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mardi 17 mars 2009

L’amitié comme art de vivre

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



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Je ne sais plus qui a dit que « l’amitié est le sourire de la pensée », mais c’est à mon avis l’une des meilleures définitions qui en ait été donnée. L’amitié, c’est aussi pour moi l’oreille absolue du cœur. Un art de vivre juste, sans fausses notes. J’ai été une enfant contrariée comme on dit « gauchère contrariée ». Pour retrouver l’enfant libre que j’ai déjà été, peut-être me faudra-t-il imaginer un futur où le poids de cette contrariété aura disparu. Tel cet afflux de liberté et de joie ressenti dans mes relations amicales avec des femmes.

Quelle a été véritablement pour moi l’importance du renoncement aux amitiés couventines passionnées quand, vers l’âge de onze ou douze ans, nous commençons à regarder du côté des garçons ? Féminisation soudaine du garçon manqué que j’étais. Fin de l’enfance où, comme enfant unique, je me sentais « un petit personnage », socialisation brutale que Sartre a si bien exprimée dans Les mots au moment où l’on découvre qu’on n’est ni la meilleure ni la plus belle. Et volonté instantanée de se prouver le contraire en étant la plus populaire. Je deviens alors cheffe de bande, avec toujours une amie intime, une préférée.

Je revois la petite fille que j’ai été. Blonde, avec des yeux verts, un grand front, des cheveux permanentés, des lèvres têtues. Elle porte une robe empesée, des bas et des chaussures trop blanches. C’est une petite fille modèle qui ne semble pas habiter son corps. Lentement, elle s’anime en reconnaissant l’écrivaine que je suis devenue et me parle du « garçon manqué » qui jouait aux soldats de plomb, au hockey, au base-ball et qu’elle a tué en elle à son corps défendant. Ce leader de la bande de gars du quartier qui s’habillait parfois en « Superman » prête à s’envoler pour lutter contre « les bandits ». La future Jeanne d’Arc, l’Arsène Lupin féminin, sans peur et sans reproche, transformée, par les soins de sa mère, en une petite fille féminine et coquette, totalement absente d’elle-même.

Elle a perdu son nom, son identité, son chemin, elle n’a plus rien pour payer son passage dans la vie comme viendra le lui rappeler un rêve récurrent. Elle est complètement perdue. Hors norme et conforme à la fois. Rien. Elle sait qui « l’a tuée et s’en est allé sur la pointe des pieds », comme l’écrit Anne Hébert. Elle habite à Québec, rue des Érables coin Crémazie, à côté de l’église Notre-Dame du Chemin. C’est un trois-pièces au sous-sol d’un immeuble. Elle dort sur le canapé du salon. Il y a dans cette pièce l’ensemble de salle à manger acajou qui est dans ma maison aujourd’hui. Elle me raconte sa peur de dormir seule et comment elle pleure chaque nuit jusqu’à ce que sa mère et son père la prennent entre eux dans leur grand lit.

Plus tard, je la retrouve, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Dans une maison extraordinaire, avec de grandes baies vitrées comme des tours médiévales d’où l’on voit les toits des maisons de la basse ville et, au loin, la chaîne des Laurentides. Elle est avec deux complices qui l’aiment et dont elle admire l’indépendance : Éva et Madeleine, les deux sœurs de sa mère, ses tantes célibataires, « des vieilles filles » !

Éva, l’aînée de cette famille de douze enfants, est secrétaire au Parlement, prend des cours de peinture à l’École des Beaux-Arts et va tous les samedis à l’Ile d’Orléans peindre des paysages. Elle a aussi une bonne bibliothèque de classiques français et un abonnement au Cercle du livre de France. C’est là que la petite fille fera ses premières lectures québécoises et commencera à écrire son journal. Cette même tante Éva a installé un alambic au grenier et y fabrique des liqueurs exotiques et du vin, ce qui déjà enchante la petite fille qui se fait forte de goûter chaque nouveau cru.

Madeleine, l’autre tante, est une femme sensible, attentive et tendre, dont toutes et tous abusent un peu. Elle travaille comme ouvrière à la manufacture de la Dominion Corset, boulevard Charest. Tous les samedis soirs, elle maquille et déguise la petite fille qui a maintenant onze ans et l’emmène au cinéma de Paris ou au Capitol, carré d’Youville, tout près de la maison. Madeleine aime aussi beaucoup la musique et offre à l’enfant son premier disque de musique classique, l’Apassionata de Beethoven, premier morceau que mon amie iranienne, Farideh, me jouera lors de notre rencontre à la Cité universitaire de Paris, au printemps 1957.

