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lundi 11 avril 2005

Francine Larivée et "La Chambre Nuptiale"

par Yolande Dupuis, artiste en arts visuels



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La Chambre Nuptiale,
personnages de la salle 1

A son ouverture, en 1976, le Complexe Desjardins a exposé une oeuvre hors du commun, intitulée "La Chambre nuptiale". Elle mesurait 13 mètres de diamètre et 6.5 mètres de haut et se composait essentiellement de trois salles. La première salle, "Les catacombes", formait un anneau autour de "La chambre chapelle", dans lequel on pénétrait pour circuler à travers un défilé d’une centaine de sculptures de personnages grandeur nature illustrant les blocages dans les relations interpersonnelles des individus.

On débouchait ensuite sur la deuxième salle, la "Chambre chapelle", salle circulaire voûtée, tapissée de satin capitonné avec peintures intégrées représentant le quotidien de l’homme et de la femme, selon les stéréotypes nord-américains de l’époque : l’autel de la femme, l’autel de l’homme et l’autel du couple. Au centre de la pièce, une mariée inanimée étendue sur un lit-tombeau et, au-dessus, la couche nuptiale avec des mariés automates en action, célébrant leur nuit de noces. Des éclairages et des musiques avaient été conçus spécifiquement pour chaque partie de l’oeuvre.

Puis cette chambre se convertissait en salle de projection, la troisième salle, pour montrer un film d’animation portant sur l’autonomie de chacun des membres de la famille, père, mère et enfant.

Impact de cet événement

Ce film établissait un lien entre l’oeuvre et l’aire d’animation. Car, la visite des lieux se faisait, accompagnée de guides comédiens, animateurs sociaux et sexologues qui entreprenaient une véritable activité interactive d’animation pédagogique avec le public. Quel a été l’impact de cette oeuvre provocatrice ? Il fut considérable, car, tous les médias en ont parlé abondamment et le public a été au rendez-vous. Cette oeuvre a aussi été exposée au Centre d’achat de Laval, puis à Terre des Hommes et, plus tard, en 1982, au Musée d’art contemporain dans le cadre de l’exposition "Art et féminisme."

Francine Larivée

Il s’agit d’une oeuvre de l’artiste Francine Larivée, réalisée avec la collaboration du "Groupe de recherche et d’action sociale par l’art et les médias", le GRASAM. Oublions ici l’image de l’artiste solitaire confinée à son atelier. Francine Larivée est une artiste-entrepreneure d’une détermination hors du commun, un as du marketing et de la gérance de projet.

Francine Larivée, comment avez-vous fait pour réaliser matériellement cette oeuvre complexe ?

La réalisation a demandé un travail considérable : deux ans de préparation et 70 000 heures de travail, impliquant une équipe d’environ 30 personnes à temps plein ! D’abord, j’ai engagé de jeunes artistes. Plusieurs d’entre eux, surtout des femmes, ont collaboré avec moi pour développer le synopsis de l’oeuvre à partir de recherches visuelles documentées et de photographies. Puis, j’ai fait la maquette en plasticine. Un groupe de sculpteurs a réalisé les personnages tridimensionnels. Les mains, les pieds, les masques, les jambes, tout cela fut moulé sur les personnes, les torses furent sculptés et, par la suite, moulés. D’autres artistes ont fait les peintures, un étudiant en architecture a préparé les plans d’aménagement et, avec deux assistantes, réalisé les modules de la salle 1. Les structures tubulaires supportant les dispositifs scéniques de la 2 ont été faites en industrie. Les automates ont été animés par un "patenteux", des gens de l’ONF ont planifié l’éclairage et, enfin, un groupe de dix femmes appelé "la Graffignure" a fait toutes les recherches pour étoffer l’animation du public sur différents thèmes qui touchaient les femmes dans les domaines de la loi, de la santé et de la religion. Un immense chantier ! Pour en donner une idée, pour déménager le tout, il fallait 3 camions de 45 pieds et cinq voyages !

Mais, où avez-vous trouvé l’espace pour travailler à ce projet ?

Nous avons commencé rue St-Dominique dans un local de 4000 pieds carrés et , par la suite, nous avons travaillé dans un local plus adéquat de 12500 pieds carrés à Verdun. L’école d’architecture de Montréal nous a aussi permis gracieusement d’utiliser un atelier pour réaliser les modules de la première salle.

Et l’argent pour financer cette véritable PME ?

Nous avons obtenu des subventions importantes de tous les paliers gouvernementaux à l’occasion de "L’année internationale de la femme", car c’était, à ce moment, le projet le plus important au Canada touchant les femmes. Par la suite, nous avons eu plus de difficulté, mais nous avons obtenu des subventions du volet "Art et Culture" de l’organisation des Jeux Olympiques, et aussi d’autres sources, et nous avons profité des programmes existants comme celui de l’aide à l’emploi. On peut parler d’un budget d’environ 325,000$.

