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jeudi 21 janvier 2010

Haïti - Sept longs jours de détresse, et les secours "commencent" seulement à s’organiser ?

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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Au cours des sept longs jours qui se sont écoulés depuis le séisme qui a frappé Haïti, je suis passée de l’anéantissement à la colère devant la détresse que vit le peuple haïtien et le spectacle que nous en donnent les médias. La colère de l’impuissance, certes, mais pas seulement. La colère d’une citoyenne qui a l’impression qu’on lui cache une partie de la vérité sur la « gestion » de ce drame.

Sans doute les médias québécois et canadiens – ceux qui nous sont les plus familiers - se croient-ils investis de la mission de susciter compassion et générosité en nous montrant quotidiennement, et à répétition, des images qui transmettent toutes le même message sur la cruelle réalité. Mais ce faisant, ils tissent aussi le rideau qui nous cache l’envers de la scène. Car il y a un envers à ce triste décor, et peut-être est-il moins « montrable » que le devant, d’où les questions esquivées ou à peine formulées.

Une fois dégagé des émotions paralysantes, on constate que les médias jouent un double rôle dans cette crise, celui de témoins-voyeurs et celui de courroies de transmission des points de vue officiels. Au septième jour de cette tragédie, ils en sont encore à nous répéter que « les secours commencent à s’organiser ». Mais quant à savoir pourquoi les secours commencent seulement à s’organiser, ils restent vagues : les décombres empêchant la circulation, la destruction des infrastructures, la difficulté de circuler, l’aéroport congestionné, la désorganisation du gouvernement en place.

Mais encore ? Les médias se montrent habituellement plus curieux. Cette fois, ils ont l’air de vouloir nous distraire de questions lancinantes.

Comment expliquer le flagrant manque de coordination des activités de secours ? Pourquoi a-t-on laissé une population en détresse errer dans une ville ravagée, Port-au-Prince, au lieu d’organiser dès les premiers jours son déplacement par groupes (à pied au besoin, les Haïtiens en ont l’habitude) vers différents points du pays, ce qui aurait pu faciliter les fouilles dans les décombres et la distribution de l’aide humanitaire, vivres et soins médicaux ? Bien sûr, il est facile de penser ainsi quand on n’est pas sur place. Mais ne pas être témoin direct d’un événement n’a jamais empêché de s’interroger, surtout quand ceux dont c’est le métier de le faire s’en abstiennent pour ne rapporter à satiété que ce que tout le monde a compris depuis sept jours : les Haïtiens ont besoin d’aide, ils souffrent, ils sont malheureux.

Pourquoi le plus riche et le plus puissant pays du monde, détenteur d’une technologie hypersophistiquée, de communications aériennes hyperdéveloppées, capable d’envoyer des gens sur la lune depuis quatre décennies et d’occuper d’autres pays en y semant la guerre, pourquoi ce pays n’a-t-il pas réussi, après sept longs jours, à fournir suffisamment de nourriture, d’eau et de services médicaux à une population située à quelques centaines de kilomètres de ses côtes ?

Serait-ce parce qu’il est plus apte à semer le chaos dans le monde qu’à y mettre fin ?

Quelle est la responsabilité de chacun dans la lenteur des opérations ? Le souci de qui doit contrôler y est-il pour quelque chose ? Quelle place les rivalités France-États-Unis y jouent-elles ? Et le Canada ? Outre contrôler l’aéroport de Port-au-Prince, quel rôle jouent les États-Unis dans l’organisation et la dispensation des secours aux sinistrés ? Et pourquoi ont-ils empêché à plusieurs reprises les avions de Médecins sans frontières*, chargés de matériel et de personnel médical, d’atterrir alors que des gens meurent faute de soins ?

Certains seraient-ils davantage préoccupés du risque que des terroristes puissent profiter du chaos pour les attaquer, à partir d’un pays dévasté, que de la détresse du peuple de ce pays ?

