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De la misogynie au meurtre : une perspective féministe sur la fusillade du Connecticut

18 décembre 2012

par Stephanie Van Hook, directrice générale du Metta Center for Nonviolence

En lisant à propos des meurtres commis à Newtown (Connecticut), vendredi, un point en particulier a retenu mon attention en tant que femme : Adam Lanza a tué sa mère. Ce point révèle quelque chose d’essentiel sur la nature de toutes les violences et donne un indice quant aux motifs de ces terribles événements. Car, bien qu’on ait dit que Nancy Lanza avait enseigné à son fils comment tirer au pistolet et qu’elle croyait aux armes comme instrument de « protection », il reste que pour tuer une mère, vous devez apprendre à haïr. Pour apprendre à haïr une personne, il faut apprendre la haine elle-même.

Mon espoir est qu’en même temps que nous réclamons des lois plus responsables en matière d’armes à feu, nous puissions avec le même courage témoigner de la misogynie de son acte, car elle offre une clé pour déverrouiller toute impression de « mystère » quant à la genèse d’un tel acte et pour comprendre que les femmes sont souvent les cibles de la haine, aussi subtile ou « secondaire » qu’elle puisse sembler. Il s’agit d’un point important, selon moi, parce que si nous voulons nous débarrasser de la misogynie, nous devons remonter jusqu’à sa cause profonde, et quand nous le faisons, nous nous retrouvons à déterrer la racine de tous les actes d’une telle violence.

Voici ce que je veux dire.

Lors d’une conférence en Caroline du Nord, j’ai eu l’occasion de rencontrer une récipiendaire du prix Nobel, Leymah Gbowee du Libéria. Championne des droits des femmes et de l’éducation des filles, elle a galvanisé un mouvement des femmes dans les années 1990 au Libéria pour mettre fin à la guerre civile. Son histoire est bien documentée dans le film Pray the Devil Back to Hell. En décrivant les expériences des femmes dans le contexte de la guerre, elle a noté une corrélation entre la violence totale et la montée de la misogynie. Elle a raconté les moments où les femmes marchaient dans leurs villes et entendaient des commentaires masculins comme : « Elle, j’ai tellement hâte que la guerre recommence pour que je puisse la violer. » Et les femmes ont été violées par des voisins, des amis, des membres de leur famille, parfois avec des armes, parfois collectivement. Quand Leymah Gbowee raconte ces histoires de la vie des femmes, l’une après l’autre, dans un environnement violent, il devient clair que nous devons porter attention à la vie des femmes, aux petits actes de haine dirigée contre les femmes, qui deviennent de plus en plus de la misogynie explicite, parce que son aboutissement logique dans les cas extrêmes est l’assassinat.

Peut-on nier que les États-Unis sont de plus en plus pétris de misogynie lorsque nous entendons certaines déclarations ridicules d’hommes politiques, que nos concitoyens ont contribué à élire, au sujet du corps des femmes et du viol – des déclarations qui nécessitent souvent plusieurs « corrections » avant que leur message en vienne, finalement, à condamner toute espèce de viol ? Peut-on nier que la musique qui emplit les écouteurs de la jeunesse d’aujourd’hui est pleine de paroles et d’images qui dépeignent les femmes comme à peine plus que leur capacité à accomplir des actes sexuels ? Cette marginalisation des femmes se passe non seulement dans nos écoles et nos universités, nos institutions religieuses et notre culture populaire ; un coup d’œil à l’intérieur de plusieurs ménages révèle des femmes vivant des situations déséquilibrées et malsaines tandis que le mari consomme de la porno violente et accuse sa femme de prendre du poids ou de ne pas nettoyer la salle de bain. Écoutez les enfants qui s’attendent encore à ce que leurs mères fassent leur lessive ou lavent leur vaisselle pour eux, mais qui ne peuvent être décollés de l’écran du téléviseur et des jeux vidéo qui leur enseignent comment viser des cibles au pays et mener des guerres contre d’autres peuples qualifiés d’« ennemis ». Alors que maman fait appel à des médicaments contre le stress, le fils conclut que les femmes sont simplement « émotionnelles » et en quelque sorte inférieures.

