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Les femmes étrangères rêveraient-elles de devenir "putes" ?

18 octobre 2013

par Christine Le Doaré, Irréductiblement féministe

En matière de prostitution, envahissantes sont les tribunes complaisantes écrites par des intellectuel-les ou des artistes appelé-es en renfort par le bruyant lobby de la prostitution.

Mais je crois qu’on peut décerner la palme de la tribune la plus inquiétante à Lilian Mathieu, sociologue et directeur de recherche au CNRS (« Avec le PS, la préférence nationale commencera-t-elle par le tapin ? »), publiée sur Rue89 ce mardi (1).

Associer PS et FN pour défendre le système « prostitueur » : à ma connaissance, personne n’y avait encore pensé.

D’archaïques privilèges masculins

Quelle objectivité peut bien avoir cet auteur sur cette question, alors qu’il tente de démontrer que la proposition de loi abolitionniste (2), déposée par la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, s’apparente à l’idéologie du Front national ?

La loi bientôt à l’Assemblée

La proposition de loi pénalisant les clients a été enregistrée à l’Assemblée jeudi. Dans dix jours, une commission spéciale composée de 70 élus examinera le texte. Préparé et défendu (3) par la député PS de l’Essonne, Maud Olivier, ce texte établit l’entrée dans le Code pénal d’une nouvelle infraction de recours à la prostitution, passible d’une amende (de 1500 à 3000 euros). Il abroge le délit de racolage et comporte des mesures de traque sur Internet et d’accompagnement social des personnes prostituées.

Avec ce texte, les « réglementaristes » sont aux abois et doivent mobiliser leurs allié-es intellectuel-les, people et médiatiques.
Dodo, Antoine, Frédéric, Lilian et les autres nous rappellent, les uns après les autres, que des hommes tiennent à leurs archaïques privilèges et s’accrochent dur comme fer, non au « plus vieux métier du monde » mais bien à la plus vieille et la plus sexiste exploitation : la prostitution.

Quelle superbe arnaque patriarcale tout de même que cet esclavage qui a la peau dure !

Il n’y a pas de droit à baiser

Lilian Mathieu sait pourtant qu’il n’y a pas plus de « droit à baiser » que de droit à l’enfant, même en payant. Il sait aussi que cette proposition est un progrès, qu’elle est respectueuse des personnes et qu’elle permettra d’avancer vers l’égalité, de mieux lutter contre le sexisme et les violences sexuelles.

Il sait également que la société tout entière à intérêt à abolir progressivement l’une des violences les plus préjudiciables que la domination masculine ait jamais imposée aux femmes, aux enfants et à quelques hommes.

Il ne peut ignorer que les réglementaristes font très peu de cas des femmes victimes de la prostitution, utilisées mais stigmatisées et méprisées par des générations d’hommes. En Allemagne ou aux Pays-Bas, leurs homologues ont, en légalisant le « travail du sexe », dépénalisé le proxénétisme et laissé les marchés criminels envahir le pays, au point de ne plus pouvoir rien contrôler.

Il sait enfin que les seules personnes combattant vraiment les violences d’un système « prostitueur » qui engrange d’énormes profits criminels sur le dos des femmes, ce sont bien les abolitionnistes. (Ces derniers et dernières militent pour l’interdiction du seul achat d’acte sexuel, mais aussi pour la dépénalisation du racolage – à ne pas confondre avec le régime prohibitionniste, qui interdit toute prostitution et pénalise clients comme prostitué-es.)

Si heureuses sous la coupe des réseaux !

Lilian Mathieu n’a guère d’arguments à opposer aux mesures proposées, mais son intention est ailleurs : il veut discréditer le projet.

Quoi de plus efficace que de prétendre que les prostitué-es venu-es de l’étranger seraient discriminé-es par cette loi, elles si heureuses d’être sous la coupe des réseaux !

Dans cette période politique plutôt trouble, un peu de surenchère populiste devrait passer inaperçue, et l’idéal, pour frapper les esprits, serait tout de même de parvenir à associer PS avec FN.

Premier artifice : jeter le doute sur le pourcentage de femmes étrangères en situation de prostitution (95% annoncés) pour mieux laisser croire que ce serait le ministère de l’Intérieur, motivé par la chasse aux sans papiers, qui aurait initié ce projet.

Je pense que toute la délégation au droit des femmes de l’Assemblée nationale et les abolitionnistes de tout bord vont apprécier cet argument !

Il devrait arpenter les lieux de prostitution

Si Lilian Mathieu arpentait, comme les associations qui s’intéressent aux personnes prostituées, les lieux de prostitution ou les sites de petites annonces Internet, il aurait constaté qu’elles sont dans leur écrasante majorité, et depuis déjà longtemps, des femmes étrangères.

Et que ces dernières sont exploitées par un proche ou un réseau, induites en erreur et conduites sur les lieux de prostitution pour exercer un moment avant d’être déplacées ailleurs. Que ce pourcentage soit de 85%, 90% ou 95% n’y change pas grand-chose.

Ensuite, il tente de réfuter l’évidence : l’oppression et l’exploitation des femmes ne relèveraient pas, selon lui, de la domination masculine.
Vous l’ignoriez peut-être, mais les femmes étrangères prostituées sont venues s’échouer sur nos trottoirs de leur propre chef ! Contrairement aux hommes, qui rêvent de devenir géomètres, maçons, profs ou kinés, les femmes étrangères, elles, rêvent de devenir « putes ».