On en apprend finalement assez peu sur ce que font concrètement les secours étrangers sur le terrain. Nous montrer des parachutes laissant tomber des vivres et de l’eau sur un grand terrain ne nous explique pas pourquoi des avions ou des hélicoptères avec du personnel ne peuvent se poser pour aller distribuer dans un ordre relatif ces vivres. Il est facile de conclure que les plus forts y auront accès d’abord. À une émission de radio, un Haïtien sur place rapportait que des hommes jouent du muscle et refoulent femmes et enfants de certains lieux où se distribuent la nourriture. Tout le monde a faim et soif, c’est aux organisateurs de l’aide humanitaire de s’assurer que tout le monde a sa part.

Il ne sert à rien de faire valser les centaines de millions de dollars que tout un chacun a promis pour aider Haïti. Voyons si ces promesses seront tenues et comment. Si cet argent servira le pays ou les firmes internationales qui iront y construire, les compagnies pharmaceutiques et autres multinationales fournisseuses de services. On a fait ces promesses ailleurs, en Afghanistan, par exemple, où une grand partie des milliards promis a servi surtout à occuper le pays et à y faire la guerre pour des intérêts autres que ceux des Afghan-es.

Des pays comme le Canada, les États-Unis, la France pourraient-ils être tentés de profiter de la situation de détresse d’Haïti ? Hélas, le passé est garant de l’avenir. Quelles tractations y a-t-il en coulisses afin d’imposer à Haïti des conditions à l’aide qu’on lui apporte ? Ne serait-il pas tentant pour les pays aidants de « reconstruire Haïti » en cherchant à solutionner leur propre crise économique ? Par exemple, en créant des emplois pour leurs ressortissants, dans ce pays dévasté, sans que le peuple haïtien lui-même en tire profit à moyen et long terme ?

Que l’on parle déjà de « reconstruire Haïti » alors que des milliers de personnes sont encore sous les décombres, que des milliers souffrent de la faim et de la soif, que des milliers n’ont pas les soins d’urgence requis, et que « les secours commencent (seulement) à s’organiser », selon les médias, devraient nous rendre prudents et critiques.

Il n’est pas nécessaire d’envoyer en Haïti plus de reporters qui nous répéteront et montreront ce que nous savons déjà. Des journalistes critiques, des analystes, des journalistes d’enquête mandatés pour s’interroger sur les jeux de pouvoir qui se profilent dans la gestion de cette crise humanitaire. C’est ce qu’il faudrait. Des médias moins voyeurs que chiens de garde de l’information, de toute l’information. Qui cherchent toute la vérité et nous la transmettent.

* « Haïti : le coup de colère de Médecins sans Frontières ».

Mis en ligne sur Sisyphe, le 20 janvier 2010

« Ottawa refuse d’assouplir les règles d’immigration », par Malorie Beauchemin, Cyberpresse, le 20 janvier 2010.


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Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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  • Haïti - Sept longs jours de détresse, et les secours "commencent" seulement à s’organiser ?
    (1/1) 22 janvier 2010 , par Internaute





  • Haïti - Sept longs jours de détresse, et les secours "commencent" seulement à s’organiser ?
    22 janvier 2010 , par Internaute   [retour au début des forums]

    « Les vrais pilleurs », un article de Christian Rioux dans Le Devoir du 22 janvier 2010 :

    Cette semaine, le quotidien Le Monde publiait un article passionnant sur la façon de construire des maisons résistantes dans les pays sujets aux tremblements de terre. Le texte concluait qu’il n’en coûtait pas tellement plus cher d’adapter les bâtiments, mais qu’il fallait respecter certains principes de base. Et l’ingénieur de conclure que le problème le plus grave était ailleurs : « La plupart des gens compétents sont partis d’Haïti. Il y a peu d’architectes et d’ingénieurs sur place pour construire bien. »

    Illustrant cette réalité dramatique, Libération publiait deux jours plus tard une entrevue avec l’un de ces meilleurs experts internationaux de ces questions. Diplômé des grandes universités nord-américaines, Patrick Paultre dirige le Centre de recherche en génie parasismique de l’Université de Sherbrooke. Comble d’ironie, il est haïtien !

    Lorsque j’entends des calculs savants concernant le coût de l’aide canadienne à Haïti, j’éprouve toujours un sentiment étrange. Je ne comprends pas pourquoi cet effort n’est pas comptabilisé dans la colonne du remboursement de la dette. A-t-on pensé un seul instant au nombre d’ingénieurs, de chimistes, d’enseignants et d’écrivains qu’Haïti nous a offerts sur un plateau d’argent depuis un demi-siècle ?

