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vendredi 7 août 2009

Crime d’ "honneur", des mentalités à changer

par Yolande Geadah, chercheure et auteure féministe québécoise, membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM






Écrits d'Élaine Audet



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La tragédie récente de Kingston, où trois jeunes filles afghanes et la première épouse de leur père ont été retrouvées mortes au fond du canal Rideau, est troublante à plusieurs égards. Le père, la mère et le frère des trois jeunes filles ont été arrêtés et accusés de meurtre prémédité.

Sans présumer des résultats de l’enquête, l’hypothèse d’un crime dit d’ " honneur" semble sérieuse. Aussitôt cette hypothèse énoncée, un malaise profond a saisi les membres des communautés musulmanes d’ici. La crainte que ce crime ne contribue à ternir davantage l’image des musulmans dans l’opinion publique est malheureusement justifiée. Les médias ont donc la responsabilité première d’éviter le sensationnalisme, la généralisation et les stéréotypes dans le traitement d’un tel sujet, pour éviter de stigmatiser davantage les membres d’une minorité. Cela ne veut pas dire cesser de réfléchir au contexte particulier entourant ce genre de crime qui, il faut bien le préciser, fait partie intégrante des multiples formes de violence à l’égard des femmes qu’on trouve dans toutes les cultures.

Qu’est-ce qu’un crime d’ "honneur" ?

Il s’agit d’un crime généralement commis par le mari, le père ou le frère de la victime, pour défendre l’honneur de la famille, supposément menacé par l’inconduite de la victime. Les raisons invoquées pour ce crime sont multiples, mais souvent liées à la sexualité des femmes.

Il peut s’agir du fait que la victime décide d’exercer son droit d’épouser l’homme de son choix ou de refuser celui que ses parents ont choisi pour elle, de demander le divorce ou de quitter le domicile conjugal, d’avoir ou d’être soupçonnée d’avoir des relations sexuelles ou amoureuses en dehors du mariage, etc. Bref, de vouloir exercer son autonomie en adoptant un mode de vie qui ne respecte pas les plus strictes traditions. À cela se mêle parfois des questions d’argent, comme la prétention de la victime de réclamer sa part d’héritage.

Généralement, l’auteur d’un tel crime est exonéré de tout blâme par sa communauté, qui considère qu’il n’a fait que "laver l’honneur" de sa famille. Son prestige social s’en trouve donc rehaussé et il peut vivre la tête haute, sans avoir à rougir de son crime ni des agissements de sa victime.

Existe-t-il ou non un lien avec l’Islam ?

Le crime d’ "honneur" est une coutume tribale qui précède l’Islam. S’il est vrai que le Coran ne promeut pas cette pratique, on ne peut nier qu’elle perdure dans des sociétés musulmanes. En fait, la Charia autorise le meurtre des femmes adultères ou qui ont des relations sexuelles hors mariage. C’est d’ailleurs pourquoi de nombreux musulmans, hommes et femmes, se sont vivement opposés à l’introduction de la Charia au Canada.

N’oublions pas qu’autrefois, dans toutes les sociétés patriarcales et pas seulement musulmanes, le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Les grandes religions n’ont fait que renforcer ce droit absolu, comme l’illustre l’histoire biblique d’Abraham qui avait résolu d’immoler son fils unique, simplement parce qu’il avait entendu une voix (supposément celle de Dieu) lui ordonnant de le faire. Je me rappelle que, étant petite, cette histoire nous était contée comme un bel exemple d’obéissance à Dieu et non comme un crime potentiel.

Les auteurs d’un crime dit d’ "honneur" sont eux aussi convaincu d’obéir à des impératifs moraux supérieurs. Si cette pratique se poursuit encore, à divers degré, dans les pays musulmans, c’est qu’elle est tolérée dans la culture populaire et renforcée par des législations qui accordent des pénalités plus légères au meurtrier s’il invoque l’impératif de défendre l’honneur de sa famille, bafoué par les écarts de conduite de sa victime.

Cette pratique est aussi nourrie par un certain discours religieux, réactionnaire et intégriste, obsédé par la sexualité des femmes. L’insistance sur le port du hidjab ou du niqab, sur la non-mixité et la virginité des femmes en font partie. C’est pourquoi il est difficile de dissocier l’Islam de ce type de crime, même si le livre sacré, le Coran, ne le justifie pas et que la grande majorité des musulmans le condamnent aujourd’hui.

Qui est responsable du crime d’ "honneur" ?

