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Le Réseau d’action et d’information pour les femmes (RAIF) : ce que les Québécoises lui doivent
Mémoires d’une féministe militante des années 1970

15 mars 2019

par Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe

Marie Savoie a milité dans les années 1970 au sein du Réseau d’action et d’information (RAIF) pour les femmes créé en 1973 par Marcelle Dolment, féministe et artiste de Québec (1). Après avoir situé brièvement le contexte socio-politique, elle explique le fonctionnement et les actions du RAIF axées essentiellement sur la modification de lois sexistes et discriminatoires, par exemple, les lois sur la famille.



Nous sommes à la fin des années 1970. J’assiste en tant que représentante d’un groupe féministe à une réception donnée au Salon rouge de l’Assemblée nationale. J’ai la jeune vingtaine et je suis intimidée par le lieu prestigieux où je me trouve et les personnalités politiques qui m’entourent. J’aperçois tout près de moi le premier ministre, René Lévesque, en conversation avec quelques journalistes. Je m’approche et je me lance : « Monsieur Lévesque, pensez-vous que le refus d’utiliser le féminin pour le titre de femmes qui occupent de hautes fonctions dénote le refus psychologique de voir des femmes à ces postes ? ». Il se retourne vers moi, l’air intrigué. Il me fixe un instant, semble réfléchir à ma question et répond simplement « Oui ».

Le Parti québécois est au pouvoir depuis peu et adopte l’une après l’autre une série de lois d’avant-garde (protection du consommateur, assurance automobile, protection du territoire agricole, loi 101). Les jeunes issus du baby-boom comme moi carburent à l’espoir d’une société plus juste, fière de son identité francophone et maîtresse de son avenir. L’époque est exaltante et une énergie nouvelle dynamise le Québec.

Les groupes de consciousness-raising pour les femmes poussent comme des champignons aux États-Unis et leurs pendants, appelés groupes de conscientisation, essaiment au Québec. La société québécoise est en effervescence, balayée par de nouveaux courants d’idées. Trois phénomènes récents chambardent les rôles sociaux traditionnels : l’accès des femmes aux études supérieures grâce à la création des cégeps, l’avènement d’une contraception sûre (« la pilule ») et l’entrée massive des femmes sur le marché du travail. Châtelaine publie des articles audacieux sur les droits des femmes, entre autres sur la liberté sexuelle et l’avortement. Le magazine résolument féministe La Vie en Rose voit le jour.

Jeune enseignante, je viens de déménager à Québec où je me suis jointe à un groupe féministe qualifié de « radical », le Réseau d’action et d’information pour les femmes (RAIF). Sa fondatrice, Marcelle Dolment, a récemment publié La Femme au Québec (2), ouvrage dans lequel elle soutient que l’accession du Québec à l’indépendance et celle des femmes à l’autonomie vont de pair.

Je trouve au Réseau des femmes dont l’âge, la situation de vie et la profession varient, mais qui brûlent du même feu sacré : faire avancer les droits des femmes. Je découvre auprès d’elles, en même temps que l’action militante, un esprit de camaraderie et de solidarité. Nous nous épaulons entre nous car les réactions de notre entourage et des médias face à nos prises de position ne sont pas toujours faciles à vivre, d’autant plus qu’à Québec, l’animateur vedette André Arthur déverse quotidiennement son fiel misogyne sur les ondes.

Champs d’action du RAIF

Les actions du RAIF ciblent essentiellement les lois discriminatoires envers les femmes. Peu nombreuses mais déterminées, nous nous réunissons une fois semaine dans un casse-croûte local pour commenter l’actualité, échanger des idées et planifier nos actions futures. Tous les mois, nous nous retrouvons chez l’une ou chez l’autre pour assembler de façon artisanale la revue du RAIF rédigée par la coordonnatrice avec la participation des membres. Cette « Revue d’information pour les femmes » fait le point sur l’avancement des lois qui se répercutent sur nos droits, explique nos revendications et décrit nos actions collectives.

Nous agissons sur divers fronts à la fois : accès à l’avortement, identité, féminisation de la langue, image des femmes dans les médias, pornographie, violence sexuelle et conjugale. L’autonomie financière des femmes nous tient à cœur puisqu’elle est à nos yeux la condition indispensable à toute liberté. Nous mettons beaucoup d’énergie à réclamer l’égalité salariale, des congés de maternité rémunérés (presque inexistants à l’époque), des garderies publiques, des régimes matrimoniaux plus justes pour les femmes et la perception automatique des pensions alimentaires.

