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Jusqu’à quel point laissera-t-on la crise du logement s’aggraver avant d’agir ?

5 octobre 2014

par Léonie Couture, fondatrice et directrice générale de La rue des Femmes

L’état d’itinérance est dans l’actualité depuis quelques mois. Le gouvernement du Québec a promis un plan d’action pour faire suite à la Politique de lutte à l’itinérance adoptée l’hiver dernier. Le maire Coderre en fait une des priorités de son mandat. Les grands journaux publient des articles régulièrement sur le sujet. Tous ces acteurs désignent unanimement la crise du logement comme l’enjeu central et la principale responsable de l’augmentation dramatique du nombre de personnes en état d’itinérance.

Incontestablement, les refuges et maisons d’hébergement pour personnes en état d’itinérance sont pleins. À La rue des Femmes, depuis 2008, le nombre de femmes qui bénéficient annuellement de nos services et soins a augmenté de 81%. Le nombre de refus d’hébergement d’urgence pour manque de place a quant à lui augmenté de 135% ! La situation devient intenable.

L’offre de logement ne répond plus aux besoins des plus démuni.e.s. Tous les HLM (à 25% du revenu) sont occupés avec des listes d’attente interminables. Quant aux logements dits « abordables », ils sont inabordables pour une personne seule bénéficiant du programme d’aide sociale, puisque les loyers demandés équivalent au montant minimal de l’aide sociale.

Il y a encore quelques années, ces personnes pouvaient se tourner vers les refuges. Certes, elles y restaient alors une nuit par-ci, une nuit par-là, sans aucune stabilité, prises dans un « tourniquet » dont La rue des Femmes n’a eu de cesse de dénoncer l’inefficacité pour sortir de la rue. Mais aujourd’hui, le tourniquet ne tourne plus. Même les refuges ne suffisent plus et l’hébergement d’urgence devient presque un « luxe ».

À la Maison Olga, le centre de jour connaît des niveaux de fréquentation « historiques » et la concurrence entre les femmes pour obtenir un lit déclenche de plus en plus de crises. Les travailleuses peinent à soulager leur détresse et contenir leur désespoir.

Pourtant, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. La dégradation de la situation économique pousse sans cesse de nouvelles personnes à la rue. La rue des Femmes accueille désormais des personnes en emploi dont la précarité soudaine a précipité la perte de la santé relationnelle, ce qui les a entraînées dans l’état d’itinérance.

Jusqu’à quel point laissera-t-on la situation se détériorer avant d’agir ? La rue des Femmes ne peut plus taire sa profonde inquiétude et son grave malaise pour celles, de plus en plus nombreuses, qui dorment dehors, dans leur entrepôt, au fond d’une ruelle, cachées dans un parc, ou qui doivent négocier leur corps contre une nuit sur un sofa… Où iront-elles quand l’hiver arrivera ? Qui les accueillera ? Qui s’en souciera ? Elles sont très malades, elles ont tout perdu et sont loin d’être en état de trouver un travail et une vie normale…

Les femmes qui viennent à nous sont de plus en plus désespérées et, abandonnées, ne savent plus vers qui se tourner pour obtenir de l’aide. Cette détresse les enfonce chaque jour un peu plus dans l’état de déconnexion et d’exclusion qui caractérise l’état d’itinérance. Pour répondre à la complexité de la situation et soulager le désespoir de ces personnes, trois axes doivent être suivis.

Premièrement, il est impératif d’offrir un toit aux personnes sans abri pour qu’elles soient protégées et soignées, donc d’ouvrir immédiatement de nouvelles places d’urgence. La rue des Femmes s’y emploie avec sa 3ème maison qui offrira dès l’hiver prochain 10 lits et un centre de jour de 30 places.

Deuxièmement, la mise à disposition de logements réellement abordables, pérennes et diversifiés devrait briser le cercle vicieux dans lequel les personnes qui peuvent vivre en logement autonome sont actuellement enfermées, et ainsi désengorger les refuges et les centres de soins et de reconstruction de soi.

Cependant, nous ne pouvons pas nous arrêter là pour remédier à cette situation. Le troisième axe prioritaire doit en effet être de développer une offre de logements adaptés, tels que des maisons de chambres ou des foyers de groupe supervisés pour celles et ceux dont le retour en logement autonome est impossible en raison de la permanence de graves handicaps relationnels et mentaux ainsi que de leur besoin d’un accompagnement quotidien.

La perte de la santé relationnelle jusqu’à l’état d’itinérance est un phénomène complexe auquel il faut apporter des réponses ciblées. Il ne suffit pas de mettre un toit sur la tête d’une personne. Encore faut-il que ce logement soit adapté à ses besoins pour briser son isolement et que ses blessures relationnelles soient soignées. La sortie de l’état d’itinérance repose sur le recouvrement d’une santé relationnelle satisfaisante, seul gage de réintégration réelle à une vie normale.

Léonie Couture, C.Q.

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Mis en ligne sur Sisyphe, le 3 septembre 2014

Léonie Couture, fondatrice et directrice générale de La rue des Femmes


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