La misogynie a élu domicile dans nos esprits. Une blague sur les femmes ici, une justification du viol là, un commentaire sexiste ici, un film violent là, et une autre chanson dégradante... Un bon jour, nous constatons que nos esprits sont aliénés non seulement des femmes, mais de nous-mêmes et de notre environnement.

Je connais un jeune homme, père de deux enfants. Sa page Facebook déborde de clichés dont je dirais, en tant que femme, qu’ils nous humilient, nous insultent et offrent un mauvais exemple à ses enfants ; il me répondrait sans doute que ces clichés sont drôles ou inoffensifs. Loin de là. Un autre monsieur que j’ai vu à Santa Rosa (Californie) portait un tee-shirt où l’on pouvait lire « J’ai une [choisissez un terme d’argot désignant l’organe mâle], donc je suis en charge. » Il a acheté son cornet de crème glacée et est remonté dans sa voiture pour aller diffuser ce message un peu plus fort partout où il irait ce jour-là. Pour le porter sur un tee-shirt, il devait sentir que ce message était tout à fait inoffensif ou drôle. Ou bien, il savait que c’était un message offensant et pensait qu’il était acceptable d’offenser les gens de la sorte. S’il ne possède pas de famille, cet homme doit certainement connaître des femmes et il est né de l’une d’elles. Je ne peux m’empêcher de demander : si cela avait été une remarque raciste, aurait-il osé l’afficher ainsi dans ce restaurant ?

La misogynie n’est pas plus drôle ni inoffensive que le racisme : c’est une attitude grave, voire mortelle. C’est un signal d’avertissement de violence plus grave à venir. En intervenant à temps, nous pouvons corriger cette attitude.

Dans une culture qui, silencieusement et parfois moins silencieusement, véhicule un irrespect des femmes, les enfants risquent de grandir en tenant pour acquis, en dépit de nos efforts à les convaincre du contraire, qu’il est acceptable de choisir des femmes comme cibles au moment d’exprimer une violence qui est en eux. Cette femme pourrait être votre mère, fille, sœur, amie ou camarade de classe. Elle pourrait être vous-même. Je ne lance pas quelque appel pour trouver de nouvelles façons de « protéger les femmes" selon un vieux modèle masculiniste de sécurité. Je réclame plutôt une transformation authentique de la façon dont nous comprenons la sécurité : pouvons-nous passer d’un système fondé sur la domination, la haine et l’altérisation* des personnes, à une éthique fondée sur la défense de notre intégrité naturelle, en tant que personnes en relation constante avec celles qui nous entourent ?

Si, comme le disent les apologistes des armes à feu, « ce ne sont pas des armes qui tirent sur les gens, mais des gens », il nous faut vraiment exercer plus de responsabilité en matière d’armes à feu et plus de formation autour des conditions sécuritaires de possession de ces armes. Mais allons jusqu’à intégrer à cette partie du portrait une meilleure compréhension de ce qui motive une personne à faire feu avec une telle arme : la haine, la peur et l’altérisation*. Sans traiter ou même être conscient de l’effet de ces poisons, l’adoption de lois sur les armes ne suffira jamais. Nancy Lanza a enseigné à son fils l’utilisation responsable des armes. Cela n’a pas fonctionné. Donc que s’est-il passé ?

La première personne qu’a tuée Adam Lanza était sa mère. Nous pouvons choisir de voir cela comme un détail banal de plus dans un nouvel acte horrible de violence, ou nous pouvons réaliser que ce fait nous prévient de nous pencher non seulement sur nos lois désespérément inadéquates en matière d’armes à feu, mais sur la misogynie et les autres conditions sous-jacentes d’une telle violence.

Note du traducteur :
* Altérisation - Du latin alter, autre. Processus de distinction d’un groupe considéré différent, qui passe par la mise en avant de différences. Voir aussi « différenciation ».

- Article original : "From Misogyny to Murder : A feminist perspective on the Connecticut shootings", le 17 décembre 2012.

- Stephanie Van Hook (courriel) est directrice générale du Metta Center for Nonviolence en Californie (http://www.mettacenter.org). Elle est féministe et ses textes sont diffusés par le biais de l’organisme PeaceVoice.

Traduction : Martin Dufresne

© Tous droits réservés : Stephanie Van Hook

Mis en ligne sur Sisyphe, le 18 décembre 2012

Stephanie Van Hook, directrice générale du Metta Center for Nonviolence


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