    Haïti n’a pas de mines et encore moins de pétrole. Mais il a des cerveaux. Comme le disait Dany Laferrière, « la culture est la seule chose que Haïti a produite ». Son élite est même l’une des plus brillantes au monde, comme en témoignait de façon éloquente le géographe Georges Anglade, mort la semaine dernière à Port-au-Prince et qui fut l’un des fondateurs de l’Université du Québec à Montréal.

    Le Canada se pavane à l’étranger en se vantant d’avoir une gouverneure générale haïtienne. Mais sait-on qu’il est l’un des principaux bénéficiaires du pillage des cerveaux haïtiens ? C’est sans vergogne que nos universités s’arrachent ces experts souvent formés à l’étranger. Résultat : en Haïti, « il y a un déficit criant de professionnels de la santé, car beaucoup de médecins haïtiens ont émigré vers le Canada ou les États-Unis », confirmait cette semaine la responsable de la mission de Médecins du monde en Haïti, Anne Artubia.

    S’il fallait calculer ce que nous a rapporté cet exode, on arriverait probablement à des chiffres supérieurs à ceux établis il y a quelques années par le Dr Edward Mills. Ce médecin du British Columbia Center for Excellence in HIV avait conclu que le Royaume-Uni avait économisé

    126 millions de dollars grâce au seul recrutement de médecins ghanéens entre 1998 et 2002. Selon le même chercheur, ce recrutement intensif contribue à la crise sanitaire que connaissent les pays les plus pauvres. Or, selon une étude de l’ONU publiée en 2007, Haïti est le pays pauvre où le taux d’exode des professionnels qualifiés est le plus élevé. Quatre personnes qualifiées sur cinq quittent le pays. Cela veut dire que, pour obtenir un médecin, Haïti doit en former cinq. Du bonbon pour le Canada !

    Certains prétendront que cette perte de capital humain peut être compensée par des transferts de technologie, d’argent et d’expertise vers le pays d’origine. Or la même étude de l’ONU montre bien que ces avantages n’existent pas pour les pays les plus miséreux. À l’exception de l’argent qu’envoient les Haïtiens expatriés dans leur pays, il s’agit d’une perte sèche.

    Le Canada prétend être à la pointe en matière d’immigration, pourtant il s’est rarement interrogé sur le tort qu’il pouvait causer aux pays les plus pauvres en pillant ainsi leurs cerveaux. Il faut dire que l’immigration est un tel tabou chez nous que le seul fait de poser des questions suffit à vous faire traiter d’affreux réactionnaire. Je me souviens de l’embarras de la ministre de l’Immigration du Québec, Yolande James, lorsque je lui avais demandé si le Québec ne contribuait pas au pillage des pays pauvres en sélectionnant les travailleurs les plus qualifiés. Elle s’était contentée de répondre que le Québec n’avait pas le choix devant la concurrence.

    Il se peut que le Québec n’ait pas le choix, mais cela devrait-il pour autant nous empêcher de réfléchir ? Il y a longtemps que les partis sociaux-démocrates européens dénoncent les politiques d’immigration, calquées sur celle du Canada, qui donnent préséance aux immigrants jeunes, instruits et fortunés quitte à piller certains pays. Malgré la concurrence féroce, le Royaume-Uni a interdit le recrutement permanent de personnels médicaux en Afrique australe et dans les Caraïbes afin de ne pas appauvrir un peu plus ces régions. Plusieurs pays européens n’accordent que des visas temporaires aux étudiants africains afin de s’assurer qu’ils rentrent chez eux une fois leurs études terminées. Certains ont même expérimenté des aides au retour afin d’aider les professionnels africains à créer des entreprises dans leur pays d’origine. Le retour au pays est un des principes clés des politiques d’immigration de l’Union européenne, qui serait seule en mesure d’imposer un semblant de règle internationale dans un monde où le pillage éhonté demeure la règle.

    Ce n’est certainement pas le jour où tous les Haïtiens seront à Montréal que le pays se portera mieux.

    - Le Devoir.


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