La réponse à cette question semble évidente. En premier lieu, bien sûr, la personne qui commet le meurtre et, en second lieu, ceux qui l’ont soutenu dans l’exécution du meurtre. Mais la société qui l’entoure et qui continue de justifier le contrôle des hommes sur la sexualité des femmes, au nom de principes moraux supérieurs, n’a-t-elle pas sa part de responsabilité aussi dans la perpétuation de ce type de crime ?

Bien qu’il soit erroné de blâmer l’Islam pour les crimes commis par des musulmans, on ne peut nier qu’une certaine lecture rigoriste de l’Islam, devenue dominante aujourd’hui, contribue à légitimer diverses formes de violences commises au nom de cette religion. Cela signifie que les personnes qui préconisent une lecture rigoriste et misogyne de l’Islam ont leur part de responsabilité dans les violences découlant de cette vision intolérante.

Bien entendu, le fait de blâmer la victime pour exonérer son agresseur n’est nullement l’apanage des sociétés musulmanes. Qu’on pense à la défense dans le cadre de procès pour viol, soutenue dans divers pays occidentaux, où le comportement et l’habillement de la victime sont invoqués comme source de provocation. Qu’on pense aussi à la défense dans les cas de crime dits "passionnels", où l’infidélité du conjoint (le plus souvent de l’épouse) est invoquée comme facteur atténuant. Qu’on pense enfin aux nombreux cas de femmes assassinées, ici comme ailleurs, par un conjoint qu’elles ont décidé de quitter. Les mouvements féministes ont raison de dénoncer les discours misogynes qui alimentent et perpétuent les violences commises à l’encontre des femmes, car il ne s’agit pas uniquement d’une responsabilité individuelle mais aussi collective.

Des stratégies à développer pour éviter de tels drames à l’avenir

Il faut bien réaliser que nous sommes sur une pente très glissante lorsqu’on se porte à la défense de valeurs patriarcales, au nom du respect de la diversité et du multiculturalisme. Le Canada, signataire de nombreuses conventions internationales, a non seulement le droit mais l’obligation de tout mettre en œuvre pour changer les mentalités qui contribuent à nier les droits fondamentaux des femmes. Comment le faire, sans pour autant verser dans le racisme ni marginaliser davantage les membres d’une minorité, est une question cruciale qui mérite réflexion.

Chose certaine, la pénalité infligée pour de tels crimes au Canada doit être exemplaire et non atténuée pour des considérations culturelles, si on veut lancer un message clair à l’effet que ces crimes ne doivent pas être tolérés. Mais la réponse juridique, aussi ferme soit-elle, ne peut suffire à elle seule à opérer les changements de mentalités qui s’imposent.

Une approche globale et cohérente est essentielle pour assurer le respect des droits humains et de la sécurité de toutes les femmes, indépendamment de leur origine. Il faudrait pour cela commencer par abandonner les fausses pistes inspirées du multiculturalisme et du relativisme culturel.

Il faudrait également se départir de toute prétention de supériorité morale d’une culture sur d’autres, ainsi que laisser tomber les fausses accusations de racisme qui freinent le débat nécessaire pour développer des stratégies visant à protéger les femmes et les jeunes filles contre les abus de pouvoir, souvent exercés au nom de la culture ou de la religion.

Les membres des minorités concernées devraient saisir l’occasion du drame de Kingston pour réfléchir sérieusement à la question et non se replier dans une position défensive. Il est urgent enfin d’unir nos efforts, par delà nos différences culturelles, pour faire de l’égalité des sexes une valeur partagée par le plus grand nombre et non un principe abstrait, pour éviter de tels drames à l’avenir.

* Cet article a été publié en version raccourcie dans La Presse (Montréal), le 29 juillet 2009. Nous remercions l’auteure de nous avoir transmis la version intégrale pour publication.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 31 juillet 2009


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Yolande Geadah, chercheure et auteure féministe québécoise, membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM

Yolande Geadah a fait des études en science politique et est membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. Elle est engagée depuis une trentaine d’années dans l’éducation interculturelle et le développement international. Elle a publié Femmes voilées. Intégrismes démasqués, en 1996, chez VLB éditeur, ouvrage qui a connu un grand succès au Québec comme en France, et La prostitution, un métier comme un autre ?, en 2003, chez VLB. Elle a publié Accommodements raisonnables. Droit à la différence et non différence des droits, chez VLB éditeur, en 2007. La même année, elle a reçu le prix Condorcet du Mouvement laïque québécois. Elle est aussi membre fondatrice de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES).



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