| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






mercredi 18 décembre 2013

Janice G. Raymond – Prostitution : "Pas un choix, pas un travail"

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


"Insectuel - Le secret du papillon noir", de Barbara Sala
Antoinette Fouque - Faire feu de tout bois
Djemila Benhabib – Une pensée articulée et un ardent plaidoyer contre l’islamisme politique
La vérité sur l’esclavage sexuel planétaire, un livre de Lydia Cacho
"Prénom Médée", déconstruction d’un mythe misogyne
Pascale Navarro - Le pouvoir des femmes en politique : utopie ou réalité ?
"Une femme en colère", de Wassyla Tamzali
La Marche mondiale des femmes dix ans plus tard
Place au conte : Célestine et le géranium magique
"D’ailleurs", de Verena Stefan : apprivoiser l’exil
Anaïs Airelle : poésie, colère et révolte
Thérèse Lamartine : Polytechnique, le roman
Un premier recueil de haïkus par des femmes francophones
Des femmes : Une histoire du MLF de 1968 à 2008
Manon Tremblay répond à ce qu’on veut savoir sur les femmes et la politique
"Nous sommes tous des guerriers", de Sébastien Bec
Vision poétique et politique de Marie-Claire Blais
L’avortement, un droit jamais acquis
L’Agenda des femmes 2008 - La parole aux filles de 9 à 12 ans
Marie-Claire Blais, l’art au secours de la vie
Florence Montreynaud fait oeuvre d’amour et de mémoire
Micheline Dumont et Louise Toupin : Chroniques plurielles des luttes féministes au Québec
Françoise Gange et la mémoire ensevelie des femmes
" Permafrost " de Louky Bersianik, une pure intensité
Orpiment, la plénitude de vivre
« Débander la théorie queer », un livre de Sheila Jeffreys
Nicole Brossard et Lisette Girouard : nouvelle anthologie de la poésie des femmes au Québec
"Écorchées", un roman déchirant sur les femmes en prison
La féminisation linguistique : nommer notre présence au monde
Andrée Ferretti et la judéité vue de l’intérieur
Les femmes et l’institution littéraire
Lise Demers romancière - Du sable dans l’engrenage du pouvoir
Élisabeth Badinter dénature le féminisme pour mieux le combattre
Chahdortt Djavann - Un vibrant appel à la conscience
Des écrits inspirants par des femmes de parole







Dans son récent essai, Not a Choice, not a Job (2013), malheureusement pas encore traduit en français, Janice G. Raymond s’attaque à deux mythes : la prostitution considérée comme choix, comme travail. On a pris beaucoup de temps, nous rappelle l’auteure, à réaliser l’omniprésence et les conséquences désastreuses de la traite à des fins de prostitution. Un système qui génère 35.7 milliards de dollars et constitue une violation flagrante des droits humains.

Auteure féministe de plusieurs livres et articles, Janice G. Raymond, professeure émérite américaine en Études féministes et Éthique médicale à l’Université du Massachusetts à Amherst, a aussi été co-directrice générale de la Coalition internationale contre le trafic des femmes (CATW). Elle fait partie de ces universitaires qui ont consacré le meilleur de leur énergie et de leurs connaissances à dénoncer l’exploitation sexuelle des femmes et, plus particulièrement, à démystifier la prostitution et la mondialisation de l’esclavage sexuel.

Dans ce livre, comme dans ses nombreux articles (1), Janice G. Raymond démontre que la prostitution n’est pas une question de sexualité, mais d’exploitation sexuelle. Elle prouve que la légalisation et la décriminalisation du système prostitutionnel va à l’encontre des intérêts des femmes prostituées en encourageant la traite mondiale, en élargissant l’industrie du sexe et l’influence du crime organisé.

D’entrée de jeu, l’auteure trace un portrait déchirant de celles qu’on a enfermées dans ce milieu :

    Les femmes prostituées font partie des femmes disparues dans le monde. Beaucoup de femmes prostituées disparaissent pendant des années avant qu’on retrouve leurs restes dans des tombes de fortune. D’autres disparaissent physiquement quand leur corps est mutilé, blessé, handicapé. Un grand nombre d’entre elles disparaissent psychologiquement quand leur cerveau et leur pensée deviennent irrévocablement endommagés. Les femmes prostituées disparaissent économiquement lorsqu’elles perdent leur ’capital’, quand elles et leurs familles sont privées de revenus et de la capacité de générer des revenus. La prostitution est un système, un gynécide aux proportions tragiques où des milliers de femmes dans le monde disparaissent de multiples façons.

