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janvier 2004


Les ombres de Kaboul : impressions afghanes
Arrivée à Kaboul et premières rencontres

par Nicole Barrière, sociologue et poète






Écrits d'Élaine Audet



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Tandis que nos discussions vont bon train, nous approchons du but, Kaboul est annoncé et c’est avec un sentiment étrange que je me penche vers le hublot : à perte de vue, une ville dans les tons ocre, un quadrillage de maisons, je pense aux villes du Moyen Orient, un peu d’anxiété s’empare de moi, que vais-je ressentir en sortant de l’avion ? Je ne sais pourquoi mais la première intuition lorsque je me pose quelque part détermine pour beaucoup la suite de la rencontre avec un pays. J’ai ainsi le souvenir d’un voyage en Corse où l’atmosphère était si lourde, si pesante, dès l’aéroport d’Ajaccio, qu’il m’avait été très difficile de vivre détendue pendant le séjour.

Atterrissage, descente de l’avion, il fait beau, l’air est frais, ce qui me frappe est une sensation de calme, une atmosphère paisible, comme si Kaboul lassée de tant de violences et de combats voulait retrouver une douceur de vivre. C’est l’étonnement, après tant d’anxiété et de questions, tout est autre et comme c’est souvent le cas, ce ne peut être autrement. Evidemment, les alentours de l’aéroport offre un visage de désolation, avec des carcasses d’avion, des monceaux de ferrailles, des traces d’impact de tirs comme si tout avait été criblé de balles, il me revient des images de la région de Da-Nang au Vietnam, des murs fortifiés, des sacs de sable qui contrastent avec l’air doux et tranquille qui parcourt le ciel.

Débarquement : les gens attendent, les regards disent toutes les nuances d’étonnement, d’éloignement, de détachement, regards rêveurs et brillants de rêves perdus : dans l’or des regards flotte encore le songe.

Longue file d’attente pour les passages aux différents contrôles d’arrivée, avec une ambiance détendue, accueillante et aussi parmi la circulation des différents uniformes, l’expression d’une détermination et d’une fierté.

Nous sommes accueilles par N., chaleureuse et grave, elle nous fait l’honneur de son accueil et c’est très émouvant. Elle tient visiblement à ce moment d’accueil sur le sol de son pays.

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Photo : Nicole Barrière, 2003
À droite N. Barrière, avec Nagiba, professeure de mathématiques à l’université de Kaboul.

A la sortie, les nombreux porteurs de bagages se précipitent, d’interminables négociations commencent avec les chauffeurs des voitures, je regarde l’entrée de l’aéroport qui souhaite au voyageur " have a good trip ", et toujours la douceur du soleil ocre, les paysages.

Les voitures se mettent en route, je regarde les blocs de ciment le long des rues, les immeubles éventrés, d’autres fortifiés, barbelés et sacs de sable, je voudrais garder en mémoire chaque détail. Nous arrivons à l’hôtel, confort sommaire mais qui est un luxe comparé à la vie ordinaire des Kaboulis : nous avons une salle de bain attenante avec une douche.

Je n’ai guère le temps de prendre possession du lieu, je tombe de sommeil. Mon repos sera de courte durée, après trente minutes je suis sur pied, je descends dans le restaurant voisin qui sera notre lieu de ralliement. Je commande un potage au poulet, les discussions entre Français vont bon train au milieu d’Afghans, organisateurs, chauffeurs ou serveurs. Beaucoup d’animation, un Afghan me parle, il s’appelle A., il vient de Badakhshan, c’est un ami de L. Alors s’installe une relation singulière, il m’explique qu’il s’occupe de reconstruction, qu’il ouvre des classes pour les orphelins. Plus tard, il nous emmènera visiter une boulangerie tenue par des femmes qui font le pain et le distribuent aux orphelins.

Je n’aime pas les visites « organisées » qui mettent la misère à distance, beaucoup d’enfants sont là, des femmes pleines de gravité et volonté, des hommes pleins de détermination et aussi de lassitude. Ils chassent les enfants qui se sont agglutinés, et ceux-ci s’éparpillent comme une volée de moineaux. Tant de misères dans ce quartier déjà éloigné du centre, je ne supporte pas les photos qui sont prises, je ne veux pas de mise à distance ni de discours sur la situation présente, ces histoires qu’on se raconte pour faire prévaloir sa propre logique et sa propre analyse.

