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jeudi 14 octobre 2010

Légaliser la prostitution n’est pas la solution - Un rapport le confirme

par Julie Bindel, journaliste indépendante






Écrits d'Élaine Audet



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D’après une évaluation de la loi suédoise, le fait de criminaliser non la vente mais l’achat de “services sexuels” a été une grande réussite.

Il est rare que les universitaires s’entendent sur des sujets de recherche controversés, mais il semblerait qu’à l’heure actuelle la grande majorité des chercheurs britanniques qui étudient la prostitution et l’“industrie du sexe” soient du même avis. Dans ce domaine de recherche en pleine expansion, on peine à trouver une poignée de chercheurs qui s’écartent de l’opinion dominante, selon laquelle : 1) l’”industrie du sexe” devrait être légalisée ou décriminalisée ; et 2) la pénalisation des clients cause du tort à ceux et celles qui vendent des “services sexuels”. Les auteur-es de la plupart des études parues au cours des dernières années concluent que la prostitution cause peu de tort aux personnes qui s’y adonnent, en dépit des milliers de témoignages de survivant-es de ce métier empreint de violence.

Dans une lettre adressée à un journal en janvier 2006, Belinda Brooks-Gordon, conférencière en psychologie et en politique sociale à Birkbeck et fervente partisane de l’abrogation de toutes les lois sur la prostitution, réagissait au livre vert sur la prostitution préparé par le Home Office en 2004 et intitulé Paying the Price (Le prix à payer). Elle écrivait : « L’attention singulière que le gouvernement porte à la question fait abstraction des nombreuses études qui ont montré que la politique suédoise de criminaliser l’achat de “services sexuels” n’est pas progressiste mais plutôt rétrograde, dangereuse, inapplicable et coûteuse ».

Protestant contre l’entrée en vigueur récente au Royaume-Uni d’une loi criminalisant ceux qui paient pour des “services sexuels” fournis par une personne exploitée financièrement et contrôlée par quelqu’un d’autre, Douglas Fox, collaborateur de Cif, dont le conjoint possède une des plus grandes agences d’escortes du nord-est de l’Angleterre, semble justifier le proxénétisme :

« Les “travailleurs-euses du sexe” choisissent de s’associer à des agences ou à des bordels pour des raisons valables et légitimes. Ces intermédiaires leur offrent la sécurité, l’anonymat et la camaraderie. Si le gouvernement forçait tous les travailleurs du pays à œuvrer seuls et sans contact avec des collègues, cela serait perçu comme une atteinte aux droits de la personne ».

Thierry Schaffauser, un “travailleur du sexe” qui réclame la décriminalisation totale de l’“industrie du sexe”, abonde dans le même sens dans Cif : « La criminalisation des clients nous force à trouver des intermédiaires qui organisent les rencontres et prennent une commission sur nos gains ».

Teela Sanders, une autre universitaire pour qui la réglementation de la prostitution n’est ni souhaitable ni possible, commente ainsi les mesures qui criminalisent les clients : « En règlementant la moralité privée relativement à l’achat et à la vente légitimes de “services sexuels” consensuels, l’État cherche à contrôler la sexualité au lieu de protéger la diversité, le droit à la différence et la liberté ».

En 2007, une professeure d’université du nom de Julia O’Connell Davidson affirmait dans une lettre au Guardian qu’on avait exagéré le nombre de femmes victimes de trafiquants qui étaient entrées clandestinement au Royaume-Uni. Elle ajoutait en guise de conclusion : « Il ressort des données recueillies dans d’autres pays (dont la Suède) qu’une politique de répression, qu’elle ait pour pour cibles les clients ou les “travailleurs-euses du sexe”, peut avoir des conséquences préjudiciables aux personnes qui vendent des “services sexuels” ».

Je pourrais citer bien d’autres propos analogues car le modèle suédois est décrié et rejeté dans une foule d’articles, d’études et de commentaires signés par des universitaires britanniques. À leur avis, le fait de cibler l’acheteur de “services sexuels” cause automatiquement du tort aux femmes prostituées et ne présente aucun avantage pour la police ni pour la société. Toutefois, ces analyses, rapports et allégations sont le fait de personnes ayant un net parti pris sur la prostitution. Comme l’écrivait l’an dernier dans Cif Catherine Stephens, qui se décrit comme une dominatrix (dominatrice) (prostituée spécialisée dans la domination) : « Tout le monde a une opinion sur la prostitution ». Tous ceux et celles qui en vivent ou l’étudient ont une position sur cet important sujet. C’est pourquoi il est si frustrant de constater que tant d’universitaires se montrent sélectifs dans les données qu’ils et elles citent à l’appui de leur affirmation selon laquelle le modèle suédois serait désastreux. Pourtant, ces mêmes personnes accusent régulièrement les auteur-es d’études qui aboutissent à des conclusions différentes de manquer d’impartialité.

Un rapport confirme l’efficacité de la loi suédoise

Un rapport sur la situation en Suède, où l’achat de “services sexuels” est prohibé depuis 1999, (Förbud mot köp av sexuell tjänst : en utvärdering 1999-2008 Prohibition of the Purchase of a Sexual Service : an Evaluation 1999-2008)*, vient de paraître. Il évalue les retombées de la loi adoptée il y a onze ans, qui criminalise le fait de payer ou de tenter de payer pour des “services sexuels”. Ses auteur-es concluent que cette loi a eu des effets essentiellement favorables sur tous les intéressé-es (à l’exception, bien sûr, des proxénètes, des trafiquants et des clients). Espérons que cela fera taire ceux qui n’ont cessé de prétendre depuis dix ans que cette loi nuit aux personnes prostituées et à l’ensemble de la société.

