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Le système de la prostitution militaire en Corée du Sud, en Thaïlande et aux Philippines

11 mai 2011

par Richard Poulin, sociologue

Les invasions et les occupations militaires ont été un facteur décisif dans la mondialisation des industries du sexe. Les guerres modernes ont engendré un développement considérable de la prostitution et impliqué son organisation « rationnelle » au profit des armées. Des centaines de milliers si ce n’est des millions de femmes et de fillettes ont été mises au service sexuel des militaires dans des maisons closes financées et organisées par les États. Les exemples sont nombreux : comfort womenpour les militaires japonais, aux camptowns et rest and recreation sites pour les GI en passant par les BMC (bordels militaires de campagne) pour les troupes françaises et coloniales et les « établissements sanitaires » allemands pendant la Deuxième Guerre mondiale. Évidemment, l’aménagement « rationnel » de la prostitution pour les armées exigeait, entre autres, l’organisation de la traite des femmes et des enfants à des fins de prostitution.

Je ne pourrai examiner dans le cadre de cet article l’ensemble des cas. Je concentrerai mon analyse sur les occupations militaires en Asie. D’une part, l’industrie de masse de la prostitution y a connu un essor à la faveur des guerres de Corée et du Vietnam et du stationnement des troupes aux Philippines et en Thaïlande, bases arrière dans la lutte contre les communistes coréens et vietnamiens. D’autre part, la croissance importante de la prostitution a permis l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel d’aujourd’hui. Au cours de la seule décennie quatre-vingt-dix, plus de 33 millions de femmes et d’enfants de l’Asie du Sud-Est auraient été victimes de la traite à des fins de prostitution.

Les bordels de « réconfort » japonais

Entre 1932 et 1945, le Japon impérial a fait la guerre à plusieurs pays asiatiques — dont nombre d’entre eux étaient des colonies de la Grande-Bretagne, de la France ou des Pays-Bas — et aux États-Unis. Cette guerre a vu naître les bordels militaires de « réconfort » ou « centres de délassement ». Au début de 1932, les troupes nippones ont établi à Shanghai le premier bordel de réconfort. Le système a été institutionnalisé en 1937-1938 lorsque le Japon a entrepris la conquête de la Chine. Au début des années quarante, les bordels militaires de réconfort ont été mis en place dans l’ensemble des territoires occupés (Indonésie, Indochine, Thaïlande, Birmanie, Bornéo, Philippines, etc.) et dans l’empire lui-même (Japon, Okinawa) ainsi que dans ses « vieilles » colonies (Corée et Taiwan). Les « centres de délassement » étaient situés principalement près du front — là où il y avait le plus de troupes —, mais aussi au Japon même où, malgré la prostitution légale, des bordels de « réconfort » ont été créés à l’intention de ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer les lupanars « classiques » prostituant des Japonaises.

Le nombre exact de femmes prostituées dans les bordels militaires japonais est inconnu parce que le gouvernement a détruit les archives les concernant. Sur la base de témoignages et de quelques documents, qui indiquent la proportion de femmes de « réconfort » par rapport au nombre de soldats japonais, les historiens estiment entre 80 000 et 280 000 — plus vraisemblablement 200 000 — les prostituées au service des militaires. Les femmes de « réconfort », ianfu en japonais, étaient très largement des Asiatiques de différentes nationalités (Japonaises, Taiwanaises, Indonésiennes ou Philippines), mais à 80 % Coréennes. Quelques-unes étaient des Néerlandaises capturées en Indonésie.
L’esclavage sexuel au profit de l’armée japonaise était, en partie, un sous-produit de la colonisation par le Japon de la Corée. La Corée est devenue un protectorat du Japon en 1905 et a été annexée en 1910. Le gouvernement japonais a également recruté des Taiwanaises, mais si le nombre de « femmes de réconfort » de cette ancienne colonie est moins important que celui de Corée, c’est essentiellement parce que Taiwan était moins peuplé.

Les femmes prostituées pour le bénéfice de la troupe étaient considérées comme inférieures d’un point de vue racial, ce qui légitimait leur esclavage sexuel. Les Japonaises de « réconfort » étaient réservées aux officiers tandis que les femmes des autres nationalités étaient prostituées au profit des militaires du rang et étaient traitées plus brutalement que les Japonaises. Les vierges étaient particulièrement prisées et recherchées, sauf pour les Nippones de « réconfort » qui, lors de leur recrutement, étaient déjà des « professionnelles » du secteur de « divertissement » pour hommes au Japon même. Elles étaient plus âgées en moyenne que les Coréennes. Presque toutes les Coréennes étaient vierges, célibataires et jeunes, âgées de 11 ans au début de la vingtaine.

Les conditions de vie des femmes de « réconfort » étaient extrêmement dures. Elles pouvaient recevoir jusqu’à 70 hommes par jour. Souvent battues, torturées ou mutilées, certaines ont été exécutées par des soldats insatisfaits. L’armée avait fixé les règles de fonctionnement, notamment les horaires (de neuf heures du matin à minuit, tous les jours de la semaine), les jours de repos (deux jours par mois lors des menstrues), les désinfections des chambres-cellules, les visites médicales ou encore le traitement des infections vénériennes.

Selon les époques, les bordels de « réconfort » étaient dirigés soit directement par l’armée, soit par les gouvernements locaux ou encore par des particuliers. Au fur et à mesure de la propagation des centres, l’armée a peu à peu abandonné ses prérogatives de fonctionnement et de gestion aux civils. L’armée leur a accordé un statut paramilitaire et assurait les services de transport et, de façon croissante, le recrutement. Elle a conservé un droit de regard, en matière de santé notamment. Les tenanciers proxénètes touchaient un pourcentage sur le prix des passes, bien souvent les femmes ne recevaient rien.