Se confronter sur place, faire avec l’autre son voyage, avec l’effet de ce voyage qui révèle sa propre étrangeté et son propre mal-être.

La boulangerie est un local très sombre, je vois le regard d’une vieille femme me fixer, je sens les larmes couler, je lui prends la main, je renouvelle ce geste avec chacune des femmes, je ne sais si l’amitié que je veux transmettre passe, je ne sais pas, la misère de l’autre laisse ouvertes toutes les interrogations et commence ce sentiment qui ne me quittera plus, me sentir si démunie devant la détresse et la misère, me sentir si inutile devant les regards qui questionnent et demandent que leur soit rendu l’espoir.

Lorsque nous sortons, les enfants sont là, souriants, curieux, je m’approche de l’un d’eux, je l’embrasse, le sourire grandit et le père qui regarde la scène me remercie, je les embrasse tous, alors seulement, je demande l’autorisation de les photographier. J’essaie de me tenir à cette ligne de conduite : observer, respecter, approcher l’autre avec le plus de vérité et être en constante conscience de ce que je vis de l’instant.

Dans cet instant et ce lieu pourrais-je m’y retrouver, à faire route avec l’autre, n’est-on pas à un moment dans une impasse, l’impasse où mène l’ Occident, lorsqu’il légitime la violation des droits humains, lorsqu’il ferme les yeux sur la misère du monde ?

A. a vu mes larmes, il me parle de son association, il faudra que je pense à tout cela, à toutes les choses nécessaires dans ce pays en ruines.

En rentrant à l’hôtel, je lui montre les différentes adresses des personnes à qui je dois remettre des messages, il m’assure qu’il les va contacter pour qu’elles me rendent visite, il me demande mon numéro de chambre, je suis tellement absorbée par ces messages à remettre que je le lui donne. Je comprendrai ensuite que ce n’est pas me rendre service qui le motive et ce sera amusant ! Nous rentrons, je monte me reposer après ces périples, je m’installe, et pendant que je prends une douche, j’entends frapper, dans un premier temps je ne réponds pas, mais on continue de frapper, je demande qui est là, c’est A., je lui dis que ce n’est pas possible, il insiste, je m’habille en vitesse, lui ouvre et le reçois sur le palier, il veut entrer, me voilà en train de négocier ma liberté de vivre à ma guise, devant mon refus, A. me la joue à l’Afghane, jurant sur son honneur la main sur le coeur que je suis son invitée, qu’il veut me rendre service etc..., je lui réponds qu’il est trop tard pour ce soir pour contacter les personnes, il fait nuit, nous verrons le lendemain. Il s’en va, dépité, il en sera vexé pendant une partie du séjour !

Pourtant, quelques minutes après, à nouveau on frappe, une autre voix me répond, j’ouvre et me trouve devant un grand gaillard qui me propose du thé, du café etc... je le remercie et lui dis que je suis fatiguée et souhaite me reposer, il repart visiblement content de sa tentative, ce sera ensuite à chaque fois que je le croiserai un sujet de plaisanterie, il me taquinera en disant : « Some tea, Afghan tea ? » D’autres seront encore plus explicites...

Cela sera plus tard un sujet de réflexion sur la frustration des hommes de ce pays. Dans l’apartheid qu’ils infligent aux femmes, ils en vivent les conséquences, ce qui les rend quelque peu obsédés dès qu’ils voient une femme qui est dévoilée, il y a le regard, curieux, ou désapprobateur qu’ils portent sur elles et il y a le désir de la séduction qui les hante. Or rien ne séduit moins que la privation de liberté, que d’ignorer l’autre en tant qu’être humain pour ne le considérer que comme un objet. Il faudra sans doute beaucoup de temps pour casser l’ancrage machiste des relations que les hommes Afghans entretiennent avec les femmes. Cette attitude inscrite dans tout le fonctionnement de la société en fait un comportement injuste et criminel parce qu’il se décline en toutes sortes de violences et de privation des droits. De ce point de vue, si 100% des femmes étaient considérées comme disparues sous l’époque des talibans, je pense que ce pourcentage reste autour de 97% aujourd’hui et que la vie n’a pas fondamentalement changé pour elles dans leurs rapports quotidiens avec les hommes.

Suis-je venue pour palper les contours d’ici qui transitent jusqu’en Occident : laïcité, voile, signes de l’aliénation de la femme ?