Raymond affirme que, si nous déclarons que la prostitution est un travail comme un autre, nous ne respectons pas la dignité des femmes prostituées, mais ne faisons que nous conformer aux exigences de l’industrie du sexe. Elle dégonfle aussi au passage ces autres mythes qui entourent la prostitution comme celui qui prétend que "le problème véritable réside dans l’exploitation sexuelle des enfants, parce que ces derniers n’ont pas le choix", contrairement aux femmes adultes. Cet argument ne tient pas la route, explique-t-elle, puisque plusieurs femmes prostituées adultes l’ont été quand elles avaient treize ou quatorze ans. N’est-il pas absurde de prétendre que, le jour où ces filles atteignent dix-huit ans, le fait d’être victimes de violences sexuelles à répétition devient par magie une question de libre choix ?

Un autre mythe très populaire affirme que seule la traite à des fins de prostitution est violente et forcée. À ce faux argument, Janice Raymond réplique que "la traite EST la prostitution mondialisée". Les liens entre les industries locales de la prostitution et les réseaux internationaux de trafiquants sont essentiels à l’expansion globale de l’industrie du sexe, et sont indissociables.

Sortir de la prostitution

En ce qui concerne les solutions, la chercheuse affirme qu’il est urgent d’avoir le courage et la volonté politique d’agir contre cet esclavage mondial des femmes et des enfants. Urgent de dénoncer d’abord toutes les pratiques prostitutionnelles pour ce qu’elles sont : non pas "travail du sexe", mais exploitation sexuelle. Pas un des droits de la personne, mais une violation de ces droits. Pas le résultat d’un consentement, mais d’un "formatage" violent par les proxénètes et le crime organisé.

Le principal défi des gouvernements, selon la chercheuse féministe, consiste aujourd’hui à refuser de reconnaître la prostitution comme un travail. Il leur faut plutôt protéger les femmes victimes de la traite et de la prostitution, défendre leurs droits et leur dignité. Elle dénonce aussi la tendance des gouvernements à mettre l’accent sur des solutions à court terme. Très souvent, les agences subventionnées n’essaient pas d’aider les femmes dans la prostitution à en sortir, mais se contentent tout au plus de négocier avec elles le port de préservatifs et des tests de dépistage du VIH/SIDA.

Raymond analyse tout particulièrement comment la prostitution légalisée ou réglementée aux Pays-Bas, en Allemagne, en Australie, et au Nevada aggrave la criminalité et met en danger la vie des femmes prostituées. Par contre, elle constate que la politique de prévention envers la demande de services sexuels adoptée par la Suède, la Norvège, l’Islande et d’autres pays (dont récemment la France) a enrayé le développement de la traite. Une telle politique a fourni aux femmes prostituées les moyens de s’en sortir et dissuadé un nombre croissant d’hommes de pratiquer et de cautionner ce viol tarifé des femmes.

L’auteure conclut en insistant sur l’urgence pour les gouvernements de décriminaliser les femmes piégées dans la prostitution et de pénaliser ces hommes qui se présentent comme clients, gestionnaires d’entreprises ou protecteurs des femmes qu’ils prostituent impunément.

Comme l’écrit à juste titre Julie Bindel, journaliste au Guardian de Londres : "Janice Raymond dévoile, analyse et expose l’un des plus grands scandales législatifs depuis la traite des Noirs et l’esclavage : la prostitution sanctionnée par l’État." Pas un choix, pas un travail de Janice G. Raymond constitue un puissant argumentaire abolitionniste. Une lecture indispensable pour la défense non seulement des droits des femmes, mais des droits de la personne partout dans le monde.

Notes

1. Lire sur Sisyphe : « Dix raisons de ne pas légaliser la prostitution » (2003) et « Prostitution en Allemagne : Déclaration post-Coupe Mondiale de Football » (2006).

Janice G. Raymond, Not a Choice, Not a Job - Exposing the myths about prostitution and the global sex trade, Dulles (Virginia), 2013.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 10 décembre 2013


Partagez cette page.
Share


Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
   Commenter cet article plus bas.


Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet
ICI.



    Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

© SISYPHE 2002-2013
http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin