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"Je n’irai pas danser le 14 février"
"One Billion Rising" - Danser contre la violence (masculine) ou riposter ?

10 février 2013

par Carolyn Gage

Je reçois quotidiennement des invitations à participer à l’événement One Billion Rising dans ma localité, et j’entends aussi des gens en parler partout dans le monde. On annonce des activités de danse éclair (flashmobs) (1) partout dans le monde en faveur de l’élimination de la violence contre les femmes. Où pourrait-il y avoir un problème ?

J’essaie d’imaginer des foules d’Amérindien-nes exécutant un dynamique numéro de danse pour protester contre les horreurs du génocide, les pensionnats pour autochtones, les violations de traités qui se poursuivent. J’essaie d’imaginer des Afro-Américain-es se livrant à des chorégraphies enlevantes afin de sensibiliser les gens au fait qu’un Noir sur neuf sera incarcéré au cours de sa vie. Je songe au potentiel de mobilisations éclair de Pakistanais-es dansant sur Youtube pour protester contre les meurtres par drones.

Et vous savez quoi ? Je n’arrive pas à l’imaginer. Cela ne se ferait pas. Parce qu’une danse enjouée, non rituelle, pour attirer l’attention sur une oppression ne peut qu’envoyer un message contradictoire. Si la guerre menée par drones est si horrible, comment des gens pourraient-ils s’amuser à ce point en sautillant devant des caméras avec des mouvements sexy ? Si l’héritage des pensionnats indiens a été si dévastateur, pourquoi tous ces danseurs et toutes ces danseuses s’amuseraient-ils à ce point ? Vous voyez où je veux en venir ?

Le médium devient réellement le message. Une danse éclair pour sensibiliser les gens au cancer du sein pourrait fonctionner. Une danse éclair pour rallier des bénévoles à l’occasion d’une catastrophe nationale aussi. Mais ces situations n’impliquent pas des actes de guerre, de terrorisme. Ce ne sont pas des situations qui – osé-je le dire ? – impliquent un ennemi.

Il y a deux semaines, Julia Penelope, une de mes guides les plus avisées, est décédée. Julia était une linguiste et une lesbienne féministe. Elle examinait de très près le langage et la façon dont il façonne les perceptions et contrôle les humains. Elle s’intéressait particulièrement à ce qui se passe quand les femmes prennent de plus en plus la parole à propos de la violence exercée contre nous. Nous commencions alors à nous réapproprier le langage, avec des mots comme « viol », « viol conjugal », « harcèlement sexuel ». C’étaient des termes nouveaux pour les comportements qui avaient toujours été « la norme ». Soudainement, les femmes nommaient ces comportements et faisaient adopter des lois pour les criminaliser. On nommait l’inceste, et tout à coup nous découvrions que ce n’était pas quelque crime obscur limité aux consanguins dans des régions rurales pauvres et isolées, mais qu’il était monnaie courante dans toutes les classes sociales.

Julia a remarqué qu’à mesure que les femmes commençaient à se réapproprier le langage, un mouvement de ressac réintroduisait dans ce discours la « voix passive sans agent ». Plutôt que « Jean a battu Marie », on a commencé à dire « Marie est une femme battue », à parler de victimes de viol et des femmes battues... de victimes de violence conjugale. L’agent a été retiré du portrait. L’expression « violence conjugale » est neutre quant au genre, même si l’écrasante majorité des agents sont des hommes et l’écrasante majorité des victimes sont des femmes et des enfants. L’expression « violence contre les femmes » cache les agents. C’est une chose qui arrive aux femmes. Nous devons faire face à cette « chose ». Les gens se sentent aujourd’hui à l’aise de parler des atrocités perpétrées contre les femmes, parce que celui qui agit a été supprimé du langage. Quand on parle de violence conjugale ou de violence faite aux femmes (maintenant appelée « VFF »), on n’a pas à se défendre contre des accusations de haïr ou de dénigrer les hommes.

Je suis allée lire le site de One Billion Rising. Si j’étais un Martien essayant de comprendre ce propos, je conclurais que la violence faite aux femmes est une sorte d’infection virale qui touche seulement les femmes, et que One Billion Rising est une campagne visant à y sensibiliser les gens pour favoriser de nouvelles recherches médicales sur le virus et, peut-être, aider les femmes à comprendre le danger qu’elles courent. Je quitterais ce site en ne comprenant à peu près rien sur la nature de cette épidémie. Absolument rien sur ce site ne m’a aidée à comprendre que ce que je lisais parlait de la moitié masculine de la population mondiale qui colonise et massacre la moitié féminine. Comment suis-je censée prendre au sérieux une campagne ou un mouvement qui contribue à ce point à occulter l’enjeu qu’elle prétend aborder ?

Je vois cette « voix passive sans agent » incarnée dans cette joyeuse mobilisation éclair, comme si les femmes avaient seulement besoin de se conscientiser, de se lever et de danser. Le court-métrage affiché sur le site (2) fait un bon travail pour dépeindre des hommes qui violent, harcèlent, battent, torturent et terrorisent les femmes. Et puis, le sol commence à trembler ... et arrive une intervention extérieure, un deus ex machina. Les femmes reviennent alors à la raison et se relèvent de terre, elles repoussent les hommes (se contentant de les repousser, attention de ne pas riposter... après tout, nous ne voulons pas être aussi méchantes qu’eux), et... Elles dansent !

