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Une véritable solidarité avec les femmes prostituées réside dans la lutte pour l’abolition de la prostitution
Lettre aux femmes lesbiennes et queer

26 février 2011

par Kathleen Piovesan, Jacqueline Gullion, Erin Graham

Nous sommes un groupe de lesbiennes de Vancouver, actives dans le
mouvement des femmes. Nous avons remarqué une tendance croissante à appuyer la légalisation ou la totale décriminalisation de la prostitution, chez de
nombreuses personnes préoccupées de la sécurité et du mieux-être des femmes et des hommes dans la prostitution. Tout en appuyant la décriminalisation des personnes prostituées, nous croyons qu’elle doit se faire dans un contexte d’abolition de la prostitution, y compris la criminalisation continue des acheteurs, vendeurs, entremetteurs et trafiquants des personnes prostituées.

Nous adressons cette lettre à la collectivité des femmes lesbiennes et queer où nous vivons, parce que nous croyons que les lesbiennes et les femmes queer ont intérêt à appuyer l’autonomie sexuelle des femmes.

Légaliser la prostitution n’équivaut pas à une véritable solidarité avec les femmes prostituées ou avec la cause de l’autonomie sexuelle des femmes. Une véritable solidarité avec les femmes prostituées réside dans la lutte pour l’abolition de la prostitution et pour une gamme plus riche de choix sexuels pour toutes les femmes. Voici pourquoi.

1. La prostitution renforce la contrainte à l’hétérosexualité en
enseignant aux hommes qu’ils ont le droit d’accéder à leurs conditions au corps de femmes et qu’ils ont le droit d’exiger d’autres femmes des attitudes de type prostitutionnel.
En contrepartie, le lesbianisme peut créer plus d’autonomie sexuelle pour les femmes en offrant à certaines d’entre elles une autre option, où la société peut voir un exemple d’une sexualité non contrôlée par les hommes.

2. La prostitution est reliée à d’autres formes de sexualité coercitive, du fait que les acheteurs et les proxénètes utilisent leur pouvoir sous forme d’argent, de privilège sexuel masculin et/ou de violence pour décider de la nature de la rencontre sexuelle – de façon très similaire à ce que font les hommes dans le viol, la violence conjugale et l’inceste. Beaucoup de femmes prostituées ont survécu au viol, aux agressions physiques et à l’inceste avant d’entrer dans la prostitution.

3. L’autonomie sexuelle des femmes exige également leur autonomie
économique – or, la prostitution n’offre ni l’une ni l’autre.
Dans la
prostitution, un homme n’a qu’à payer une seule fois pour obtenir ce qu’il
veut, tandis qu’une femme doit se vendre plusieurs fois par jour pour obtenir ce dont elle a besoin ou pour répondre aux exigences de son proxénète ou du gérant de son bordel. À l’extérieur de la prostitution, les conditions de travail des femmes sont déjà souvent inférieures et dépourvues de sécurité.

Elles laissent ainsi beaucoup de femmes dépendantes des hommes, et par
conséquent vulnérables à leur violence ; c’est particulièrement le cas de celles qui sont victimes de racisme, autochtones ou pauvres. Invoquer la pauvreté des femmes comme motif de légalisation de la prostitution est un argument cynique et désespéré. Une véritable égalité économique n’exigerait pas des femmes qu’elles se marient, acceptent le harcèlement sexuel, soient reléguées à des emplois mal payés et insatisfaisants, ou se fassent prostituer.

4. Les droits des hommes gay ne doivent pas éclipser les droits des
femmes.
Certaines « féministes », comme celles de l’Institut Simone de
Beauvoir, ont qualifié de nuisible la loi interdisant les maisons de débauche au motif que « ces mêmes lois sur la prostitution ont été utilisées, en particulier, contre des communautés marginalisées ». Elles faisaient référence aux hommes qui ont possédé, opéré et fréquenté des bars gays comme le Truxx et le K.O.X. à Montréal. À titre de femmes lesbiennes ou queer, nous ne voulons pas voir les hommes gays ou queer persécutés mais, plus encore, nous voulons voir les hommes gays et queer prendre position en appui aux droits des femmes.

Nous ne cèderons pas le droit des femmes à une autonomie sexuelle authentique simplement parce que la décriminalisation de la prostitution donnerait plus de liberté à certains hommes gays ou queer d’acheter et de vendre d’autres hommes.

L’égalité des femmes est un droit. Le comportement prostitutionnel de certains hommes gay ou queer n’en est pas un.

