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vendredi 6 avril 2018

Au Mexique, l’apport des créatrices surréalistes

par Liliane Blanc, historienne et auteure






Écrits d'Élaine Audet



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En 1924, André Breton publiait son premier Manifeste du surréalisme. L’Europe sortait à peine de la Première Guerre mondiale, les vieilles visions du monde étaient désormais caduques, et l’avenir plus qu’incertain. Les artistes cherchaient, par des voies d’expression nouvelles, et des expériences inusitées, une échappatoire qui les conduirait, pensaient-ils, vers des univers inexplorés. Des femmes, bien plus que simples muses, firent partie de cette nouvelle génération.

Artaud et Breton au Mexique

En 1936, l’écrivain et homme de théâtre français Antonin Artaud débarquait au Mexique. Il y passera six mois. Grand influenceur des Surréalistes, à son retour en France, il restera marqué par ce pays. Il y recherchait la résonance d’une dimension spirituelle qu’il portait en lui, notamment par la pratique des rites chamaniques des Indiens descendants des civilisations pré-colombiennes.

María Izquierdo, "Autoportrait", 1940

C’est au fil de ses rencontres qu’il fit la connaissance de María Izquierdo (1902 ?/1906 ?-1955), une peintre amérindienne purepecha, dont la carrière fut quelque peu éclipsée par sa célèbre contemporaine Frida Kahlo (1907-1954). María Izquierdo avait passé son enfance au Michoacán, dans le centre du Mexique. Après un mariage forcé, et déjà mère de trois enfants à 17 ans, elle divorça pour aller étudier, en 1927, la peinture à l’Académie de San Carlo, puis à l’École Nationale des Beaux-Arts où Diego Rivera, le directeur, fut très impressionné par son talent. Très vite, elle participa à des expositions, dont une en solo à New-York, en 1930.

Artaud fut séduit par son style primitif, sa palette colorée, et les sujets de ses tableaux : la nature, les rites antiques, l’art populaire. À son retour à Paris, il organisa une exposition de ses gouaches. Dans les années 1940, la carrière de María Izquierdo était bien lancée, et elle devint ambassadrice de la culture mexicaine en Amérique latine. Malheureusement, une première crise cardiaque freina sa carrière, une deuxième, en 1955, lui fut fatale. Malgré l’engouement de Artaud, elle ne se sentait pas surréaliste, mais plutôt l’interprète de son peuple, et surtout des femmes.

Jacqueline Lamba, "La forêt", 1947

André Breton, lui aussi, était attiré par le Mexique. Il arriva en 1938, à Mexico, pour y donner des conférences. Jacqueline Lamba (1910-1993), qui fut son épouse, sa muse, la femme fantasmée de L’amour fou, l’accompagnait. Mais elle se considérait, avant tout, comme une peintre. Leur séjour dura quatre mois. Ils rencontrèrent très vite le couple Rivera-Kahlo et, presqu’aussitôt, Frida Kahlo tomba sous le charme de Jacqueline Lamba. Une amitié très forte, mais de courte durée, naquit entre elles. Jacqueline Lamba ne revit jamais le Mexique, elle quitta Breton en 1942, après leur exil à New-York. En 1947, elle rentra à Paris et se concentra sur son œuvre. Elle avait rompu avec les surréalistes.

Des surréalistes exilées au Mexique

La Deuxième Guerre mondiale et la guerre civile espagnole poussèrent beaucoup de gens à fuir le nazisme et le fascisme. Parmi eux, de nombreux artistes trouvèrent refuge aux États-Unis, d’autres aboutirent au Mexique.

Arrivées entre 1939 et 1942 à Mexico, certaines surréalistes se lièrent d’une forte amitié. Surtout trois peintres, Alice Rahon, Remedios Varo et Leonora Carrington, et deux photographes, Eva Sulzer et Kati Horna. Ces « sorcières » (Las brujas), comme on les nommait parfois, trouvèrent entre elles l’entraide et l’échange des idées qui permirent leur envol artistique.

Alice Rahon (1904-1987) était poète et peintre. Élevée à Paris, elle y rencontra, en 1931, un jeune peintre autrichien, Wolfgang Paalen, et se lia avec lui aux Surréalistes, qui publieront ses premiers poèmes. Amante éphémère de Picasso, amie pour quelque temps de Valentine Penrose (1898-1978), une surréaliste de la première heure, Alice Rahon finira par s’installer au Mexique, en 1939.