Quel parcours préalable a bien pu vous préparer à gérer un projet de cette envergure ?

J’ai eu un parcours, somme toute assez classique. Un an de Beaux-Arts en France, à Montpellier, puis, inscription aux Beaux-Arts de Montréal où j’ai reçu une formation artistique polyvalente, à laquelle j’ai ajouté des cours d’histoire de l’art. Mais, ce qui m’a préparée à cet ambitieux projet en collaboration, c’est surtout mon travail dans le milieu du cinéma, de la musique et de la télévision, en particulier à l’ONF où j’avais travaillé un certain temps.

Avez-vous abordé ce projet comme une architecte, maître d’oeuvre, ou comme une productrice de cinéma ?

Il me semble que j’ai plutôt eu comme modèle les équipes de cinéma ... Si je peux faire une analogie, j’ai fonctionné à partir d’un script, de la maquette, de la mise en scène des sculptures et peintures et de la distribution des rôles de chacun. Je crois que j’ai joué un rôle comparable à celui d’une réalisatrice.

Avez-vous fait volontairement une oeuvre féministe ?

Oh oui ! L’intention était claire. C’était une oeuvre-manifeste qui voulait vraiment amener le public à se questionner sur les rôles de la femme et de l’homme dans la société.

D’où vous venait cette préoccupation politique ?

A cette époque, en 1975, tout était remis en question, dans la lignée de la révolution tranquille... C’était l’impact du rapport Rioux, l’occupation des Beaux-Arts, l’opération Déclic...

Tous les "ismes" à explorer ?

C’était une époque en ébullition où l’on tentait de repenser les rôles hommes/femmes. Le mariage semblait être la seule voie royale pour les femmes, mais on taisait le fait qu’il puisse être aussi un piège. On parlait beaucoup de la place de la femme dans la société et ceci me préoccupait profondément. C’est pourquoi je me suis investie avec intensité dans ce projet énorme.

Après ce projet qui vous a demandé tant d’énergie, avez-vous continué à produire ?

Un silence de 7 ans.

Et puis, dans la suite des choses, qu’est-il arrivé ?

J’ai éventuellement repris mon travail, mais dans un sens différent. Je prenais de longues marches de ressourcement en forêt et je me suis intéressée aux différentes mousses qu’on trouve sur les parcours. J’en ai cueilli et j’ai essayé de les faire survivre hors de leur milieu naturel, ce que plusieurs croyaient impossible à faire.

Et vous avez délaissé le travail en collaboration ?

Non, pas du tout ! J’ai fait appel à des chercheurs du Jardin Botanique et de l’UQAM. Ils se sont facilement intéressés à mon idée, car leur but est de chercher et de trouver des réponses dans leur domaine, comme l’artiste ! Donc, nous avons fait des recherches, des essais en serres et nous avons ainsi pu établir un protocole de survie des ces plantes de nature sédentaire. Ces biologistes m’ont donc aidée à poursuivre mon idée d’utiliser ces mousses dans mes oeuvres. Évidemment, dans la réalisation de grands projets, je travaille encore avec des équipes polyvalentes, mais à une échelle quand même plus modeste...

Comme dans votre sculpture aux Jardins de Métis ?

A Métis, nous avons formé une équipe comportant ces biologistes, des étudiants et des amies sculpteures pour travailler à sa réalisation, de la cueillette des mousses à leur pose sur des formes sculptées. J’ai d’abord choisi le site du cours d’eau pour faire une oeuvre de "land art", c’est-à-dire intégrée au paysage, et j’y ai fait pousser des mousses sur une structure, ce qui devenait, en somme, une sculpture avec des matériaux vivants s’harmonisant parfaitement à la nature environnante.

Et vous continuez dans le "land art" ?

Oui, mais pas exclusivement. L’automne dernier, au parc écologique de l’Université de Moncton, j’ai installé des murets sinueux dans le parcours de la descente du site, murets faits de saules rouges, essence d’arbre commune mais qui a la propriété de filtrer les sons et de dépolluer les sols contaminés. En plus de ces interventions de l’art au paysage, je réalise aussi des commandes publiques, je fais de la photo et d’autres oeuvres plus intimistes pour des expositions en galerie où j’associe des mousses à des objets significatifs comme des os, des parchemins et autres éléments pour construire des jardins intimes. Dans ces oeuvres, je dirais que j’intériorise mes gestes répétitifs de cueillette et qu’à travers la fragilité de ces matériaux je révèle mon rapport au monde et à la vie. Ces oeuvres s’élaborent, par contre, dans la solitude de l’atelier.

Donc, votre intérêt pour la recherche est toujours vivant ! Mais, reprenons le fil de "la Chambre nuptiale", qu’est-elle devenue ?