Le rapport publié aujourd’hui (NDLR : 2 juillet 2010) fait suite à une évaluation approfondie de la loi suédoise, effectuée par une commission indépendante nommée par le gouvernement et présidée par le chancelier de justice (l’un des plus importants hauts fonctionnaires de l’État, en Suède). Il en ressort que la loi criminalisant la demande de “services sexuels” s’est avérée un franc succès. Le rapport conclut que, depuis l’entrée en vigueur de la loi en 1999, le nombre de prostituées de rue a diminué de moitié, alors que dans des pays voisins comme le Danemark et la Norvège, il a grimpé en flèche. De plus, rien n’indique que la prostitution exercée ailleurs que dans la rue se soit accrue. Enfin, même si la prostitution a sensiblement augmenté dans les pays voisins au cours des 10 dernières années, on ne note pas d’augmentation comparable en Suède.

Les annonces de services de prostitution sur Internet se sont multipliées en Suède comme ailleurs, ce qui, selon les auteurs du rapport, ne serait pas attribuable à la loi mais plutôt à l’évolution générale des technologies d’Internet. Là encore, on trouve beaucoup plus d’annonces publicitaires de ce genre dans les pays voisins de la Suède. La commission s’est aussi penchée sur les cas de contrainte et de mauvais traitements dans l’industrie et a conclu que, contrairement à l’avis de Schaffauser et d’autres, la criminalisation des clients ne pousse pas les femmes vers des proxénètes.

Après avoir entendu les témoignages de femmes prostituées et ex-prostituées, de travailleurs sociaux, de policiers et d’autres personnes directement concernées par la prostitution, la commission a conclu que la loi faisait obstacle à l’établissement de trafiquants et de proxénètes en Suède et qu’elle avait entraîné une diminution de la criminalité organisée.

Jouissant d’un fort appui dans la population suédoise, la loi a fait évoluer les mentalités et elle a un effet dissuasif sur les clients potentiels. D’après une étude, seulement 8 % des hommes suédois avaient payé pour des “services sexuels” en 2008, comparativement à 13,6 % avant l’entrée en vigueur de la loi.

Certain-es appréhendaient que la loi ne pousse les personnes prostituées vers la clandestinité, mais les données recueillies dans le cadre de l’évaluation n’ont pas du tout confirmé leurs craintes. La police et les procureurs, qui étaient assez réticents face à la loi au début, estiment à présent qu’elle a été bénéfique pour le pays et qu’elle a réduit l’activité criminelle. Fait important, comme on a décriminalisé la vente de “services sexuels” tout en criminalisant l’achat de tels services, il s’est avéré plus facile pour les femmes prostituées de quitter le milieu et de se prévaloir de l’aide offerte par d’autres projets.

Nul doute que les détracteurs de cette loi s’empresseront d’affirmer que les recherches sur lesquelles s’appuie cette évaluation étaient déficientes et entachées de parti pris. Toutefois, la commission a pris soin d’inclure les points de vue les plus divers, y compris ceux de militant-es pro-prostitution, dont Pye Jakobsson, qui travaille dans l’“industrie du sexe” en Suède depuis nombre d’années et qui a fait campagne contre la criminalisation des clients.

Pour nous, qui revendiquons l’interdiction totale de l’achat de “services sexuels” au Royaume-Uni ainsi que la décriminalisation des personnes qui vendent ces services, ce rapport sera un outil pour réfuter les arguments des partisans de la légalisation. Il incitera peut-être aussi quelques étudiants au doctorat à faire preuve d’esprit critique au lieu de suivre la ligne de pensée dominante dans le milieu universitaire, et à mener des recherches qui ne partiront pas du postulat que la solution consiste à légaliser cette vile industrie. C’est l’espoir qui m’anime.

* « Evaluation of the ban on the purchase of sexual services ».

- Pour les autres références, voir la version originale anglaise de ce texte.

Note de Sisyphe - Nous mettons les guillemets aux expressions "travailleurs ou travailleuses du sexe", "services sexuels", "industrie du sexe" pour indiquer que nous ne reconnaissons pas la prostitution comme un travail. Ces appellations banalisent et contribuent à faire accepter comme du travail ce qui est de l’exploitation.

Traduction pour Sisyphe : Marie Savoie

Source : "Legalising prostitution is not the answer", The Guardian, le 2 juillet 2010.

- La prostitution et la traite des êtres humains en Suède", Position officielle du Gouvernement de la Suède, par le Ministère de l’Industrie, de l’Emploi et des Communications de la Suède

Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 septembre 2010


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Julie Bindel, journaliste indépendante

Julie Bindel est journaliste indépendante et militante politique. Membre
fondatrice de la campagne féministe de réforme du droit "Justice for Women"
au Royaume-Uni, elle est aussi co-éditrice du livre The Map of My Life : The
Story of Emma Humphreys
et de plusieurs monographies et articles de
recherche sur la violence sexuelle et l’appareil de droit pénal.



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