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dimanche 4 juin 2006

Le 8 mars du désenchantement des femmes, ici et ailleurs

par Wassyla Tamzali, avocate et directrice du Collectif Maghreb Égalité






Écrits d'Élaine Audet



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Algérie. Mars 2006. Encore et toujours le code de la famille. Les amendements de l’Ordonnance de février 2005 du Président Bouteflika, démocratiquement élu n’ont rien enlevé de sa capacité de nuisance au code de 1984 adopté par l’Assemblée du parti unique, le FLN. Du parti unique à « la démocratie » rien n’a changé pour nous, ni non plus pendant la période intermédiaire où toute la nation était mobilisée contre l’obscurantisme et la violence fanatique. Rien n’a été fait contre la loi emblématique de ces courants archaïques de notre pays.

De 8 mars en 8 mars nous mesurons notre malheur. Les promesses du 8 mars 2004 n’ont pas été tenues et le 8 mars 2005 nous étions encore groggy par les amendements de février. Le 8 mars 2006 sera celui du « désenchantement ».

En 2004, on y avait presque cru, devant la vigueur retrouvée de nos hommes politiques, titillés dans leur amour-propre par les réformes du « petit » roi du Maroc. On se souvient encore des déclarations de chacun découvrant étonné et offusqué la condition de leurs femmes ; et des promesses à qui mieux mieux, jusqu’à celles du candidat président s’engageant à lever toutes les réserves de l’Algérie aux conventions et traités internationaux...

Hélas ! La montagne a accouché d’une souris. Les amendements maintiennent la polygamie, le tutorat, quelques amendements timides dont ne pourront se servir que les femmes qui ont déjà conquis leur liberté, avec ou sans la loi. Celles-là pourront choisir leur tuteur parmi leurs amis hommes, - il est entendu qu’il s’agit d’un homme, - mais les autres, le plus grand nombre, les pauvrettes, celles qui ne choisissent rien de leur vie seront toujours conduites de gré ou de force, par papa, devant le maire. Certaines, peu, pourront divorcer s’il veut prendre une deuxième épouse ; celles d’entre nous qui ont du travail, qui ont un appartement, qui ont le courage de vivre seule dans une ville faite pour les hommes à partir de 18h le soir. Les autres accompagneront leur mari devant le juge, donneront leur accord et seront bien contentes de rester dans la maison à l’abri du froid, car le mari pourra toujours les répudier et la coutume qui veut que quand on répudie une femme on la chasse de la maison a encore du poids, non seulement sur le mari et sa famille, mais sur le juge hésitant, la police à moitié convaincue... Le soir, des hordes de femmes campent devant le commissariat central d’Alger, sous le tunnel des fac, et la nuit, il n’est pas rare d’entendre, venant de la rue, les pleurs d’un enfant. La figure du sdf est une figure féminine et enfantine..

Ça va mal et ça empire, ainsi la polygamie avance ; ne nous fions plus à l’idée que la pratique est uniquement symbolique, ce qui était déjà beaucoup ; d’après les sources données par le gouvernement lui-même, en janvier 2005 à New york devant le CEDAW, 5,65% des mariages sont polygames contre 1% dans les années 60. On nous dit que se sont les islamistes enrichis, peut-être, mais ne sont-ils pas Algériens ? Cette remarque - « oui mais ce sont des islamistes » - n’est pas rare. Souvent elle nous est servie pour nous faire accepter l’inacceptable. Allons-nous vers deux modèles de société ? Les dispositions concernant la polygamie et le tutorat qui renvoient aux capacités acquises par les femmes de se défendre toutes seules semblent aller dans ce sens. Les Ordonnances, et tout l’appareil institutionnel qui entoure la loi, de la magistrature à la police semble observer la même attitude, on intervient a minima. Que la société se débrouille avec les traditions et l’interprétation de la loi. Ici la loi n’a pas pour fonction de cristalliser un projet novateur de société, comme le code de la famille tunisien en 1956, mais de surfer sur la réalité. Bref, en d’autres mots, sur la question des femmes et de la famille, il y a une absence dramatique de projet politique.

