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Le lobby de l’industrie du sexe tente de bâillonner des voix féministes par le mensonge et l’intimidation

11 décembre 2011

par Meghan E. Murphy, The F Word

C’est devenu tellement prévisible que, maintenant, je me contente d’attendre. J’ai écrit plusieurs articles sur la prostitution et le mouvement abolitionniste, ainsi que plusieurs autres qui ne traitent pas directement de ces enjeux, mais où apparaît peut-être le mot « prostitution ». Et vraiment, cela suffit de nos jours pour déclencher le déluge.

Ce que j’en suis venue à comprendre, c’est que, peu importe ce que j’écris, peu importe l’argumentation que j’expose, peu importe les points que je soulève, le lobby du « travail du sexe » s’en fout complètement. Parce que si vous n’êtes pas en accord complet avec lui, sa priorité est de vous mettre en échec.

Il lui suffit que quelqu’un se serve en public du mot « prostitution » pour qu’il refuse à prime abord de tenir compte du contenu de tout article et pour qu’il recoure à la stratégie du bâillon. Parce qu’imposer le silence est, après tout, ce qu’il y a de plus important. C’est l’objectif. « Si nous arrivons à les intimider suffisamment pour qu’elles se taisent, peut-être allons-nous gagner ». Voilà ce que semble être leur motivation.

En octobre, j’ai écrit un article (1) pour explorer ce que je percevais comme une appropriation néolibérale du mouvement féministe. J’ai soutenu que nous devions concentrer nos efforts sur le renforcement d’un mouvement féministe progressiste, qui analyserait la liberté et l’autonomisation des femmes comme un effort collectif, plutôt que de mettre l’accent sur des sentiments individuels (et temporaires) d’autonomisation ou de catharsis. Un véritable changement signifie la libération de toutes et de tous, et non seulement celle de quelques privilégié-es.
J’ai mentionné en exemple et manifestation de cette influence néolibérale américaine sur le mouvement féministe, les efforts actuels pour faire décriminaliser la prostitution. (En fait, j’ai pris conscience, après avoir écrit cet article, qu’il est probablement plus exact de parler des efforts pour la légaliser puisque, en réalité, ce sont les abolitionnistes qui luttent pour la décriminalisation des femmes prostituées, alors que les soi-disant adeptes de la décriminalisation plaident pour faire légaliser la pratique des proxénètes et des clients, en plus de celle des femmes prostituées). Eh bien, à entendre le lobby du « travail du sexe », je n’ai écrit rien d’autre.

Presque tous les commentaires critiques formulés se sont révélés identiques (et, bien sûr, ces observations n’ont rien de nouveau, c’est comme si elles provenaient d’un scénario écrit à l’avance) :

« Je ne peux pas croire que [ce site] continue de permettre à des non-travailleurs du sexe, qui n’ont absolument aucune expérience de travail du commerce du sexe, et encore moins de la rue, de parler en leur nom. »

« Je réclame, qu’à titre d’organisation féministe, vous retiriez cet article et vous commandiez à un ou une travailleuse du sexe ayant une expérience de la rue un texte expliquant pourquoi les travailleuses et travailleurs du sexe réclament leurs droits et comment de véritables féministes peuvent appuyer leur démarche d’autodétermination. »

« Je trouve également stupéfiant que [ce site] laisse quelque non-travailleuse du sexe écrire un tas de choses sans aucune preuve ou recherche quand il y a des centaines d’organisatrices du travail du sexe qui sont incroyablement qualifiées et douées, et qui possèdent des décennies d’expérience au Canada. »

« Je suis choqué et consterné que l’auteure de cet article ait été publiée sur ce site, et suis découragé qu’elle contrôle un site qui se qualifie de féministe. Voilà bien l’incarnation la plus cynique du féminisme, et elle ne mérite aucune promotion. »

Et ainsi de suite… Non seulement voit-on tous ces commentateurs et commentatrices refuser de répondre au moindre des arguments avancés (je suis presque certaine qu’aucun d’entre eux n’a réellement lu l’article ; si c’avait été le cas, je doute qu’ils aient fait porter tous leurs efforts sur la tentative de censurer un article entier à cause de l’existence d’un seul paragraphe suscitant leur désaccord), mais leur seule réaction a été d’essayer de forcer le site qui a publié cet article à l’en retirer. Parce que, vous savez, si vous disconvenez d’un argument, la meilleure façon de vous y prendre est de vous assurer de le faire disparaître.

Et cette pratique est loin d’être exceptionnelle. Je doute qu’il existe une féministe au pays qui ait évité ce genre de tentatives de bâillon si elle ose contester l’idée que la prostitution va à l’encontre de l’égalité.