Pour faire valoir nos revendications, nous usons de tous les moyens à notre portée. Nous présentons des mémoires en commission parlementaire, formons des comités pour approfondir certaines questions, publions des communiqués de presse et participons à des tables rondes ou à des émissions d’affaires publiques. Nous prenons part à des manifestations pour revendiquer nos droits, entre autres à l’égalité salariale, à des garderies publiques et à l’avortement libre et gratuit. À l’occasion, nous faisons des gestes d’éclat pour sensibiliser la population aux injustices que subissent les femmes.

Actions pour le droit à l’avortement

Le droit à l’avortement nous occupe tout particulièrement. Les hôpitaux francophones de Québec, pétris de valeurs catholiques, se montrent très réticents à pratiquer des avortements. Il faut savoir qu’à cette époque, la femme qui souhaite interrompre sa grossesse doit en faire la demande, raisons à l’appui - car oui, il faut en donner - à son médecin. Celui-ci transmet ensuite sa demande à un « comité thérapeutique » composé de médecins qui sont en grande majorité des hommes issus de milieux privilégiés, bien mal placés pour évaluer la situation précaire dans laquelle se trouvent les femmes aux prises avec une grossesse non désirée.

Nous assistons aux assemblées publiques annuelles de ces hôpitaux pour leur demander des comptes. Pendant la période réservée aux questions, nous demandons systématiquement combien d’avortements l’hôpital a pratiqués pendant l’année. Un soir, le directeur d’un hôpital nous répond que le comité thérapeutique a accepté toutes les demandes reçues. Nous demandons combien de demandes ont été reçues. Visiblement mal à l’aise, il élude la question mais finit par répondre « une seule ». C’est ainsi que nous découvrons que la plupart des médecins refusent tout simplement de transmettre les demandes de leurs patientes au comité thérapeutique, en raison de leurs « convictions morales » personnelles.

La laïcité réclamée

Comme les autres membres du Réseau, je rejette l’influence de la religion, que je trouve nuisible voire incompatible avec les droits des femmes. D’ailleurs, les femmes de ma génération n’ont pas à chercher bien loin des preuves de la misogynie de l’Église catholique ni de son rôle dans l’oppression des femmes. L’injonction faite aux Québécoises d’enfanter chaque année ou presque n’est pas de l’histoire ancienne. Nous avons toutes une tante, une grand-mère ou une belle-sœur qui a subi dans sa chair les conséquences parfois mortelles des grossesses à répétition exigées par le clergé.

Aussi, lors des consultations publiques qui mèneront à l’adoption d’une nouvelle constitution, le RAIF est-il un des rares intervenants à réclamer la suppression de toute mention de Dieu dans cette loi fondamentale. Nous présentons au gouvernement fédéral un mémoire préconisant la laïcité de l’État canadien, mais Pierre Elliott Trudeau rejette l’idée d’emblée. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on peut lire dans le Préambule de la Loi constitutionnelle de 1982 que « Le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit ».

La réforme du Code civil

Le RAIF agit sur des questions qui sont souvent liées aux lois en vigueur. C’est le cas, par exemple, de la notion de « puissance paternelle » inscrite dans le Code civil. Peu de gens savent qu’avant les années 1980, une mère ne pouvait pas faire soigner son propre enfant sans l’autorisation écrite du père. Grâce aux revendications du RAIF et d’autres groupes féministes, la puissance paternelle est remplacée par « l’autorité parentale » et les femmes peuvent dorénavant autoriser le traitement médical de leurs enfants. Cette question revêt un caractère douloureux pour nous à la suite du suicide de la fille d’une membre du Réseau. En proie à une profonde dépression, l’adolescente avait besoin de soins en psychiatrie, mais son père, divorcé depuis peu de sa mère, refusait d’autoriser le traitement. Désespérée, la mère a assisté impuissante à la dégradation de l’état de sa fille et à l’issue tragique de sa maladie.

D’autres enjeux de nature moins tangible, comme l’identité, nous semblent aussi importants. Estimant que l’état matrimonial d’une femme ne doit pas déterminer le nom qu’elle porte, nous demandons au gouvernement que les femmes - mariées ou pas - conservent toujours leur nom de naissance et qu’elles puissent le transmettre à leurs enfants. Ces deux objectifs sont depuis devenus des réalités.

La réforme du Code civil a des effets majeurs sur la situation des femmes et des répercussions sur leur vie quotidienne. C’est mon cas pour ce qui est des articles relatifs au mariage. Je vis en union libre depuis des années, car j’ai toujours refusé de me marier après avoir entendu le curé dire lors du mariage de ma sœur, faisant lecture des articles du Code civil : « La femme doit obéissance à son mari ». Une fois ces articles supprimés dans le nouveau Code civil, mon compagnon de vie et moi optons pour un mariage civil qui a lieu au vieux Palais de Justice de Québec. J’aurai le plaisir d’entendre le célébrant affirmer que « les époux ont dans le mariage les mêmes droits et les mêmes obligations ».

