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Dans une lettre aux chefs et grands chefs des Premières Nations
La cheffe Theresa Spence s’exprime sur sa grève de la faim et la situation actuelle des Autochtones

17 janvier 2013

par Theresa Spence, cheffe Première nation d’Attawapiskat

Île Victoria, Ottawa, 15 janvier 2013

Objet : État de grève de la faim et situation du leadership national

Chers chefs et grands chefs,

Aujourd’hui marque le 36e jour de ma grève de la faim, le 35e jour de celle de M. Raymond Robinson du Manitoba, et hier a marqué le 28e jour et la fin de celle de M. Jean Sock au Nouveau-Brunswick. Nous devons une profonde gratitude à Jean pour son soutien en se joignant à Raymond et à moi dans notre protestation. En retour, nous l’assurons de notre entier soutien et nous respectons sa décision de mettre fin à sa grève de la faim pour s’occuper de sa mère malade, mais aussi pour être avec ses jeunes qui ont du mal à comprendre notre cause. Nous prions pour sa guérison complète, nous adressons des prières à sa mère et à sa famille et nous lui souhaitons un bon voyage de retour.

Avec cette lettre, je veux clarifier de nouveau l’objet de notre grève de la faim ainsi que vous informer de l’état de ma santé et de celle de Raymond. Nous avons aussi voulu profiter de cette occasion pour exprimer notre position quant aux événements menant à la réunion du 11 janvier 2013 et à notre situation actuelle.

Comme je l’ai dit dès le début, quelque chose devait être fait pour porter à l’attention du premier ministre et de la Couronne les besoins immédiats de nos Nations et les enjeux d’application des traités, parmi beaucoup d’autres questions, et ce dès que possible sur la base d’une rencontre de nation à nation.

Maintenant, que les rencontres avec le premier ministre et le gouverneur général ont eu lieu, malgré le fait que les chefs les ont rencontrés séparément, je vois, comme beaucoup d’entre vous, que la confusion n’a pas encore diminué alors que je continue à attendre les détails de ce qui a effectivement été réalisé. Il ne fait aucun doute que les événements ayant précédé la rencontre du 11 janvier 2013 avec le premier ministre et celle du soir avec le gouverneur général, ainsi que le manque de communication au cours de cette journée et jusque dans la nuit, ont vraiment mis à l’épreuve notre unité, une fois de plus.

M. Raymond Robinson, M. Jean Sock et moi faisons appel à vous tous afin de ne pas dépenser plus d’énergie à déterminer l’avenir de notre chef national – car ce qui s’est passé au cours du mois écoulé nous dépasse tous en tant qu’individus. Nous avons tous et toutes commencé avec un but, nous avions un plan, nous avons maintenant besoin de nous recentrer et de nous en tenir au plan initial afin de proposer et de suivre notre propre ordre du jour. Il s’agit de notre meilleure chance de résoudre les luttes que nos nations ont dû endurer pendant beaucoup trop longtemps.

Nous avons besoin du Chef national autant que nous avons besoin les uns les autres. Avec les défis qui nous attendent, nous devons dépenser moins d’énergie à nous battre entre nous ; au contraire nous devons nous concentrer à chercher un terrain commun, une compréhension commune et le respect de nos buts et objectifs réciproques. Nous devons rester unis, renforcer notre unité et nous entendre sur un ordre du jour qui fonctionne pour nous tous et toutes, et pas seulement pour quelques-uns. Les différends politiques au sein de notre camp peuvent attendre et se résoudre à leur propre rythme.

Ce que nous avons enduré ici à l’île est un petit prix à payer par rapport à ce qu’ont enduré nos ancêtres, nos propres mères et pères. Au-delà du but concret de notre grève de la faim, c’était notre façon de rendre hommage à nos ancêtres qui ont vécu certaines des pires périodes de notre histoire, d’honorer celles d’entre nos nations qui continuent à ce jour de lutter pour des conditions de vie décentes, ainsi que de susciter un nouvel espoir chez nos jeunes et de protéger nos générations futures.

Dès le début, votre soutien et vos prières à toutes et à tous, venant de notre communauté, des aîné-es, des femmes et en particulier des jeunes nous ont apporté du réconfort et l’assurance que nous sommes tous et toutes dans le même bateau. Cela doit continuer.

Beaucoup d’entre vous m’ont demandé directement ou ont indirectement fait appel à nous pour que nous mettions fin à notre grève de la faim. Mais comme nous l’avons dit auparavant, notre sortie ou la fin à cette grève se fera à nos conditions. Nous vous demandons à tous et toutes de respecter cette décision et de vous recentrer sur l’esprit et l’intention de ce mouvement.

Ensemble – c’est-à-dire le mouvement Idle No More, les grévistes de la faim, d’autres qui jeûnent pour la même cause avec le soutien de notre communauté, nos manifestant-es et vous les dirigeant-es – nous avons collectivement fait partie d’un processus historique qui a suscité en chacun-e de nous un sentiment de fierté ; nos gens se sont rassemblés en solidarité pour une cause commune. Les citoyennes et les citoyens de ce pays l’ont également remarqué et nous avons maintenant leur attention. Bientôt, le reste du monde doit aussi en être informé, et ce gouvernement ainsi que la Couronne doivent accepter que la seule façon de progresser pour ce pays est une relation renouvelée avec les Premières nations, mais qu’elle doit commencer par une rencontre à laquelle assisteront à la fois le premier ministre et le gouverneur général.

C’est un honneur pour nous que d’être en mesure de contribuer à mieux faire connaître les problèmes urgents de nos Nations, nos combats passés et actuels, ainsi que les défis à venir. À mesure que de plus en plus de manifestations s’organisent, nous espérons que la paix sera maintenue et nous demandons à chacun-e d’entre vous d’encourager vos membres à demeurer pacifiques et respectueux.

En outre, nous reconnaissons et respectons le mouvement Idle No More, ses fondatrices et ses porte-parole pour leurs avertissements concernant les projets de loi omnibus adoptés récemment dans la controverse au Sénat. Nos luttes peuvent être différentes, mais nos rêves et nos espoirs pour nos gens sont les mêmes.

Nous allons évaluer attentivement nos prochaines étapes au cours des prochains jours et nous allons demeurer optimistes. Nous gardons courage, même si nous devenons de plus en plus faibles de jour en jour, mais nous faisons de notre mieux pour maintenir notre santé. Nous vous demandons de respecter nos choix et de nous laisser la décision quant à savoir si cette grève de la faim devrait se terminer et quand.

Mes chefs compatriotes, au nom de M. Robinson et M. Sock, nous vous remercions pour vos prières et votre soutien continus. Nous vous demandons maintenant de vous concentrer sur la tâche à accomplir et s’il vous plaît de ne pas vous inquiéter à notre sujet ; nos gens et nos jeunes méritent un réel changement et rien de plus. Que la Divinité créatrice nous guide à travers les défis qui nous attendent.

Gichi Meegwetch,

Chef Theresa Spence

Première Nation d’Attawapiskat

Cette lettre a d’abord été publiée en anglais, le 15 janvier 2013, sur le site Ha-Shilth-Sa

Traduction : Martin Dufresne

© Droits réservés - Theresa Spence, 2013

- Lire aussi sur Sisyphe : "Canada - Le retour des Autochtones : une lutte à nulle autre pareille", par Pierre Mouterde, sociologue

Mis en ligne sur Sisyphe, le 17 janvier 2013

Theresa Spence, cheffe Première nation d’Attawapiskat


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