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jeudi 26 février 2004

Condition féminine : pourquoi changer ce qui va bien ?

par Pierrette Bouchard, politologue et titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes, Université Laval






Écrits d'Élaine Audet



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Après une vaste consultation précédant les élections pour préparer la Politique en matière de condition féminine, la célébration des 30 ans du Conseil du statut de la femme et l’annonce de la " réingénierie ", voilà qu’on veut démanteler le CSF. Pourquoi changer ce qui va bien ?

Le CSF a joué un rôle majeur dans l’avancement de la société québécoise. Il a été créé pour contribuer à redresser une situation d’inégalité quant aux droits des femmes. Par ses avis éclairés aux instances gouvernementales, sa contribution aux débats de société, son apport au plan de la recherche, son soutien aux groupes locaux, le rôle joué par la Gazette des femmes comme outil d’information et de sensibilisation, le CSF a été à l’avant-garde. La situation s’est améliorée grâce à ses actions, mais l’égalité des droits n’est pas encore chose faite. Son maintien demeure une nécessité d’autant plus que l’organisme est bien ancré dans le mouvement des femmes et que ses structures régionales sont une réussite sous bien des aspects.

Raisons économiques et politiques

D’où vient alors l’idée d’abolir le CSF puisque le bilan de ses actions passées est positif ? Des raisons économiques autant que politiques doivent être considérées. Revenons au contexte qui a suivi les élections : rumeur à l’effet que le CSF et le Secrétariat à la condition féminine étaient menacés de disparition, " oubli " du premier ministre de nommer une ministre responsable du dossier de la condition féminine, nouvelles lois frappant durement les femmes. Toute une conjoncture pour alarmer sérieusement les groupes de femmes. La responsabilité administrative du dossier fut confiée à la ministre Michèle Courchesne et les représentantes des groupes firent plusieurs démarches pour essayer de ramener la situation. La ministre proposa une " nouvelle approche gouvernementale " : l’approche intégrée de l’égalité (AIÉ), une façon de faire inspirée des expériences européennes.

Dans le contexte de la "réingénierie", le scénario d’intégrer en un seul organisme le CSF et le Secrétariat à la condition féminine plaisait au gouvernement. Tout en calmant les inquiétudes des groupes de femmes, il permettrait de réaliser des économies par la diminution des ressources humaines et des budgets. D’autres considérations, plus politiques, font également partie des facteurs en cause. Je fais référence à la gestion des rapports entre les sexes, c’est-à-dire aux façons de régler les tensions et les conflits engendrés par les inégalités. Au cours des dernières années, le Québec a vu croître de façon marquée le courant antiféministe. Certains de ses porte-parole se sont montrés particulièrement vindicatifs. La violence de leurs propos à l’endroit des féministes et des hommes qui supportent leur cause est bien connue.

Ils soutiennent qu’ils sont victimes du féminisme et de ses retombées. Ils prétendent aussi que les conditions de vie des hommes et des femmes s’équivalent. Pour tourner en dérision le féminisme et faire valoir leurs arguments, ils ont dans un premier temps réclamé un Conseil du statut de l’homme, un Secrétariat à la condition masculine, une Journée internationale des hommes, niant ainsi la spécificité des discriminations vécues par les femmes. Au fil du temps, ils en sont venus à exiger l’abolition du CSF, la démission de sa présidente, la disparition du Secrétariat à la condition féminine et des budgets qui leur étaient alloués. Ils prétendent parler au nom des hommes. Ils cultivent le malaise et les tensions parce qu’ils font des rapports entre les sexes une guerre continuelle. Comment ne pas tenter d’apaiser ceux qui s’acharnent à écrire aux députés, aux ministres et aux médias ?

Dans ce contexte économique et politique, l’approche intégrée de l’égalité peut avoir été perçue comme la " solution " pour contenter tout un chacun. Par exemple, justifier l’abolition du CSF et du Secrétariat en créant une nouvelle structure, telle un Conseil de l’égalité ; offrir une réponse aux pressions des masculinistes puisqu’elle permet l’intégration des hommes. Elle ne précise cependant pas quels groupes d’hommes et selon quels critères ces derniers seraient cooptés. Cette imprécision n’est pas anodine. Il y a des hommes favorables au maintien des programmes spécifiques en faveur des femmes. Ils sont plus de 200 à avoir signé une pétition pour maintenir le CSF. Il est quand même significatif que les hommes qui appuient le mouvement des femmes se portent à la défense du CSF et que ceux qui attaquent le féminisme réclament son abolition.