5. La loi est rarement utilisée pour protéger les femmes aujourd’hui
et elle ne le sera pas non plus si la prostitution est légalisée ou
décriminalisée.
Dans un contexte de légalisation de la prostitution, la
police et le système de justice pénale vont vraisemblablement traiter les
femmes prostituées de la même manière qu’ils traitent actuellement les femmes violées, violentées ou prostituées : en appliquant à peine les lois sur le viol et les agressions, en menant un minimum d’enquêtes et en ne condamnant pratiquement jamais les auteurs masculins de ces violences. Au cours des cinq dernières années à Vancouver, la prostitution a été de facto décriminalisée – la police a effectué très peu d’arrestations. Pendant cette période, nous avons vu se poursuivre des violences effroyables, dont plusieurs femmes toujours portées disparues, le cas de
Bakker qui a torturé des femmes et le décès de Nicole Parisienne dans un
appartement-bordel de Kitsilano. Les femmes lesbiennes et queer s’attendent à pouvoir faire appel à la loi pour se protéger du harcèlement homophobe et
sexiste. Nous devrions exiger la même chose pour les femmes en prostitution, c’est-à-dire que la loi soit utilisée pour interdire aux hommes de harceler sexuellement, agresser, acheter et vendre des femmes.

6. Les prostituées et les femmes lesbiennes et queer partagent une
certaine marginalité face aux normes sexuelles de la société.
Des étiquettes comme « gouine », « salope » ou « putain » sont utilisées de façon interchangeable contre nous. Mais la responsabilité des femmes lesbiennes et queer envers les femmes prostituées passe par l’exigence de l’autonomie sexuelle pour toutes les femmes, ce qui leur évitera d’avoir à s’engager dans la prostitution.

7. En termes de choix, la prostitution est à l’opposé du lesbianisme.
Les femmes lesbiennes et queer souhaitent faire toutes sortes de choix dans
leur vie et elles y arrivent d’une foule de manières : les façons dont nous nous habillons, dont nous aimons, dont nous faisons l’amour. Les femmes prostituées n’ont pas ces mêmes choix. Les choix que la prostitution offre aux femmes se limitent à comment se mettre en marché, comment endurer l’absence d’un revenu sûr, comment endurer les coups et le viol, comment endurer les exigences de rapports sexuels non protégés, et comment vivre dans la peur permanente de la violence et avec le contrôle constant de son comportement, comme c’est le cas dans la rue et dans les bordels.

8. Les lesbiennes savent que le vécu sexuel conditionne le désir
sexuel.
Telle a été notre expérience en devenant des femmes lesbiennes et
queer. Nous savons également que de nombreuses femmes ayant survécu à
l’inceste, à des agressions physiques, au viol et à la prostitution ont choisi d’être lesbiennes et queer comme mode d’expression sexuelle. Nous ne voulons pas qu’un plus grand nombre de nos amies et amantes vivent avec la douleur et l’aliénation physique résultant de ces expériences de violence. Nous voulons que toutes les femmes connaissent l’autonomie, la joie et l’affection dans leur vécu sexuel.

Nous avons choisi d’être des femmes lesbiennes et queer pour exprimer
notre amour pour les femmes, notre amour d’être femmes et notre désir
d’égalité. Pour nous, ce choix a été source d’émancipation en élargissant
l’horizon de nos attentes et de nos possibilités. Tout le mouvement des femmes tend constamment à élargir les frontières de l’expression et de la liberté des femmes. La prostitution, par contre, est une décision prise dans des circonstances extrêmement restrictives, soit la pauvreté, l’insécurité, la violence et la misogynie. La prostitution ne peut jamais être libératrice et ne devrait pas être assimilée à une autonomie sexuelle ou à des objectifs féministes.

Légaliser ou décriminaliser entièrement l’achat de sexe, comme le récent
jugement de la juge Himel risque de le faire, nous laisse toutes plus
vulnérables au harcèlement sexiste et contraint nos choix et nos possibilités.

Accepter la légalisation ou une totale décriminalisation de la prostitution au Canada équivaudrait à une capitulation face aux demandes sexuelles inéquitables des hommes, cela se ferait au prix de l’autonomie sexuelle des femmes. Les femmes lesbiennes et queer devraient assumer une solidarité avec les femmes en prostitution pour abolir la prostitution et protéger nos droits collectifs.

Traduit de l’anglais par Michelle Briand.

- Version anglaise.

- Courriel.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 22 février 2011

Kathleen Piovesan, Jacqueline Gullion, Erin Graham


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=3791 -