Être nommée pour être visible

La féminisation des titres de postes occupés par des femmes revêt aussi beaucoup d’importance à nos yeux, d’où ma question à René Lévesque (3). Au RAIF, nous trouvons important que l’on féminise le titre des femmes qui ont accédé, souvent pour la première fois dans l’histoire, à des fonctions prestigieuses. C’est le cas de la première femme nommée vice-présidente de l’Assemblée nationale, que les député-es appellent « Madame le président ». Chargée d’écrire au président de l’Assemblée nationale, Clément Richard, à ce sujet, je constate à mon grand désarroi que c’est l’intéressée elle-même qui exige cette appellation. Quelques semaines plus tard, les démarches que fera le RAIF aboutiront, avec l’appui de Lise Payette, à l’adoption de l’appellation officielle de « Madame la présidente » à l’Assemblée nationale.

Avec mes camarades du Réseau, j’ai pris part à ces actions et à bien d’autres. Comme la plupart d’entre elles, je travaillais à plein temps et consacrais une bonne partie de mon temps libre à cet activisme. Il fallait souvent réagir à chaud à des événements ou à des décisions gouvernementales. Cela nous obligeait à reporter certains projets personnels, familiaux ou de couple, ce qui n’allait pas toujours sans heurts. Mais j’étais persuadée – et je le suis toujours – de l’importance de l’action citoyenne pour faire avancer les choses. Et dans le domaine des droits des femmes tout particulièrement, il faut que les premières intéressées se mobilisent. Au cours des années qui ont suivi, j’ai eu le bonheur de mettre au monde deux filles qui ont grandi dans cette société québécoise plus égalitaire, à laquelle j’ai peut-être un tant soit peu contribué.

Des années enrichissantes

Avec le recul, je vois que ces années d’activisme féministe ont été une des périodes les plus enrichissantes de ma vie. J’y ai appris à regarder en face les injustices faites aux femmes, à les dénoncer sur toutes les tribunes, à faire valoir des arguments pour les combattre et à subir sans broncher les injures et l’intimidation qui sont encore aujourd’hui le lot de celles qui expriment des idées féministes. J’ai aussi appris qu’à force de persévérer et de revenir inlassablement à la charge, on finit par obtenir des progrès sociaux réels. Ma mère, aujourd’hui centenaire et toujours féministe (4), qui a été une infatigable activiste dans le domaine de la culture et de l’éducation, nous rappelait souvent : « C’est celui qui ne lâche pas le morceau qui finit par l’emporter ».

Le RAIF m’a permis en outre de faire la connaissance de femmes engagées et chaleureuses qui m’ont beaucoup apporté sur le plan humain. Je repense à nos discussions animées, à nos éclats de rire, à nos indignations partagées, à nos élans mutuels d’empathie et de solidarité. Auprès d’elles, moi qui étais sans cesse heurtée par les injustices dont les femmes étaient victimes, j’ai trouvé la confirmation de mes constats et l’acceptation de ma façon d’être. Non, je n’étais pas anormale de me révolter contre la situation faite aux femmes. Oui, j’avais raison de refuser ce statu quo injuste, non seulement pour moi mais aussi pour toutes mes sœurs.

Et enfin, j’ai trouvé au RAIF des femmes courageuses qui refusaient de se taire et de baisser les bras, alors que tant d’autres préféraient regarder ailleurs. Des femmes admirables qui étaient le sel de la Terre, comme le sont à mes yeux tous les êtres qui, par esprit de justice et par altruisme, font progresser l’humanité.

Notes
1. Marcelle Dolment, féministe et artiste, est décédée le 13 mai 2018 à
Québec. https://www.lepinecloutier.com/necrologie-avis-de-deces/50983-marcelle-dolment

2. Marcelle Dolment et Marcel Barthe, La Femme au Québec, Montréal, Les Presses libres, 1973. Préface de Camille Laurin.

3. Le Québec était bien en avance sur la France sur cette question et on sourit de voir l’Académie française enfin accepter la féminisation des noms de métiers, quarante ans après l’Office de la langue française.

4. Lire ici des entrevues de l’auteure avec sa mère, Annette Côté-Savoie : http://sisyphe.org/spip.php?article4703

Mis en ligne sur Sisyphe, le 5 mars 2019

Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe


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