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Prostitution - Comment être solidaire sans se renier

18 novembre 2006

par Micheline Carrier

Peut-on être solidaire sans endosser en même temps toutes les valeurs et toutes les prises de position d’autrui ? Je le crois. Comme à peu près tout sur cette merveilleuse planète, la notion de solidarité est relative. En présence de valeurs et de positions opposées, il arrive parfois qu’il nous faille choisir un camp. La solidarité envers les femmes ne consiste pas à appuyer n’importe quelle revendication, ni à appuyer des femmes du seul fait qu’elles soient des femmes.



J’ai été solidaire de Pauline Marois lorsqu’elle a posé sa candidature à la direction du PQ parce que j’estimais qu’elle avait l’expérience et la compétence nécessaires pour diriger son parti. Mais si cela avait signifié d’endosser le programme du Parti québécois, j’aurais refusé. À mes yeux, le PQ et le PLQ sont les deux faces d’une même médaille, l’une étant simplement un peu plus usée que l’autre.

Je peux être solidaire des femmes lesbiennes, des femmes autochtones, des femmes musulmanes pour des raisons précises, etc., mais cela ne signifie pas que je m’engage à endosser toutes les positions de tous les groupes de femmes lesbiennes, autochtones, musulmanes, etc. D’ailleurs, elles ne sont pas plus unanimes sur maints sujets que ne l’est l’ensemble des femmes sur la prostitution.

Je me sens solidaire de toutes les personnes prostituées dont je réclame la décriminalisation totale, le droit à des services sociaux et sanitaires appropriés à leurs besoins, COMME Y ONT DROIT TOUTES LES AUTRES CITOYENNES. Toutefois, le fait de me sentir solidaire de ces réclamations ne m’oblige pas à endosser ce pour quoi un petit nombre d’entre elles militent, à savoir la reconnaissance officielle de la prostitution comme travail et la décriminalisation des proxénètes et des prostitueurs clients (et peu m’importe « l’avis » des prostituteurs sur le statut qu’ils préfèrent pour les femmes prostituées). Si, "par solidarité", je soutenais cette position, il faudrait que je renonce à mes propres valeurs. Il faudrait aussi que je me désolidarise de la majorité des femmes prostituées qui, elles, ne réclament pas de meilleures conditions pour "être prostituées" ; elles veulent sortir de la prostitution, qu’elles considèrent un moyen de survie provisoire, par lequel un grand nombre se fait piéger. Ces femmes prostituées pourraient-elles affirmer que leurs consoeurs, qui voient la prostitution comme un travail et nient l’aliénation que la majorité disent subir, ne se montrent pas solidaires ? En réalité, qui détient l’autorité pour authentifier la solidarité chez les unes ou chez les autres ?

La diffamation

Est-ce que je me livre à de la diffamation si je dis que le groupe Stella fait la promotion de la prostitution ? Je ne le pense pas. Le groupe Stella milite publiquement pour faire reconnaître la prostitution comme un métier et lui donner une légitimité que je ne lui reconnais pas et, à mes yeux, ce militantisme fait la promotion de la prostitution. Quand l’essentiel du discours public d’un groupe, comme c’est le cas du discours du groupe Stella, consiste à essayer de convaincre le plus grand nombre que tout irait mieux pour l’ensemble des personnes prostituées (et de la société) si on décriminalisait totalement la prostitution et légiférait pour améliorer les "conditions de travail" et les services à leur donner, mais sans combattre le système prostitutionnel lui-même qui repose sur les proxénètes et les clients, j’estime que ce groupe fait la promotion de la prostitution. Il n’y a rien de diffamatoire à le dire.

L’argument de la diffamation survient alors que s’émoussent certains arguments qui n’ont pas intimidé tout le monde : par exemple, ne pas soutenir la position de la prostitution comme travail serait encourager la violence envers les prostituées ; considérer la prostitution comme une forme de violence serait une insulte et du mépris envers les personnes prostituées ; voir la prostitution comme une forme d’oppression serait attaquer, humilier ou blesser les personnes prostituées (même si on sait que la majorité s’estiment elles-mêmes opprimées). Personne ne devrait se laisser intimider ou culpabiliser par de tels propos. Celles qui militent en faveur de la prostitution, et justifient l’appui que l’UQAM (et d’autres groupes) accordent à de la propagande banalisant la prostitution et déguisée en formation, ont le droit d’exprimer ce qu’elles veulent sur les sites féministes ou ailleurs. Alors, d’autres ont autant le droit d’exprimer des opinions différentes, et même opposées, sans être soupçonnées de diffamation ou d’incapacité à se solidariser.

Si on ne fait pas de différence entre, d’une part, Fathers for Justice dénonçant les subventions versées aux groupes qui font le travail de l’État en aidant les femmes victimes de violence conjugale ou d’autres formes de violence et, d’autre part, la critique d’une institution d’enseignement supérieur qui soutient une activité soi-disant de "formation" sur "le travail du sexe", ou encore, la critique de l’attribution d’une somme substantielle provenant du fond de lutte contre le sida à un forum pro-prostitution destiné à discuter de stratégies, notamment, pour faire reconnaître la prostitution comme travail, je ne pense pas qu’ajouter un commentaire sur le sujet y changerait grand-chose. (« 270 000$ pour le Forum XXX »).

Comme Ana Popovic, qui a publié un article modéré, équilibré et juste sur ce site, je m’interroge sur les intérêts que poursuit l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en soutenant des activités de propagande sous la fausse appellation de "formation". Le vernis universitaire ne changera rien au fait que le système prostitutionnel est parmi les plus anciens systèmes d’aliénation des femmes et qu’il ne suffit pas "d’améliorer les conditions d’exercice de la prostitution" pour que ce système cesse d’être aliénant. Dans un contexte social où la prostitution est entourée d’un halo de prestige, il faut un certain courage pour affirmer sa dissidence. La parole publique représente pourtant le seul moyen de démontrer qu’il n’existe pas de consensus en faveur de la décriminalisation des proxénètes et des prostitueurs, bien qu’il en existe un en faveur de la décriminalisation des personnes prostituées (voir les références ci-dessous).

Si des groupes de promotion de la prostitution comme un travail ont maintenant une telle audience auprès des pouvoirs publics et de la population, c’est parce qu’ils ont longtemps été les seuls à prendre la parole sur le sujet et ont eu tout le loisir de faire croire à un consensus en leur faveur.

Mais le silence pèse lourd sur celles qui veulent quitter la prostitution et ne bénéficient pas d’aide institutionnelle ni de soutien direct de groupes militants. Je me sens solidaire d’abord de ces femmes et, en même temps, je respecte les autres, sans partager leurs valeurs ni leurs objectifs.

Micheline Carrier

- Cet article répond à un message écrit par Nicole Nepton sur la liste Netfemmes et sur Cybersolidaires pour commenter l’article d’Ana Popovic, du Centre des femmes de Laval (« L’UQÀM est-elle complice de l’industrie du sexe ? »).

Quelques prises de position sur la prostitution dont vous entendez rarement parler dans les médias :

- Sisyphe
- Regroupement québécois des CALACS
- Association canadienne des CALACS
- CALACS Entre Elles
- La CLES
- La CLES-Abitibi/Témiscaminque
- La CLAP
- Le Centre des femmes de Laval
- La Fédération des femmes du Québec

Mis en ligne sur Sisyphe, le 14 novembre 2006

Micheline Carrier


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2465 -