Fights a Tide of Trivialization », par Judith Warner, Blog dans le New York Times, August 12, 2009.

Traduction : Marine Picard et Marie Savoie

Mis en ligne sur Sisyphe, le 6 novembre 2009

Judith Warner, New York Times


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