Alice Rahon, "A Flower for Angelina", 1960

Alice Rahon et Paalen quittèrent l’Europe avec Eva Sulzer (1902-1990), dans une sorte de compagnonnage à trois. Après une visite chez les Amérindiens de la côte ouest américaine, ils aboutirent à Mexico où Diego Rivera et Frida Kahlo les accueillirent. Assez vite, Paalen créa une revue surréaliste, DYN. Eva Sulzer y mit des photos, Alice Rahon des poèmes et des illustrations.

Elle abandonna très vite l’écriture pour se concentrer sur la peinture. Plus tard, Alice Rahon divorça de Paalen, se remaria brièvement avec un designer canadien, mais durant ses 48 années passées au Mexique, elle ne cessa de peindre. Elle participa à de nombreuses expositions internationales, dont une rétrospective majeure, en 1986, au Palacio de Bellas Artes de Mexico. Elle réalisa quelques portraits, mais évoqua surtout dans son œuvre les traditions, les mythes, les légendes et la nature de son pays d’adoption. Son sens de la couleur est souvent souligné.

Retirée à Acapulco, Alice Rahon décéda en 1987.

Remedios Varo (1908-1963), née en Catalogne, fut une peintre précoce. À 16 ans, elle entrait à l’Academia de Bellas Artes de San Fernando de Madrid, où était passé, quelques années plus tôt, Diego Rivera. À 22 ans, pour échapper au carcan familial, elle épouse un camarade et tous deux filent à Paris. Ils y fréquentent les Surréalistes. De retour à Barcelone, le couple se sépare. Elle rejoint un groupe avant-gardiste, puis rencontre, en 1936, Benjamin Péret, un proche de Breton, venu appuyer les Républicains espagnols. Elle retourne à Paris avec lui. Mais, en 1940, ils sont arrêtés pour activités politiques. Une fois libérés, ils se réfugient à Marseille chez André Breton qui attendait, avec plusieurs amis, de faux papiers fournis par un américain pour quitter la France. C’est ainsi qu’en 1941, Varo et Péret se retrouvèrent au Mexique. Ils se marièrent en 1946, mais divorcèrent peu après, quand Péret décida de rentrer en France.

En 1950, Walter Gruen, un riche commerçant échappé du nazisme, devint le dernier époux de Remedios Varo. Il l’encouragea et l’aida matériellement à se consacrer totalement à son œuvre. Elle produira beaucoup. C’est au Mexique aussi qu’elle se lia d’une amitié profonde avec Leonora Carrington. Malheureusement, l’altitude de Mexico ne l’aidant pas, Remedios Varo décéda soudainement à 55 ans, d’une crise cardiaque. Au lendemain de sa mort, le journal Novedades lui rendait ainsi hommage : « L’une des plus originale et extraordinaire peintre de l’art mexicain. »

Remedios Varo, "Création des oiseaux", 1957

L’œuvre de Remedios Varo est fascinante. Ses tableaux sont des fenêtres ouvertes sur un autre monde. Tout y est déroutant, les paysages, les objets, les créatures vivantes. Les machines qu’elle a imaginées, sa connaissance des lois universelles fondamentales et des symboles hermétiques ont intrigué plus d’un savant. Au point que sa première grande exposition aux États-Unis eut lieu à l’Académie des Sciences de New-York, en 1986.

Fauchée au sommet de son art, de combien d’autres visions poétiques sa mort prématurée nous aura-t-elle privée ?

Leonora Carrington (1917-2011) arriva à Mexico en 1942. Elle y passera près de 70 ans. Britannique, elle était issue d’une famille très aisée. Après un séjour à Florence, à 13 ans, Leonora s’inscrivit, à Londres, à l’atelier du peintre cubiste Amédée Ozenfant. Mais ce sont deux événements qui la marqueront : sa visite d’une exposition surréaliste internationale, puis sa rencontre, en 1937, avec le peintre allemand Max Ernst.