Puis, la petite fille se souvient aussi qu’à sept ans, en deuxième année, ses parents la mettent pensionnaire au couvent des Ursulines, « pour qu’elle se fasse des amies », son père lui décrivant le pensionnat comme une grande et merveilleuse aventure dont elle serait l’héroïne. Devant les grilles de ces religieuses cloîtrées, le silence imposé et la discipline de fer, l’enfant gâtée ne tardera pas à déchanter et fera des otites à répétition jusqu’à ce qu’on la sorte de cette prison. C’est l’époque où elle rencontre Yolande, sa première grande amitié. Après avoir été inséparables pendant deux ans, s’être écrit chaque jour des poèmes, l’enfant unique se cassera une jambe en ski et, lorsqu’on la libérera du plâtre, Yolande s’étant fait un ami, elles sortiront à quatre avec des garçons. Une étape qui marquera la fin de l’innocence et de la poésie dans leur relation.

L’amitié a toujours occupé une place primordiale dans ma vie probablement parce que je suis une enfant unique et que j’ai commencé très tôt à me créer ma propre famille en choisissant mes amies. Ayant grandi dans les couvents unisexes des années quarante et cinquante au Québec, mes amitiés étaient féminines, exclusives, passionnées. Rien d’autre au monde ne comptait pour moi. Ces rencontres ferventes ont coïncidé avec mes premières tentatives littéraires, des poèmes d’amour au lyrisme verlainien.

Je trouve merveilleux que la plupart de ces amies soient encore présentes dans ma vie. Une fois l’élan initial passé, l’amitié prend un rythme ample, au-delà du temps et de l’espace. Il y a aussi les rencontres qui n’ont pas commencé par un coup de foudre. Ces liens, basés sur les affinités, l’échange, l’entraide et la solidarité militante, occupent une part importante de ma vie. Ils sont plus sereins que les premiers parce que le besoin d’exclusivité, l’exigence sans limites et la soif d’absolu n’en constituent pas la base.

De façon générale, je suis heureuse dans mes amitiés, mais il y a aussi des moments très durs, voire insupportables. C’est le cas, par exemple, lorsque j’apprends qu’une amie dit du mal de moi en coulisse. Ce comportement ambivalent entraîne une perte de confiance irréparable. Même si je peux pardonner, la blessure ne cicatrise jamais. Heureusement, la plupart des amitiés sont le sel de la terre, un espoir puissant de mettre fin aux rivalités futiles qui nous empêchent depuis toujours de donner dans nos vies une place centrale à ce qui nous unit. C’est pourquoi l’amitié entre femmes me paraît politique et subversive dans son essence même en ce que, consciemment ou non, elle remet en question l’image que les femmes ont d’elles-mêmes, cette image réductrice que des siècles d’aliénation et de patriarcat leur ont inculquée.

En tant que mère, j’ai le privilège de vivre une amitié complexe, créatrice et inconditionnelle avec mes deux filles, Nouchine et Vida, qui, à leur tour, me mettent au monde en m’entraînant dans le mouvement constant de leur questionnement et de leurs découvertes, de leurs peines, de leurs joies et de leurs espoirs, de ces nécessaires métamorphoses sans lesquelles la vie ne pourrait se perpétuer et le bonheur se renouveler. Adorables garde-folles, envers qui je suis en quelque sorte redevable de chaque mot écrit ici, elles dont l’écoute attentive de ce qu’elles appellent mes « Histoires des pays d’en haut », m’ont permis de partager mon plaisir de découvrir et de raconter le cheminement des femmes extraordinaires qui font battre le cœur pensant de l’amité.

Toutes mes amies ont une haute idée de l’amitié. Elles sont toujours là où il faut, à mes côtés, quand il le faut. À l’écoute des mots, des rires, des rêves, des dérives. Des silences, surtout. Là où il faut, au centre de moi, telles qu’en moi elles sont devenues, mosaïque palpitante de visages, de voix, d’aveux, de joies. À l’écoute de tout le dit et le non-dit, de l’inédit de chaque rencontre et de l’incomparable singularité de chaque être. Je suis faite de cette matière ferme et fiable. C’est sur cette pierre sensible et forte que j’édifie ma vie.

Extrait de : Élaine Audet,Le cœur pensant – Courtepointe de l’amitié entre femmes, Québec, Loup de Gouttière, 2000. Sisyphe a acquis les droits de distribution de ce livre en 2008. Pour en savoir plus et commander Le cœur pensant, cliquer ici.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 25 février 2009.


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Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
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