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Prostitution en Thaïlande - Lettre ouverte au site "Lectures"

2 septembre 2011, 16:54, par Annie

Je vous remercie Martin, pour dénoncer le caractère anti-féministe et sexiste des travaux de Sébastien Roux. Ces travers sont partagés par tout un courant de recherche actuel sur la prostitution et la pornographie.

Son essai No Money, No Honey, que je ne connais pas, m’a l’air d’être également atterrant, s’il faut en croire les paraphrases de LECTURES : « les individus qui se livrent à la prostitution à destination d’une clientèle étrangère sont guidés par autre chose que l’intérêt économique », « ces relations sexuelles ne peuvent pas être réduites à leur signification monétaire ».

Puisque la majorité des hommes en études genre sont sourds aux recherches féministes, je le répète :

- l’acte prostitutionnel est un viol car la personne subit des actes non désirés. De Andrea Dworkin à Judith Trinquart, en passant par Sheila Jeffreys, Paola Tabet et Richard Poulin, les femmes ont tous les éléments (concepts et chiffres) pour comprendre la violence sexiste qu’est la prostitution en tant que telle, en soi - c’est à dire même dans cette situation idéale, qui n’existe que dans la tête des « chercheurs », d’une femme qui aurait « choisi » de « se » prostituer et pourrait « choisir » ses clients, ses tarifs et ses pratiques.

- les hommes recourant à la prostitution sont des criminels et des profiteurs, même quand ils sont "gentils" et indécis" (comme aime à le montrer Sébastien Roux).
D’une part, ils violent. C’est certes légal, mais uniquement car le droit est patriarcal dans les pays où la prostitution existe (quel que soit le régime, abolitionniste ou réglementariste).
D’autre part, ils profitent d’un système mondialisé qui ne vit que de guerre, de famines, de déplacement de populations, de plans de réajustement structurels, de persécutions des femmes, etc. (cf. Claudine Legardinier).

Les idées personnelles que ces clients-prostitueurs se font de leur triple ou quadruple vol (sexiste, raciste, néocolonialiste, pédocriminel, classiste) importent peu aux victimes et aux féministes ! Les sens qu’ils donnent à leurs propres crimes et délits ne sont ni crédibles ni intéressants sinon à comprendre comment des dominants effacent leur propre domination, à leurs yeux et aux yeux de leurs lecteurs (cf. Léo Thiers-Vidal, 2010). L’article de Sébastien Roux publié dans Genre Sexualité et Société* en est un exemple parfait.

Les chercheurs, eux aussi, ont leur idée sur les actes dans la prostitution. Pour ceux qui veulent nous faire croire que "c’est un métier comme un autre", ils réduisent le viol à une "transaction marchande". Pour ceux qui veulent nous faire croire que c’est une "sexualité récréative", ils font du viol une rencontre "pour le sexe", partagée, où la "signification monétaire" n’est que secondaire pour la femme prostituée. Mensonges de dominants (cf. Legardinier & Bouamama, 2004) ! La pression économique est la seule raison pour laquelle une femme consent à des actes sexuels qu’elle ne désire pas ! Ces messieurs, clients-prostitueurs et chercheurs, peuvent se bercer de l’illusion que leur confère leur statut de dominant, mais qu’ils aient au moins la décence de nous épargner leur délire collectif !

L’industrie porno-proxénète mondiale nécessite et cause une déshumanisation spécifique, qui en retour marque toutes les femmes : « ce que fait la prostitution des femmes, dans une société de domination masculine, c’est établir un fond social au dessous duquel il n’y a pas de fond. Le fond c’est elles. Les femmes prostituées sont toutes au fond. Et tous les hommes sont au dessus de ce fond » (Dworkin, 2007, 97). Produire du savoir sur la prostitution sert ou bien à dénoncer cette destruction de notre humanité, ou bien à la nier pour nous ramener toutes au fond.