Ce qui est évident, c’est que le lobby du « travail du sexe » se rend compte de la faiblesse de sa position et que, par conséquent, sa seule chance de succès est d’intimider et d’attaquer les personnes qui contestent ses arguments. Ce qui est moins évident, c’est pourquoi des personnes qui se présentent comme féministes (comme le font plusieurs lobbyistes pro-« travail du sexe ») tiennent aussi fortement à cette idée que seules certaines femmes ont le droit de parler de l’exploitation des femmes. Depuis quand le féminisme passe-t-il par l’étouffement de la voix de féministes ?

Toutes les femmes ont le droit de s’exprimer sur la prostitution.

Toutes les femmes ont le droit de s’élever contre l’exploitation et l’objectification des femmes. Toutes et chacune des femmes. Certes, la voix des marginalisées doit être privilégiée, et il est certain que beaucoup, beaucoup de voix sont réduites au silence. Mais ce n’est pas ce dont parle le lobby du « travail du sexe ». Son argumentation n’a rien à voir avec l’écoute des femmes qui sont dans les rues, se cachant dans l’ombre, se glissant dans des voitures du quartier Downtown Eastside. Non : ce dont il s’agit, pour ces commentateurs, c’est de limiter l’écoute à seulement quelques voix, triées sur le volet. Ils ont choisi leurs porte-parole (et croyez-moi, ces voix sont plus fortes que celles de n’importe qui et ce ne sont en aucune façon les voix des marginalisées) et ils ont décidé que seules ces personnes peuvent prendre la parole. Parce qu’ils sont d’accord avec elles.

Non seulement refusent-ils de reconnaître les nombreuses femmes qui ont quitté le commerce du sexe et qui continuent à s’élever contre la prostitution, ainsi que les organisations de femmes autochtones qui qualifient la prostitution de pratique coloniale et estiment que les femmes autochtones sont les premières femmes prostituées au Canada (2). Mais ils ferment les yeux (peut-être involontairement, mais ils le font tout de même) devant la façon que les systèmes patriarcaux affectent TOUTES les femmes.

Comme l’a écrit ma fantastique alliée "Easily Riled" (3) dans un message intitulé "6 décembre 1989" (4) :

« Ces femmes, les femmes dans la prostitution, les femmes dans les rues, ont été et sont les "femmes publiques" que nous ne voyons pas. Nous ne les voyons pas comme les femmes que nous sommes, les femmes que nous pourrions être. Nous ne les voyons pas du tout. Elles ont été et sont en vente dans la rue parce que nous sommes toutes réduites à l’état de marchandises. Parce qu’elles sont en vente dans la rue, les hommes qui les placent là considèrent que nous sommes toutes en vente. Les hommes qui les placent et les maintiennent là circulent en voiture et les surveillent. Ils posent à chaque femme la question "combien ?" Ils agissent surtout ainsi envers les femmes dans les rues sombres, près des entrepôts déserts. »

Nous sommes, comme elle dit, toutes réduites à l’état de marchandise. Aussi longtemps que les hommes pensent que des femmes sont à vendre, nous sommes toutes considérées comme « à vendre ». Aussi longtemps que les hommes nous voient comme des orifices qui existent pour être pénétrés, qu’ils nous voient comme des choses qui leur sont offertes à regarder, comme de jolis objets (que nous soyons des objets dans la rue, ou sur film, derrière une vitrine (5) ou sur scène), ou comme des choses auxquelles ils ont un droit d’accès (6) – aucune d’entre nous n’est libre. Aucune catégorie de femmes ne mérite de supporter le poids du privilège masculin. Il n’y a pas de « nous » et d’« elles » (même si, bien sûr, on tente de nous convaincre que si). Les femmes qui sont assez privilégiées pour ne pas avoir à se prostituer, comme dit Trisha Baptie (7), ont une responsabilité elles aussi à cet égard :

« Nous abandonnons une classe de femmes qui, en raison des circonstances, en raison de l’oppression systémique, n’ont pas le choix. C’est aussi pourquoi les femmes qui disposent de la liberté et qui font partie d’une classe privilégiée ont besoin de reconnaître ce privilège et de dire : "Voici pourquoi je ne suis pas prostituée" et ensuite de regarder les femmes qui le sont et de leur dire : "Pourquoi l’êtes-vous ?" »

Ainsi, d’une part, on assiste à des efforts incroyablement âpres pour faire taire les femmes et les féministes qui se prononcent contre l’exploitation et l’inégalité. Ces efforts et leur incapacité à engager le dialogue témoignent peut-être de la crainte que nous ne sommes peut-être pas les ennemies qu’ils ont tenté de faire de nous, et de la crainte qu’un dialogue pourrait mettre en évidence des trous dans leur argumentation ; et, d’autre part, l’intimidation est totalement hors de contrôle.

