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mercredi 15 avril 2020


Annette Côté-Savoie, 109 ans
Deux pandémies dans une vie !

par Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe






Écrits d'Élaine Audet



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Il reste très peu de témoins vivants de la grippe espagnole qui déferla sur le monde en 1918 et 1919. Annette Côté-Savoie l’a connue et en garde un vif souvenir.

"On guérissait vite, ou on trépassait aussi vite", écrit-elle dans ses mémoires (1). Annette avait neuf ans en 1919, quand cette grippe meurtrière a frappé son village natal de Sainte-Claire, aux abords de la Beauce. Sa famille n’a pas été épargnée.

"Je suis la seule de ma famille qui n’a pas été malade. Le docteur me donnait les pilules et c’est moi qui les distribuais. On était onze dans la maisonnée. Les malades étaient couchés sur une peau de bison, et recouverts d’une autre. C’était les peaux avec lesquelles mon oncle nous couvrait l’hiver, quand il nous conduisait à l’école en berlot (2), parce que le temps était trop mauvais pour y aller à pied."

Contrairement à beaucoup d’autres, sa famille n’a pas eu à déplorer de morts. La grippe espagnole a chambardé la vie de ses proches, mais l’entraide proverbiale des Beaucerons a permis d’en amortir quelque peu les ravages. Élevée sur une ferme, Annette a été mise à contribution. "J’aidais le voisin pour le soin des animaux. C’était l’hiver car je me souviens du gros banc de neige devant la grange".

S’occuper des bêtes était loin d’être une corvée pour cette fille de cultivateurs qui connaissait bien les animaux. "Les petits veaux, c’était mes jouets. J’aimais aussi les chevaux et j’avais appris à les attirer près de la clôture avec une poignée de foin. Je grimpais sur la clôture pour monter sur leur dos, et je les dirigeais par la crinière. C’était souvent moi qui les attelais. J’étais si petite que je passais sous le ventre du cheval pour lui mettre la sangle." N’était-ce pas dangereux ? "Les chevaux ne font pas de mal aux enfants", répond-elle.

Le regard plongé dans ses souvenirs, Annette sourit, comme chaque fois qu’elle évoque son enfance. Une enfance heureuse, malgré la mort de son père survenue quand elle avait cinq ans. Elle a grandi auprès d’une mère courage devenue veuve à 31 ans, avec sept enfants, qui a veillé à ce que la famille ne manque jamais du nécessaire. Une femme forte et fière qui n’aurait jamais imaginé, en regardant la grappe de petites têtes autour de la table, que sa petite Annette vivrait jusqu’à l’âge de 109 ans. Ni qu’elle connaîtrait une autre épidémie mondiale meurtrière, comparable par son ampleur à la grippe espagnole .

Dans Faut-il encore avoir peur de la grippe ? Histoire des pandémies, le microbiologiste français Patrick Berche tenait en 2012 des propos qui semblent aujourd’hui prophétiques : "Il faut savoir que les pandémies grippales avec une mortalité importante surviennent à peu près une fois par siècle"(3). C’est dire à quel point il est rare qu’un être humain vive deux hécatombes semblables, à 100 ans d’intervalle.

En 1919, la médecine avait peu de munitions pour combattre la grippe espagnole ; il n’y avait pas d’antibiotiques, de vaccins ni d’antiviraux à l’époque. Les pilules qu’Annette distribuait à ses proches tombés malades n’étaient sans doute que de l’aspirine. S’y ajoutait parfois une dose d’alcool qui, à défaut de guérir les malades, leur remontait le moral. "Je devais aussi donner ’un petit blanc’ à mon oncle Arthur qui selon ma mère était le plus malade". Dans les villes, les cinémas, les théâtres et les commerces étaient fermés. La belle église de Ste-Claire est toujours restée ouverte, mais quand les morts sont devenus trop nombreux, les funérailles ont cessé. "On enterrait les morts sans sépulture", se souvient Annette.

Contrairementà la COVID 19, la grippe espagnole fait plus de victimes chez les jeunes adultes que chez les personnes âgées. La moitié des morts ont entre 20 et 40 ans, et la maladie est foudroyante : "Le virus attaque les poumons et peut tuer en deux ou trois jours, un peu comme un choc anaphylactique", précise le Dr Berche. Annette se rappelle que les femmes enceintes étaient les plus touchées. Un drame déchirant avait ému tout le village ; une jeune femme était morte en accouchant et son enfant n’avait pas survécu. "On l’a enterrée avec son bébé dans les bras", dit-elle, le regard empreint de tristesse.

En ce début de XXe siècle au Québec, la mort était une réalité plus familière qu’aujourd’hui, car rares étaient les familles qui n’avaient pas perdu au moins un enfant. Elle n’était pas étrangère à Annette non plus. Son petit frère Ernest était mort à six mois et un autre de ses frères serait fauché par la poliomyélite à dix ans. Plus tard, encore adolescente, sa soeur Rose mourrait de tuberculose dans ses bras. C’est Annette qui lui fermerait les yeux.

Si j’ai recueilli au fil des ans les confidences et les récits d’Annette, c’est que je suis sa fille, la benjamine de ses six enfants. Ma mère est une force de la nature, une femme d’une grande vitalité dotée d’une mémoire phénoménale. À l’approche de son 110e anniversaire, elle vit encore chez elle, grâce au soutien d’une amie qui habite l’appartement voisin et à l’aide de soignantes qui se relaient à son domicile. Toujours aussi intéressée par ce qui se passe dans le monde, elle suit l’actualité de jour en jour, se remémore les moments forts de sa vie et s’extasie devant les premiers signes du printemps.

Est-ce parce qu’elle a grandi sur une terre qu’Annette a toujours gardé son amour pour les animaux et pour tout ce qui est vivant ? Ou encore parce que, à un âge encore tendre, elle a vu la mort emporter plusieurs de ses proches ? Petite, j’ai vu ma mère soigner les oiseaux blessés que des voisins lui apportaient, nourrir les chats errants et même recueillir une araignée sur une feuille de papier avec une infinie délicatesse pour la sortir dehors plutôt que de la tuer. "Plus je vieillis, plus je trouve que tout ce qui vit est important ", m’avait-elle expliqué.

Annette Côté-Savoie aura vécu deux pandémies à cent ans d’intervalle, l’une dans l’enfance et l’autre, dans le grand âge. Et entre les deux, une vie riche et pleine. (4)

Notes
1.Annette Côté-Savoie, Constat d’époque d’une centenaire, Inédit, 2011.
2. Berlot, n.m. Voiture d’hiver, à un ou deux sièges, faite d’une caisse rectangulaire plus ou moins profonde, posée sur des patins bas et utilisée pour le transport des voyageurs et des marchandises, Dictionnaire général de la langue française au Canada, Louis-Alexandre Bélisle, 1957.
3. Cité dans "Grippe espagnole : la grande tueuse", Québec Science, 8 sept. 2015.
.
4. Marie Savoie, Portrait d’une Québécoise debout, 2009

Mis en ligne sur Sisyphe, le 13 avril 2020



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Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe


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