La nuit est paisible, de temps à autre des chiens aboient, plus tard ce sera le tour du muezzin, les bruits de la nuit sont les bruits normaux d’une ville, avec des voitures qui roulent, des klaxons, un bourdonnement presque parisien s’il n’était ponctué par le claquement des sabots des chevaux au petit matin.

A part cela, comment penser être à Kaboul dans ce bercement familier ?

Le soleil filtre à travers les rideaux de la fenêtre et le rayonnement semble enflammer la chambre d’un rayon doré, j’étouffe un peu derrière ces rideaux opaques et l’impossibilité d’ouvrir les fenêtres.

La pollution à Kaboul atteint des records, la combustion pour les chauffages, les voitures qui soulèvent une poussière terreuse, très vite l’air prend une couleur brune, et devient vite suffocant.

J’aime bien me promener le matin dans les villes que je découvre, cependant là, je n’aurai pas ce loisir, il nous est intimé de ne sortir qu’accompagnés d’Afghans dont on soit sûrs. Il suffit d’apercevoir les hommes en faction dès qu’on sort de sa chambre, au bout de chaque couloir, ils semblent là en attente, comme tous ceux qui espèrent quelque chose de la vie, des sentinelles au sourire lumineux ou au regard pensif. A l’entrée de l’hôtel également, je salue l’homme assis devant, hier déjà, je l’aurais cru au repos mais il veillait et j’ai pensé qu’il veillerait ainsi dans le froid de la nuit.

Seule la présence de ces hommes de garde signale un éventuel danger, et pourtant, je ne parviens pas à sentir ce possible danger.

La peur ressentie avant le départ s’est dissoute dans la rencontre d’une même humanité, celle du regard des enfants, celle du regard de la vieille femme, et dans le regard souvent pensif des hommes.

Page trois : "La Conférence pour les droits des femmes
en Afghanistan"

© Tous droits réservés Nicole Barrière

Mis en ligne sur Sisyphe, janvier 2004


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Nicole Barrière, sociologue et poète

La Cave à poèmes

Sociologue d’entreprise, Nicole Barrière a un parcours de poète engagée. Elle a publié cinq recueils de poésie dont Le Maret sauvage (1987) et La croisée des mots (1993). Elle a obtenu un prix à Postésie en 1995 et un prix au concours international de poésie érotique en juin 2000. Elle est présidente de Polyglotte, revue et association d’échanges culturels euro-arabes, et sociétaire des Poètes français. En 2000, elle a publié Courants d’R, illustré par Nicole Durand, et en mai 2001, Longue vie à toi, marcheuse de l’impossible ! , poème bilingue français/persan, préfacé par Philippe Tancelin, président du Centre International de Créations d’Espaces Poétiques (université Paris 8). Le bénéfice de la vente de ce recueil a été versé aux associations de soutien aux femmes d’Afghanistan. Ce recueil a été réédité en 2002 et a reçu le Grand Prix de la Ville de La Baule.

Avec le poète afghan Latif Pedram, Nicole Barrière a lancé en novembre 2001 un appel à création poétique " Caravanserail, 1001 poèmes pour la paix en Afghanistan ". Ils ont reçu plus de 1000 poèmes de 40 pays différents : les poèmes sélectionnés ont donné lieu à un spectacle en avril 2003 à l’Unesco à Paris et, en juin 2003, à Duschanbé au Tadjikistan. Deux livres des poèmes reçus ont été publiés à Kaboul en juin 2003, un destiné aux enfants, l’autre, aux adultes.

Nicole Barrière a également contribué, en 1996, à un montage audio-visuel astronomie-poésie dans le cadre de la Nuit des étoiles avec Daniel Kunth, astrophysicien et, en 1998, à l’écriture d’un livre sur les quasars (Édition Flammarion), auquel elle a apporté une note poétique, ainsi qu’à quelques articles sur les mots de l’astronomie dans la revue Alliage. En juin 2003, elle a contribué à l’illustration poétique des cinq saisons du yoga (énergétique chinoise et philosophie tibétaine) d’un CD de yoga avec le professeur Roland Cadoz. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles : Le passeur de coquelicots, Errances, La chambre d’Elise, Amours partagées et elle a publié des articles dans plusieurs revues. Depuis novembre 2002, elle mène une recherche de création de vidéo-poésie avec la plasticienne-vidéaste Claire Artemyz.



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