Le mensonge répété, instrument d’intimidation et de censure

C’est une chose que d’être en désaccord et de contester un argumentaire. mais c’en est une tout autre, que de perpétuer des mensonges et exagérations afin de discréditer un argument (8), comme nous avons vu récemment John Lowman le faire dans sa réponse à un texte de Lee Lakeman (9). Il a affirmé à propos d’un événement organisé à l’Université de Colombie-Britannique en mars dernier :
« ... les étudiants organisateurs ont dû appeler le service de sécurité du campus et mettre fin à un débat sur le droit de la prostitution quand un groupe de prohibitionnistes de la demande, dont plusieurs anciennes « femmes prostituées », ont presque agressé physiquement la travailleuse du sexe Susan Davis pour avoir suggéré la décriminalisation de la prostitution entre adultes consentants. »

Plusieurs femmes présentes à cet événement ont fait valoir qu’il ne s’était produit rien d’approchant une agression physique. Aucune violence. Simplement une femme en colère qui a parlé un peu plus fort que Lowman aurait aimé qu’elle le fasse. Cela peut sembler un cliché, à ce stade, mais il est clair que beaucoup de gens pensent encore que lorsque des femmes deviennent irritées, le moyen le plus facile de rejeter leurs arguments est de les accuser d’être incontrôlables ou folles. Alors pourquoi ne pas aller une étape plus loin et les accuser d’être « violentes » ? Des accusations (10) semblables ont été lancées contre des abolitionnistes présentes au congrès Mondes des femmes 2011, cet été, et femmes présentes les ont également réfutées (11).

Les gens n’aiment pas que les femmes se mettent en colère. Les femmes sont censées garder une attitude plaisante. Soumise. Passive. Les féministes "ne respectent pas les règles".

La CLES, une organisation féministe basée au Québec, a rédigé en juin dernier une lettre ouverte (12) au sujet de ce genre d’attaques, en demandant aux féministes québécoises de réagir à la « série d’attaques ciblées, parfois subtiles, parfois lourdes, qui visent les féministes abolitionnistes ». Elles ont souligné à raison ce qui suit :

« Des féministes qui prennent le risque de nommer et de dénoncer la violence des hommes, des féministes ayant subi la violence des milliers d’hommes dans la prostitution, pendant 10, 20 ou plus de 30 ans, parfois dès l’âge de 2 ans, sont traitées de violentes envers d’autres femmes. Peu importe notre vécu ou notre expérience, nous croyons que de tout temps, il a été et est inacceptable de tolérer que des féministes utilisent des tactiques visant à museler d’autres féministes, même lorsque nous avons des désaccords. C’est pourtant ce qui se passe présentement. »

En septembre, Stella, un groupe de pression pro-« travail du sexe », a présenté les protestations féministes comme de la violence (13). Ce déplacement bizarre (et courant) des responsabilités en cause – arrêtons- nous juste un moment pour regarder QUI sont les véritables auteurs de la violence contre les femmes – est non seulement factice, mais il est dangereux. Quand on présente des protestations et des interventions féministes contre la violence et contre l’exploitation des femmes comme étant de la « violence », on perpétue un million de stéréotypes sur les femmes qui se mettent « trop en colère », qui deviennent « trop émotives » et « trop bruyantes », autrement dit, des femmes qui « vont trop loin ». Cela a pour effet de bâillonner des femmes. Ou de tenter de le faire. Quant aux véritables agresseurs, ils demeurent cachés, protégés et justifiés. « Ce n’est pas moi qui suis dans le tort, ce sont les féministes, en tentant de m’enlever le sexe qui me revient de droit divin ». Voilà le message qui est renforcé chez les hommes.

Que des femmes se mettent en colère contre la violence faite aux femmes n’est pas de la violence. En fait, si vous n’êtes pas en colère à propos de la condition des femmes dans ce monde, c’est probablement parce que, d’une façon ou d’une autre, vous vous fermez les yeux à cette violence, et gardez le silence lorsque vous êtes témoin d’un abus ; ou peut-être trouvez-vous cette violence acceptable. Peut-être est-elle devenue tellement normale, à vos yeux, que vous considérez que des femmes méritent qu’on les traite de cette façon. Quelle que soit la justification utilisée, il est débile de pointer du doigt celles qui se battent contre cet état de choses. Mais cette débilité est celle d’une société patriarcale. C’est cette maladie contagieuse que nous propageons parce que nous ne pouvons lui imaginer un remède. Nous ne pouvons imaginer de guérir de cette violence de masse. Alors nous nous disons qu’elle est normale. Et quand des personnes disent : « Hé, attendez une minute – ce n’est pas normal, nous ne sommes pas obligées de vivre comme ça », ces personnes doivent être réduites au silence. Parce que vivre d’une autre façon est inimaginable.