Certes on dira, et avec raison, qu’il n’y a pas de projet politique dans ce pays, en général, et que les choses se font et se défont au gré des forces en présence. Faux et vrai. L’absence de politique c’est encore une politique ou disons plutôt une stratégie de pouvoir. Et dans les stratégies de pouvoir qui se sont mises en place en Algérie dès l’indépendance, d’une manière de plus en plus évidente, est utilisé le rapport de domination des hommes sur les femmes. Ce rapport de domination sur les femmes est le seul identifiant politique (l’art de vivre ensemble) accordé aux hommes de ce pays. Le peuple veut discuter, laissons-lui le pouvoir absolu sur les femmes. Quand notre président de la République se plaint de ne pouvoir rien faire en matière de droit de la famille, ceci est une fausse confidence : « J’ai pu changer la loi sur les hydrocarbures mais je ne peux pas toucher au code de la famille . » Pour parfaire le faux-semblant, c’est par voie régalienne que les amendements ont été promulgués. Ainsi, l’idée que le pouvoir est plus moderne que le peuple est ancrée. Et beaucoup s’y plient, « On ne peut rien contre les mentalités. »

Le maître mot est lâché, « les mentalités ! » En réalité, le pouvoir ne prend pas le risque de remettre en cause ce qui le pérennise. Le peuple veut discuter, donnez lui les pleins pouvoirs sur les femmes !

Que peut-on ajouter à ce que nous nous sommes épuisées à dire, expliquer, démontrer sur l’infériorisation des femmes dans notre pays, par la coutume, la religion, la loi, la pratique sociale, les mœurs, l’économie. Là où nous nous tournons, nous nous heurtons à un mur d’incomphréension, de mauvaise foi, de couardise. De nombreux hommes, pères, frères, maris, fils condamnent cette situation dans le privé, dans les dîners, dans les discussions sans fin qui nous agitent, et chacun de citer à l ‘appui de ses convictions les sourrates et versets, d’évoquer la Sunna et ses multiples hadiths ? Mais le dîner fini, la discussion terminée, où sont-ils ? Et que dire des hommes politiques ? Dans les années 90, nous avions cru à un sursaut, la démocratie et la liberté étaient en danger et en les défendant nous étions défendues, car il n’y a pas de démarche féministe possible en dehors de la liberté et l’égalité de tous les citoyens. Mais aujourd’hui, ce souffle a quitté la nation. Et nous sommes les plus pénalisées par la panne de notre société. Face au libéralisme économique et au contrôle du pouvoir, il n’y a pas le quart d’une idée qui soit produite sur notre devenir. Quelle société voulons-nous maintenant que nous sommes si riches ? (Les réserves en dollars sont si phénoménales que nous avons du mal à les matérialiser.)

Hier, nous n’avions pas tellement d’argent, mais nous avions de l’espoir, des idées politiques, des utopies, aujourd’hui, nous avons de l’argent et nous n’avons pas d’idée, nous somme pauvres. Hier, nous avions des ennemis bien définis, le parti unique, l’union des femmes. Hier, nous subissions la diabolisation par nos ennemis, nous les progressistes, nous étions des traîtres, les alliés des « impérialistes et néo-impérialistes ». Nous devions sans cesse nous coltiner avec le vieux fond nationaliste qui ne savait pas que la guerre de libération était finie. Et gagnée. Aujourd’hui, notre ennemi c’est tout le pays, un pays endormi qui se laisse porter par des courants contradictoires qui très paradoxalement semblent se renforcer les uns les autres, le courant du libéralisme économique, le courant du consumisme, le courant du traditionalisme identitaire.

La violence et l’idéologie islamique sont rassénées par la Concorde civile et le « business ». Chacun peut vaquer à ses occupations, tout est sous contrôle, le pouvoir des hommes sur les femmes et le pouvoir des uns sur les citoyens.

Mais chut, ici on dort. Rendez-vous au 8 mars 2007.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 6 mai 2006.


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Wassyla Tamzali, avocate et directrice du Collectif Maghreb Égalité

Née en Algérie en 1941, elle a exercé de 1966 à 1977 le métier d’avocat à la Cour d’Alger et mené parallèlement des activités journalistiques et culturelles. Rédactrice en chef du premier hebdomadaire maghrébin libre « contact » (1970-1973), elle est auteur d’un livre (1975) sur le cinéma maghrébin qui est un plaidoyer pour la liberté d’expression « En attendant Omar Guetlato », et un ouvrage d’art sur la parure des femmes berbères ‘’Abzim’’, un hommage à la créativité des femmes de son pays (1986). En 1996, elle est nommée Directrice du Programme de l’UNESCO pour la Promotion de la condition des femmes de la Méditerranée. Elle est, depuis avril 2006, Directrice exécutive du Collectif Maghreb Égalité, dont elle était membre membre fondateur. Son plus récent livre, Une femme en colère, Lettre d’Alger aux Européens désabusés, a été publié aux éditions Gallimard, en 2009.



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