De tempérament rebelle, Leonora Carrington quitte sa famille et part avec Ernst à Paris. Il la présente à ses amis surréalistes. Leur passion amoureuse se poursuit dans l’isolement en Ardèche, où tous deux ne cessent de peindre. Mais l’homme est inconstant avec les femmes, il se lasse de ce tête-à-tête quotidien. "C’est aussi la montée du nazisme et, en 1939, il est interné comme "sujet ennemi" de la France." Peggy Guggenheim, la riche collectionneuse d’art américaine, le fera libérer. Ernst fuit aux États-Unis avec elle, rompant définitivement avec Leonora Carrington. Elle en fera une très grave dépression. Elle sera soignée en hôpital psychiatrique, à Madrid où elle s’était réfugiée, en 1940. L’ambassade du Mexique, à Lisbonne, lui offre ensuite sa planche de salut. L’un des employés, Renato Leduc, un ami de Picasso, lui propose un mariage temporaire, qui leur permet de partir pour New-York. Deux ans plus tard, elle aboutissait, seule, à Mexico.

Leonora Carrington, "Le monde magique des Mayas", 1963

Après des années de tourmente, c’est au Mexique que Leonora Carrington trouva la stabilité qui lui permit de se réaliser complètement. En 1946, elle épousait le photographe hongrois Emerico « Chiki » Weisz. Ils auront deux fils. Elle l’avait rencontré chez Kati Horna (1912-2000), connue pour ses photos-montages. Horna et Weisz avaient quitté la Hongrie au début des années 30, en compagnie de Robert Capa, célèbre photographe et correspondant de guerre. Plus tard, Capa les avait aidés, traqués par la Gestapo, à partir au Mexique. Kati Horna et son mari réunissaient chez eux la diaspora des surréalistes et des Républicains espagnols, chassés par le fascisme. Remedios Varo en faisait partie.

Leonora Carrington et Remedios Varo développèrent une grande complicité. Elles alimentèrent leur imaginaire en étudiant ensemble les travaux sur l’inconscient de C.G Jung, le mysticisme, l’hermétisme, la Kabbale, l’alchimie, mais aussi la mythologie des peuples autochtones. Mais elles surent développer leur propre originalité.

Leonora Carrington eut droit à de nombreuses rétrospectives, et ses tableaux font partie de collections importantes, au National Museum of Mexican Art de Chicago, ou au National Museum of Women in the Arts de Washington. Sa cote sur le marché de l’art est élevée. Déjà, en 2005, son Juggler (1954), a été mis en vente, chez Christie’s : 750 000$ US.
Elle est décédée à Mexico, en 2011, âgée de 94 ans.

Une fois de plus, c’est un livre substantiel qui devrait réunir toutes ces créatrices ici évoquées.

Références :
Voici un choix parmi beaucoup de sites sur Internet.
. María Izquierdo : http://www.academia.edu/33894983/The_voyaging_reality_Mar%C3%ADa_Izquierdo_and_Antonin_Artaud_Mexico_and_Paris - Quelques tableaux : http://www.fabulouslyfeminist.com/maria-izaquierdo-despite-risk-and-circumstance/
. Jacqueline Lamba : http://www.galerie-alain-paire.com/index.php?option=com_content&vie...vie-de-jacqueline-lamba&catid=7:choses-lues-choses-vues&Itemid=109 - Quelques tableaux : http://ineselo69.blogspot.ca/2013/10/andre-breton-diego-rivera-trosky-y.html
. Alice Rahon : http://www.deartibussequanis.fr/xx/rahon.php - Quelques tableaux : http://artist.christies.com/Alice-Rahon--40688.aspx
. Remedios Varo : Biographie très détaillée, illustrée, mais en espagnol, http://remedios-varo.com/biografia/ -
Aussi : http://www.theartstory.org/artist-varo-remedios.htm - Livres : Remedios Varo, Unespected journeys, by Janet A. Kaplan, Abbeville Press, 2000. Remedios Varo, The Mexican Years, by Masayo Nonaka, RM, 2012.
Site recommandé pour le nombre de tableaux : http://abelgalois.blogspot.ca/2015/08/remedios-varo-tan-imprescindiblecomo.html
. Leonora Carrington : Biographies avec quelques tableaux :
http://www.theartstory.org/artist-carrington-leonora.htm
https://www.widewalls.ch/artist/leonora-carrington/
Plusieurs livres existent dont la référence : Leonora Carrington : Surrealism, Alchemy and Art, by Susan Aberth, Lund Humphries Ed., 2010

Mis en ligne sur Sisyphe, le 2 mars 2018


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Liliane Blanc, historienne et auteure

L’auteure a publié Une histoire des créatrices. L’Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, aux Éditions Sisyphe, en 2008, et Elle sera poète, elle aussi. Les femmes et la création artistique, chez Le Jour éditeur, en 1991. Elle est aussi l’auteure de nombreux articles sur les femmes et la création.


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