Les macs, les réseaux, la traite... : tout ça n’existe pas, pur fantasme féministe que ce système prostitueur !

Le patriarcat doit beaucoup à Lilian Mathieu

Pas de doute, Lilian Mathieu est un sociologue auquel le patriarcat doit beaucoup.

Au passage, il feint – c’est pratique – d’ignorer les différences entre les régimes réglementariste, abolitionniste et prohibitionniste. Surtout, il passe sous silence les mérites de l’abolition, qui, en inversant la charge pénale sur les clients, aide les prostitué-es à se défendre contre des clients violents. Les mesures d’éducation et de responsabilisation des clients aident à accéder progressivement à l’égalité et à une autre conception des relations entre femmes et hommes.

Malgré tout, Lilian Mathieu est contraint de reconnaître que le projet propose des mesures sociales aux personnes prostituées. Cette partie de la tribune est cependant embrouillée à dessein.

Selon lui, le fait de sortir des réseaux, de bénéficier d’une régularisation et de pouvoir exercer une autre activité constituerait une sévère injustice : ces pauvres femmes étrangères ne pourraient plus se prostituer, contrairement aux Françaises !

Mais dans quel monde vit donc Lilian Mathieu ?

Imagine-t-il vraiment que les femmes prisonnières de proxénètes ou de réseaux mafieux qui les exploitent choisiront de rester dans cette prison ? Sait-il ce qu’est un camp de dressage ? A-t-il la moindre idée des menaces qui pèsent sur ces femmes, qui s’acquittent le plus souvent d’une dette et dont la famille est menacée de mort au pays ?

Pense-t-il que les femmes françaises s’éclatent dans la prostitution ? Ignore-t-il que la plupart d’entre elles ont vécu des violences sexuelles ? Que des rapports sexuels répétés et sans aucun désir, la peur au ventre, occasionnent d’innombrables douleurs physiques et psychologiques ? Que toutes les femmes pour se prostituer se réfugient dans la dissociation ? (4)

Doute-t-il vraiment que l’écrasante majorité d’entre elles souhaite en sortir et ne plus jamais en entendre parler ? Les femmes doivent être de bien étranges créatures pour Lilian Mathieu !

La sexualité ne peut être soumise aux marchés financiers. L’esclavage sexuel, ni dans la conjugalité, ni dans la prostitution, n’est plus admissible.
Enfin, le principe d’indisponibilité du corps humain doit être réaffirmé. Même le libéralisme ne peut tout vendre et tout acheter.

Il n’y a donc pas de « marché du sexe », ni de « travailleurs du sexe », mais un privilège patriarcal qui, à terme, disparaîtra, et des personnes victimes d’une exploitation et de violences sexuelles que cette proposition de loi vise à protéger.

Ces femmes ont été trompées, elles sont captives

Certes des femmes « françaises », dont beaucoup sont pauvres et « racisées », pourront continuer de se prostituer si elles le souhaitent, de moins en moins nombreuses et de moins en moins longtemps, nous l’espérons. Mais ce n’est en rien un privilège, et nous verrons bien combien feront le choix de continuer, alors que des alternatives et des aides leur seront proposées.

Quant aux femmes étrangères, si elles y sont encouragées, il y a fort à parier qu’elles dénonceront leur réseau et choisiront une alternative à la prostitution.

C’est bien mal connaître la réalité de la prostitution que de prétendre le contraire. Ces femmes ne sont pas venues sur nos trottoirs de leur plein gré, elles ont été trompées, elles sont captives (leurs papiers leur sont retirés), elles subissent des violences.

Ce texte démagogique et emprunt de populisme, produit par un sociologue censé encadrer des travaux de recherche, est inquiétant. Un sociologue n’est-il pas au moins supposé questionner les idées reçues sur la sexualité, les rapports sociaux de sexe, la domination masculine ?

Un bel exemple de supercherie intellectuelle

Le projet abolitionniste est un projet d’émancipation qui relève de la défense des droits humains et en particulier des droits des femmes ; défendre de manière aussi consternante un système d’exploitation et de domination qui a fait son temps n’honore pas l’université française.

Enfin, comme une cerise qui aurait eu le temps de pourrir sur un gâteau bien rassis, la chute de ce texte dangereux tombe. Les mesures proposées reviendraient « à appliquer sur le “ marché du sexe ”, la revendication du Front national : la préférence nationale réservant aux seuls nationaux une activité fermée aux étrangers » !

Oui, oui, vous avez bien lu ! Voilà ce qu’écrit un universitaire sollicité par le lobby pro-prostitution. Un bel exemple de supercherie intellectuelle.

- Voici la réplique de Lilian Mathieu à cet article sur le site Rue89 : « Les prostituées, toutes de pauvres filles ? »

Notes

1. Rue89, le 8 octobre 2013
2. Le Nouvel Observateur, 1 octobre 2013
3. Assemblée nationale de France.
4. Définition.

- Texte publié d’abord sur le site de Rue89 et sur le site de l’auteure Irrésistiblement féministe.
- Reproduit sur Sisyphe avec l’autorisation de l’auteure.

- Site de l’auteure : Irrésistiblement féministe .

Mis en ligne sur Sisyphe, le 13 octobre 2013

Christine Le Doaré, Irréductiblement féministe


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=4506 -