En fait, ce n’est pas aussi simple.S’il n’avait pas tourné au fantasme disneyen, le film montrerait la répression des femmes qui se relèvent et qui résistent. Nous les verrions jetées à terre à nouveau avec encore plus de violence pour avoir résisté. Nous verrions que la terre entière ne se précipite pas à notre secours, qu’il n’y aura pas d’intervention surnaturelle, et que les femmes ont besoin d’armes et de formation en arts martiaux, d’organisations, de réseaux souterrains d’évasion, d’organisations, d’éducation politique au sujet de notre oppression, et encore d’organisations.

Imaginez si One Billion Rising avait eu le courage d’affronter directement la réalité que la violence faite aux femmes est en fait une situation de guerre, une oppression, et qu’elle implique un ennemi en chair et en os pour qui l’essentiel est l’appropriation et le contrôle des femmes et qui n’hésitera pas à utiliser tous les moyens pour faire respecter cette propriété et le contrôle ? Imaginez si One Billion Rising avait mis en scène des foules de femmes pratiquant l’autodéfense et s’en enseignant les techniques ? Imaginez si One Billion Rising distribuait des porte-clés à mini-bombe aérosol de gaz poivré, en exhortant toutes les femmes à porter une arme partout où elles vont ? Imaginez si One Billion Rising mettait l’accent sur les agents de notre oppression plutôt que sur les victimes, avec des ateliers sur le féminicide, sur l’échec du Congrès américain à inclure les femmes comme catégorie dans les projets de loi sur les crimes motivés par la haine, la représentation intentionnelle de viols et de féminicides par Hollywood, et ainsi de suite ?

Alors là, pour commencer, on comprendrait immédiatement qu’il n’y a pas là de quoi danser. On comprendrait également qu’il est question d’une longue guerre qui va exiger stratégie et ressources, et qu’il faut cesser de tergiverser à propos du fait que nous avons un ennemi qui est organisé et qui possède 99% des ressources de la planète... en grande partie sur le dos de notre colonisation.

Je vois se multiplier sur Internet des images de femmes au torse nu sur lequel on peut lire « Je ne cours toujours pas après » et de femmes en robes minuscules portant des pancartes qui disent : « La façon dont je m’habille n’équivaut pas à un Oui ». Encore une fois, je reconnais l’effet de la voix passive sans agent. Je peux entrer dans la cage du lion au zoo et lui hurler : « Cela ne veut pas dire que je veux être attaquée ». Cela ne me protégera pas. Cela veut-il dire que les lions comprennent mal l’importance de mon consentement ou de mes droits juridiques ? Voilà une bien étrange façon de cadrer une situation impliquant un prédateur. Se rendre vulnérable à un prédateur équivaut à de la stupidité, pas à de l’autonomisation (empowerment).

Ai-je dit « prédateur » ? Oui, je l’ai dit. Et je vais le redire. Prédateur. Ce ne sont pas tous les hommes qui sont des prédateurs. Ce ne sont pas tous les prédateurs qui sont des prédateurs tout le temps. Mais ces milliards de femmes qui sont victimisées le sont par des prédateurs, par des hommes. Ce n’est pas le fait de danser qui va changer cette réalité. Ce que va faire la danse, c’est aggraver la marginalisation de celles d’entre nous qui tentons d’utiliser le langage pour nommer les agents de notre oppression. Le choix de danser va continuer à définir le problème comme un problème d’inconscience ou de prétendu masochisme des femmes. Le choix de danser va présenter un scénario où les hommes ont seulement besoin de prendre conscience du mal qu’ils font.

Je ne vais pas danser le 14 février. Cela m’apparaît comme un manque de respect envers moi-même et envers les centaines de femmes dans ma vie qui ont été violées, harcelées, mutilées, terrorisées et assassinées par des hommes. Par des hommes. Si toutes les femmes qui vont danser le 14 février agissaient et employaient les vrais mots, malgré la crainte d’être accusées de haïr et de dénigrer les hommes, cela pourrait constituer la base d’un mouvement authentique.

Notes

1. Une foule éclair (de l’expression anglaise identique) flashmob, ou encore mobilisation éclair, est le rassemblement d’un groupe de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d’avance, avant de se disperser rapidement. Le rassemblement étant généralement organisé au moyen d’Internet, les participants ne se connaissent pas pour la plupart. On distingue la flash mob d’un rassemblement organisé par des sociétés de relations publiques ou pour une « cascade publicitaire ». Wikipédia

2. Youtube

- Version originale : « Movement vs. Dance Moves »

Traduction : Michèle Briand et Martin Dufresne

Note de la traductrice : « Je n’haïs pas les hommes, je les aime autant qu’ils m’aiment... »

© Carolyn Gage, février 2013.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 10 février 2013

Carolyn Gage


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=4369 -