Selon les témoignages des survivantes, trois méthodes de recrutement ont été établies : le racolage de « volontaires » qui étaient déjà prostituées ; la duperie sous forme d’offres fallacieuses d’emplois bien rémunérés de serveuses, de cuisinières ou de lingères pour l’armée et, enfin, la coercition et les razzias. Des cadets officiers nippons ont reçu une formation spéciale de l’armée pour apprendre à bien gérer l’approvisionnement en marchandises inanimées et vivantes pour le « réconfort » des soldats. Les corps expéditionnaires envoyaient en Corée des marchands chargés de recruter des Coréennes destinées à devenir des esclaves sexuelles de la troupe, de connivence ou avec l’aide de la police militaire ou de la police locale. Ces agents étaient généralement désignés par l’état-major mais aussi parfois directement par les divisions, les brigades ou les régiments.

Le programme des « centres de délassement » a donc été méthodique, soigneusement organisé et exécuté par le gouvernement japonais. Quelques jours seulement après la défaite japonaise, l’Association pour la création de facilités récréatives spéciales, financée indirectement par le gouvernement japonais, ouvrait, à Tokyo, un premier bordel de réconfort pour les troupes alliées d’occupation. À son point culminant, cette association exploitait la prostitution de 70 000 femmes. L’armée américaine n’a pas simplement utilisé les maisons closes mises à sa disposition, elle a aussi réclamé la construction d’autres bordels qu’elle a gérés conjointement avec les autorités japonaises. Cette politique a perduré. Ainsi, pendant la guerre du Vietnam, Okinawa a servi de rest and recreation site pour les troupes états-uniennes. La majorité des prostituées desservant la base militaire de Kadena à Okinawa était originaire des Philippines et de la Thaïlande, victimes de la traite à des fins de prostitution.

Les installations « récréatives » de Corée

En 1954, les gouvernements des États-Unis et de la République de Corée ont signé un traité de défense mutuelle qui a formellement accordé des bases militaires aux troupes états-uniennes en Corée du Sud. Une des clauses du traité prévoyait la mise en place de rest and recreation sites, ou kijich’on, pour les soldats américains. Dans ces centres, les bordels étaient subventionnés par le gouvernement coréen qui a pu ainsi édicter ses règles : les prostituées devaient « desservir » 29 soldats par jour. Le gouvernement a même évalué que les contacts sexuels ne devaient pas excéder 30 minutes. Les personnes prostituées pour les militaires de ces bordels devaient s’enregistrer auprès du gouvernement coréen. L’uniforme militaire accordait automatiquement un droit d’entrée au soldat, sans aucune autre formalité ni contrôle. Dans les années soixante, le prix de la passe était 2 $ ou moins l’heure et 5 ou 10 $ la nuit. Dans les années quatre-vingt, la nuit coûtait 20 $ et l’heure 10 $. Les propriétaires des bordels et les proxénètes récupéraient, en moyenne, 80 % de l’argent et les femmes prostituées 20 %.

Les camptowns ont été établis conjointement par les autorités coréennes et états-uniennes, sous les auspices du Conseil de la police métropolitaine et des propriétaires des industries du sexe, financièrement indemnisés par le gouvernement japonais. Avant la guerre de Corée, entre 1945 et 1949, la prostitution pour les troupes d’occupation états-uniennes était inorganisée et non règlementée. La guerre de Corée a créé les conditions sociales et économiques, notamment la disponibilité des « matières premières », pour la mise en place du système des kijich’on. La guerre et la pauvreté qui l’accompagne, le chaos social et politique, la séparation de familles et les millions de jeunes orphelines et de veuves, sans toit ni gagne-pain, ont permis la « fabrication en série » des prostituées facilement recrutées par le gouvernement sur promesse d’un emploi gouvernemental bien payé qui s’avérait, en fait, celui de prostituée pour les GI.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, on dénombrait 18 000 personnes prostituées enregistrées et 9 000 non enregistrées au service des 43 000 militaires états-uniens stationnés en Corée. En 2000, 8 500 femmes originaires des Philippines et de Russie ont été victimes de la traite aux fins de prostitution pour les militaires américains de Corée. Elles ont pu entrer au pays au moyen de visas de « divertissement » délivrés par le gouvernement à la suite de négociations avec l’Association des propriétaires de bars. Des 41 principaux camps militaires américains en Corée, les 12 plus grands bénéficient de la présence du voisinage de camptowns. Les civils coréens y sont interdits d’entrée. En 2000, environ deux millions de prostitueurs ont fait un séjour dans les camptowns.

Comme l’industrie de la prostitution permettait des revenus importants au gouvernement coréen, ce dernier a adopté des politiques de « développement économique » responsables de la croissance de l’industrie du sexe. À partir de l’automne de 1973, il a entrepris une politique d’expansion du tourisme basé sur la marchandisation du corps des femmes, le tourisme kisaeng. Le nombre de touristes japonais — à 85 % des hommes seuls — a grimpé en flèche : de 96 531 en 1971 à 649 707 en 1979. En 1978, les revenus de la prostitution sont estimés à 700 milliards de won . En 1989, l’industrie du « divertissement » pour hommes représentait 5 % du PNB du pays et prostituait entre 1,2 et 1,5 million de Coréennes (soit le cinquième de la cohorte des femmes âgées entre 15 et 29 ans) pour 2,34 millions de touristes étrangers en 1988, l’année des Jeux olympiques de Séoul.

Jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, les prostituées étaient essentiellement d’origine coréenne, mais avec l’expansion des industries du sexe, la Corée est devenue un pays de destination de la traite des femmes.

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Publié dans le Bulletin d’histoire politique, vol. 15, n° 1, automne 2006, p. 81-92.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 10 mai 2011

Richard Poulin, sociologue


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