Des arguments peu convaincants

Au-delà des aspects économiques dans le contexte de la "réingénierie" et de ses finalités politiques pour gérer les rapports sociaux entre les sexes - facteurs, il faut s’entendre, que l’on n’évoque pas sur la place publique - les arguments que l’on fait valoir en faveur de cette approche tiennent-ils la route ?

En fait, le concept est rempli d’autant de significations qu’il y a d’expériences en cours selon que l’accent est mis sur l’intégration, l’égalité ou les deux. L’Intersyndicale des femmes a exprimé son inquiétude sachant que, dans certains pays, l’approche intégrée avait pris une tournure " essentiellement bureaucratique tournée vers l’examen très procédurier des impacts de l’activité gouvernementale sur les femmes et les hommes ". A.E. Woodward, adepte de l’approche, parle de ses difficultés d’implantation en Europe qui s’expliquent par la menace qu’elle représente pour les pouvoirs en place. A.G. Mazur, critique de l’approche, affirme elle aussi qu’elle n’a réussi à s’ancrer nulle part aux États-Unis à cause du refus de l’État de devenir l’interlocuteur privilégié du changement social en général et de l’égalité entre hommes et femmes en particulier. Ces positions rendent compte de l’esprit de l’AIÉ, à savoir une intervention " d’en haut " pour régler les inégalités.

Un document en expose les grandes orientations sur le site du CSF. L’approche de l’égalité est présentée comme une philosophie " qui établirait un nouveau contrat de genre " dans le respect des différences. Elle pourrait ainsi agir sur les mentalités et l’opinion publique et faire éclore une " nouvelle manière de vivre les rapports hommes-femmes ". En plus de relever d’une certaine forme de pensée magique, on remarque l’absence presque complète de participation des groupes de femmes au processus.

L’auteure du texte du CSF reproche aux féministes radicales de ne retenir que le critère du sexe dans l’analyse des inégalités. Pourtant, la notion d’articulation entre les différentes inégalités, qu’elles soient géographiques, de race, d’âge, de classe sociale ou d’orientation sexuelle sont omniprésentes au sein de la pensée féministe qui a aussi développé les notions de double et de triple oppression des femmes. Cette articulation des différentes inégalités est même sortie renforcée des travaux de la dernière consultation sur la Politique en matière de condition féminine. C’est donc la question de l’intégration des hommes qui achoppe.

De même, poursuit l’auteure, les approches en condition féminine auraient montré leurs limites puisque les inégalités persistent. Pourtant, si on regarde du côté de l’Europe où cette politique est mise en œuvre depuis 10 ans, on peut se demander si elles ont disparu, dans un contexte où les " féministes d’État " sont si peu nombreuses. Une réponse pourrait nous venir de l’écrivaine et historienne française Florence Montreynaud qui déclarait lors de ses visites l’an dernier " qu’il était doux d’être féministe au Québec ". Elle nous enviait les institutions qui ont permis les progrès aujourd’hui menacés. Alors, où est le problème ? Certaines critiques y voient un prétexte pour supprimer les programmes d’action positive et les politiques spécifiques en faveur des femmes. Si tel est le cas, une telle logique ouvrirait la porte à bien d’autres transformations. Par exemple, pourquoi maintiendrait-on un Conseil permanent de la jeunesse ? Des mesures de soutien pour les défavorisés, les populations autochtones, les immigrants ? À moins que l’on ne réserve ce traitement qu’aux femmes ? Qui sait, le Conseil permanent de la jeunesse pourrait peut-être devenir un Conseil des générations ?

Avant toute réorientation du CSF, des analyses plus poussées de la situation s’avèrent nécessaires. Ce n’est pas en décrétant un " nouveau contrat de genre " que disparaîtront les inégalités. Tant que les femmes continueront de vivre des discriminations sur le plan social et économique, au-delà des vœux pieux, une telle approche de l’intégration par la symétrisation aura seulement pour effet de masquer les inégalités et surtout, de faire reculer la société québécoise. Ce sont d’abord les jeunes femmes qui en paieront le prix. Les hommes qui appuient le mouvement des femmes soulignent dans leur pétition que le maintien du CSF et du Secrétariat à la condition féminine n’aura jamais été aussi nécessaire " alors que la montée de la droite, fût-elle néolibérale, fondamentaliste ou masculiniste, cible particulièrement les femmes et que s’accroissent leurs besoins ". Il faut refuser que l’État démantèle des institutions qui fonctionnent bien et qui ont prouvé leur contribution au progrès social.

Publié sur Sisyphe et dans Le Devoir, le 20 février 2004

- Appel pour le maintien du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine : « Pas d’économies aux dépens des femmes du Québec ». Signatures recueillies à la suite de ce texte d’appel à cette adresse : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=959


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