Heureusement, elle est en bon état de conservation. J’ai dû la démanteler pour en faire don à deux différents musées du Québec. Le Musée d’art contemporain a accepté toutes les sculptures et le Musée de la civilisation de Québec vient d’accepter toutes les peintures de la chambre centrale où elles sont actuellement exposées pour une durée de cinq ans.

Ainsi, la mémoire de cette oeuvre politique sera gardée concrètement et non seulement par écrit !

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La Chambre Nuptiale présentée par l’artiste
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La Chambre Nuptiale, salle 2,
l’autel du couple.

"Au début des années 60, plus précisément en 1963, il y a eu la formation des Comités de citoyens un peu partout au Québec pour la lutte contre la crise du logement, l’exposition universelle en 1967 et, presque au même moment, le Rapport Rioux sur « L’éducation, la culture et la société » en 68, puis l’occupation étudiante des Beaux-Arts, Déclic, la montée du souverainisme québécois, le Programme Challenge for a Change puis Société nouvelle de l’O.N.F."

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La Chambre Nuptiale. Le lit-tombeau.
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La Chambre Nuptiale, vue ext. N&B.

"Le mariage qui semblait être, à l’époque de ma mère ou plutôt de ma grand-mère, la seule voie royale pour les femmes, n’était, pour moi et plusieurs femmes de ma génération, qu’un piège. C’est à la suite d’un témoignage que j’ai fait dans le film « J’me marie, j’me marie pas », d’une amie très près de moi à l’époque, Mireille Dansereau, où je remettais en question les valeurs inculquées et le rôle traditionnel des femmes, et n’étant pas d’accord avec la conclusion du film, que j’ai décidé de faire la Chambre nuptiale et de m’investir dans ce projet énorme, une oeuvre manifeste…"

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Un paysage dans le paysage.
Le paysage comme tableau vivant.

"Aux Jardins de Métis, j’ai d’abord choisi le site d’un cours d’eau sinuant les jardins, sur un barrage de béton incliné à la manière d’une chevalet, pour réaliser un geste intime qui serait absorbé, à la limite, par le paysage : une sculpture de paysage miniature avec des matériaux vivants. Pour son intégration, j’ai créé des éclaircis en élaguant les branches mortes sur une périphérie de cinquante mètres. Nous avons renforcé les rives de glaise par des assemblages de pierres et fait pousser des lierres et des fougères".

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L’offrande, 1990.

"Malheureusement, au cours des deux premières années, les débâcles du printemps ont endommagé le jardin. Pour assurer la pérennité de l’oeuvre et pour contrer les effets ravageurs de la débâcle, j’ai dû refaire la pièce au complet en la constituant de quatre éléments modulaires démontables, sur un nouveau support, avec d’autres mousses. Cette approche a introduit l’idée de montage et de démontage de l’oeuvre par l’ancrage au barrage à chaque printemps, de démontage à chaque automne et d’entreposage hivernal extérieur dans la sapinière".

Francine Larivée

© Tous droits réservés à l’artiste sur ses photos et sur ses textes.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 30 mars 2005.

Pour des textes et photos sur la Chambre nuptiale :

Déclics, art et société, collectif, Musée d’art contemporain et Musée de la civilisation, Éditions Fides, 1999, collection images et société, pp.127-149. ISBN 2-7621-2089-6

Pour voir quelques-unes des oeuvres de Francine Larivée :

Le Musée de la civilisation de Québec, les Jardins de Métis, le Centre hospitalier régional de Trois-Rivières, le Palais des congrès de Montréal, l’École des hautes études commerciales de Montréal, le Parc écologique de Moncton.

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Yolande Dupuis, artiste en arts visuels

Yolande Dupuis a une formation en arts visuel et en histoire de l’art. Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Montréal, elle a poursuivi ses études à Paris, Rome, Barcelone, au Mexique et au Pérou. Elle a aussi obtenu une Maitrise en arts visuels de l’Université du Québec à Montréal.

Pendant plusieurs années, elle a enseigné les arts visuels et l’histoire de l’art surtout aux niveaux collégial et universitaire. En 1971, elle a publié "Art I", ouvrage traitant de l’enseignement de l’histoire de l’art au secondaire et a aussi assumé plusieurs tâches administratives dans les collèges où elle a enseigné.

Elle a poursuivi son travail d’atelier en peinture et en arts textiles depuis 1969. Trois fois boursière au Québec et au Canada, elle a exposé ses oeuvres régulièrement surtout au Québec, mais ponctuellement à Boston, en France et en Espagne. Elle a aussi publié plusieurs articles sur les arts textiles dans des journeaux et des revues spécialisées. Elle s’est impliquée comme commissaire d’exposition et comme administrateure dans des centres d’artistes et aussi, elle a siégé sur de nombreux jurys pour le Ministère québécois des arts et des lettres.

Actuellement, retraitée de l’enseignement, elle travaille toujours dans son atelier et consacre quelques heures par semaine de bénévolat à la fondation "60 millions de filles".



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