Sheila Jeffreys, une célèbre universitaire et féministe radicale, a été soumise à des calomnies de cette nature durant des années, accusée de violences qui n’ont jamais eu lieu. Ces accusations proviennent à la fois de militants masculinistes (14) et de lobbyistes du « travail du sexe ». Il n’y a rien là de nouveau. Et c’est une stratégie qui fonctionne, dans une certaine mesure. Les gens qui détestent les féministes sont plus que disposés à croire ce genre de racontars.

Ces tentatives de bâillonner les critiques féministes de l’industrie du sexe ont battu leur plein lors de la conférence Feminist Futures (15) de Melbourne (Australie), en mai 2011. Lorsque les lobbyistes du « travail du sexe » ont constaté la présence de féministes critiques de l’industrie du sexe à des panels de cette conférence, ils et elles se sont donné pour objectif de s’assurer que ces femmes ne seraient pas autorisées à parler (16). Ils et elles ont intimidé les organisatrices de la conférence au point de forcer une redéfinition des panels. Suite à cette campagne de pressions, Sheila Jeffreys a été forcée de se retirer de la conférence, tandis que Melinda Tankard Reist a vu son invitation annulée (17). La conférence n’a fourni aucun espace sécuritaire aux féministes radicales et, à l’exception de Kathleen Maltzahn, à qui on a complètement manqué de respect durant la conférence, les critiques féministes de l’industrie du sexe ont été réduites au silence.

C’est triste, oui, mais c’est aussi effrayant de voir jusqu’où iront certaines gens pour s’assurer que leurs voix seront les seules entendues.
Il y a quelques jours, j’ai couvert (18) un événement incroyablement puissant (19) organisé par la Vancouver Rape Relief & Shelter (20), qui s’est penchée sur la question de la violence contre les femmes. Un panel sur les quatre a porté sur la prostitution comme violence envers les femmes. Comme je le prévoyais, le tout premier commentaire affiché au sujet de cet article a porté sur les mots utilisés, arguant que j’étais irrespectueuse en n’utilisant pas les mots « travailleuse du sexe » au lieu de « prostituée ». Donc, non seulement tous les arguments de l’article sont-ils ignorés, mais on voit maintenant le lobby du « travail du sexe » aller jusqu’à exiger que nous altérions les faits et les citations afin de les apaiser. Il nous faudrait mentir pour ne pas être censurées. L’intimidation existe pour cacher la vérité.

Le droit et le devoir de parole contre l’oppression

Le féminisme concerne toutes les femmes. Il s’agit de mettre fin au patriarcat. Il s’agit de mettre fin aux violences contre les femmes. Il s’agit de libération et d’égalité. Je sais que cela est une idée effrayante pour beaucoup de gens. Nous avons seulement connu le patriarcat. L’inconnu est effrayant. Et l’intimidation devient vraiment agressive quand on commence à menacer le statu quo. Mais le mouvement féministe n’a jamais eu pour but d’apaiser les masses, et nous ne nous laisserons pas intimider ou repousser dans le silence par des menaces. Les féministes qui ont travaillé sans relâche dans ce mouvement pendant des décennies sont maintenant habituées à cette intimidation, et j’en ai vite appris la routine. Nous comprenons le message. Mais nous sommes des femmes et nous avons le droit de nous élever contre notre propre oppression et la responsabilité de dénoncer l’oppression de nos sœurs. Le privilège, c’est d’assister à de la violence sans rien dire. Parce que c’est plus facile de garder le silence. Mais personne n’a dit que cette lutte serait facile.

Il y a une chose dont nous pouvons être certaines : on peut reconnaître qu’un mouvement vraiment puissant s’est mis en branle quand son opposition devient incapable de lui tenir tête en dialoguant et qu’il recourt à des tactiques d’intimidation et de bâillon. En désespoir de cause, c’est tout ce qu’elle peut trouver.

- Version originale : blog The F Word, Vancouver, le 8 décembre 2011, http://www.feminisms.org/

Traduction : Martin Dufresne

Notes :

1. Lire l’article.
2. Lire l’article.
3. Lire l’article.
4. Lire l’article.
5. Lire l’article.
6. Lire l’article.
7. Lire l’article.
8. Lire l’article.
9. Lire l’article.
10. Lire l’article.
11. Lire l’article.
12. Lire l’article.
13. Lire l’article.
14. Lire l’article.
15. Lire l’article.
16. Lire l’article.
17. Lire l’article.
18. Lire l’article.
19. Lire l’article.
20. Lire l’article.

Meghan E. Murphy, The F Word


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