Or les hommes s’engouffrent de plus en plus dans les recherches sur les terrains stratégiques du patriarcat : violence sexuelle et recyclage néolibérale de cette violence (pornographie, prostitution, sadomasochisme, échangisme). Leur but de classe est clair : produire du savoir sur l’un des piliers de la suprématie masculine pour nier leurs privilèges et les renforcer.

Leur méthode ? L’observation participante ! en tant que clients-prostitueurs potentiels ! En tant que complices des clients-prostitueurs (voir le ton de complicité amicale qu’a Sébastien Roux avec son "interviewé") ! Leur recherche sur la prostitution ne repose que sur leur privilège de classe, inquestionné, et renforce leur domination. Car en "faisant semblant" d’être des clients-prostitueurs ou des "échangistes", ils sont réellement "voyeurs". Or le voyeurisme est, d’un point de vue statistique et du point de vue de la logique du patriarcat, une agression sexiste, qui chosifie les femmes.

Quelques hommes disent : « Non, messieurs, vous ne parlez pas en notre nom, quand vous réaffirmez nos privilèges ». C’est le minimum et peut-être le maximum que les hommes puissent faire dans leur engagement militant anti-sexiste : parler à leur « pairs », les mobiliser pour qu’ils refusent en masse la complicité dans laquelle ils sont. Là encore ce sera un privilège - ils seront entendus, même par les opprimées, plus que les opprimées - mais au moins ce privilège ne nous nuira plus autant.

En effet, depuis des décennies, les féministes radicales comme Nicole Claude Mathieu ou Anne Marie Devreux dénoncent le hold-up viril voire masculiniste des études genre. Avec des amies militantes, au congrès Marx, nous avons aussi dénoncé cette réquisition dominante des concepts, de l’histoire et du combat féministes. ( http://actuelmarx.u-paris10.fr/cm6/m6fem.htm ). Merci, Martin de mettre votre crédibilité de classe (de sexe) au service des femmes.

Les hommes en études genre ont donc un choix à faire. Ou bien ils soutiennent leurs privilèges, prétendent « compléter » les recherches féministes, voire les rendre « plus objectives », usant ainsi de leur crédibilité universitaire (qu’ils nous volent aussi) pour enfoncer les femmes encore plus. Ou bien, ils font confiance aux opprimées, cessent de récuser leur point de vue situé au nom de leur propre « point de vue situé », théorisé à leur gré (le point de vue de la femme prostituée de Bangkok ne me semble pas être à la portée ni théorique ni intime de Sébastien Roux !), pour limiter les dégâts causés par les autres hommes.

Ils peuvent aussi, comme Richard Poulin, ou vous Martin, traduire les féministes radicales, porter leurs voix et leurs recherches. C’est un minimum, plutôt que, comme les Sébastien Roux, Lilian Mathieu et autres "révisionnistes objectifs et rationnels", détruire méthodiquement l’épistémologie féministe.

Andrea Dworkin :

I have thought a great deal about how a feminist, like myself, addresses an audience primarily of political men who say that they are antisexist. And I thought a lot about whether there should be a qualitative difference in the kind of speech I address to you. And then I found myself incapable of pretending that I really believe that that qualitative difference exists. I have watched the men’s movement for many years. I am close with some of the people who participate in it. I can’t come here as a friend even though I might very much want to. What I would like to do is to scream : and in that scream I would have the screams of the raped, and the sobs of the battered ; and even worse, in the center of that scream I would have the deafening sound of women’s silence, that silence into which we are born because we are women and in which most of us die.
And if there would be a plea or a question or a human address in that scream, it would be this : why are you so slow ? Why are you so slow to understand the simplest things ; not the complicated ideological things. You understand those. The simple things. The cliches. Simply that women are human to precisely the degree and quality that you are.

http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIIIE.html

*Sébastien Roux, L’initiation – Entretien avec un client de la prostitution - http://gss.revues.org/index1237.htm

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