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jeudi 13 août 2015

Pour Amnesty International, la présence de traumatismes psychiques chez les personnes prostituées serait "un stéréotype"
... et les violences dans l’enfance, un "mythe"

par Dre Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie






Écrits d'Élaine Audet



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Que dit AI à propos de toutes les études scientifiques internationales en psychotraumatologie (11) démontrant le fort pourcentage de personnes prostituées qui vivent du stress post-traumatique et de la dissociation péri-traumatique ? Il n’en cite aucune, ne donne aucun résultat et en toute indécence déclare que c’est « un stéréotype fréquent », « nuisible et démoralisant pour les travailleurs du sexe » (sic), et que cela accroît la discrimination qu’ils subissent !

Et voilà, en substance, le discours d’Amnesty International résumé à la lumière du texte de la résolution. Ne croyez pas toutes ces personnes prétendument bien attentionnées, féministes, qui veulent votre bien malgré vous et qui vous empêchent d’exercer librement la profession que vous avez choisie ! Ce n’est pas vrai que ce « travail » portera préjudice à votre santé psychique ! Ce qui vous porte préjudice c’est qu’on vous empêche de l’exercer dans de bonnes conditions en pénalisant vos clients et vos proxénètes et en les stigmatisant. Ce sont ces personnes qui disent vouloir vous protéger qui vous exposent aux pires violences…

Nous sommes plongés dans le monde totalitaire que décrit Orwell dans 1984 :

« L’exploitation et la domination c’est la liberté ; les exploiteurs ce sont vos protecteurs ; les abolitionnistes sont des criminelles ; la loi c’est le crime ; le viol tarifé c’est un travail ; être traumatisée et dissociée c’est un gage de bonne santé ; etc., etc. »

Or, pour les personnes prostituées, les traumatismes sont majeurs.

Pourtant, selon une étude de Melissa Farley réalisée en 2003 auprès de 854 personnes prostituées dans 9 pays, 68% des personnes prostituées présentent des troubles psychotraumatiques (état de stress post-traumatique) (12). Dans une autre étude, plus de 70% des personnes prostituées présentaient des symptômes de dissociation traumatique.

Ces traumatismes sont dus aux violences répétées que subissent les personnes prostituées (13) - et les troubles psychotraumatiques (14) sont des réponses normales de défense face aux violences. Ces violences sont omniprésentes : violence de la prostitution elle-même, violences aux cours des actes prostitutionnels, violences précédant les actes prostitutionnels. (15)

De toutes les violences, les violences sexuelles (16) sont celles qui entraînent les conséquences les plus graves pour la santé. Elles équivalent aux tortures, et elles entraînent les troubles psychotraumatiques les plus lourds et chroniques si aucun soin n’est dispensé. C’est la mise en scène d’un véritable meurtre psychique, avec des conséquences traumatiques psychologiques, neurobiologiques et psychiatriques importantes, comme je l’ai décrit dans mon ouvrage Le livre noir des violences sexuelles (17).

Le système prostitueur se sert de ces conséquences psychotraumatiques (18) pour soumettre et réduire à l’esclavage les personnes en situation de prostitution. Les clients « prostitueurs » font usage de violence pour alimenter leur sentiment de toute-puissance grâce à l’anesthésie émotionnelle qu’elle procure. En aucun cas, il ne s’agit de désir sexuel. Il s’agit de l’érotisation de la violence pour obtenir, comme nous allons le voir, un "shoot" ou un ersatz d’orgasme (face à la violence, le cerveau libère pour se protéger des neuro-transmetteurs morphine et kétamine-like qui vont produire brutalement une anesthésie émotionnelle). Cette anesthésie émotionnelle leur sera très utile pour exercer toutes autres formes de violence de manière bien plus efficace. Tout est entremêlé dans un cycle de multi-violences bien huilé.

Le fil rouge qui permet de comprendre tous ces phénomènes, c’est la mémoire traumatique des violences, mémoire qui fait revivre les violences antérieures de façon identique (flash-backs, réminiscences, cauchemars) et qui, en l’absence de soin, subsiste pendant des années, voire toute une vie. Cette mémoire traumatique (19) est le symptôme central des troubles psychotraumatiques, qui s’installent après la répétition de toutes les violences que subissent les personnes prostituées. Ces troubles psychotraumatiques sont des réactions normales liées à la mise en place de mécanismes neuro-biologiques de défense pour faire face aux violences, et au stress extrême qu’elles induisent et pouvant être responsable d’atteintes cardiologiques et neurologiques.

La prostitution, répétons-le, est traumatisante en soi pour les personnes qui la vivent : elle entraîne de lourdes conséquences sur leur santé physique, psychique et sexuelles, les obligeant faute de soins appropriés à composer avec une mémoire traumatique qui leur fait revivre toutes les situations les plus traumatisantes et à recourir à des mécanismes de défense et des stratégies de survie anesthésiants coûteux entraînant des processus de dissociation (21) et de décorporalisation : dissociation psychique entre la personnalité prostituée et la personnalité "privée", dissociation physique avec des troubles de la sensibilité corporelle et sensorielle (hypoesthésie, anesthésie, seuil de tolérance à la douleur élevé).

La mémoire traumatique et la dissociation traumatique qui s’installent chez les victimes sont des mécanismes de sauvegarde neurobiologique exceptionnels. (22) Ces mécanismes font « disjoncter » non seulement le circuit émotionnel mais également celui de la mémoire en isolant la structure à l’origine de la réponse émotionnelle et sensorielle, l’amygdale cérébrale.

Celle-ci est à la fois isolée du cortex ce qui entraîne une déconnection de la victime de ses perceptions sensorielles et algiques, ses émotions, et de l’hippocampe. L’hippocampe est une structure cérébrale dont la fonction est d’être un système d’exploitation très sophistiqué permettant l’intégration de la mémoire émotionnelle et sensorielle indifférenciée en mémoire autobiographique et le repérage temporo-spatial.

Une victime « dissociée » face à des violences extrêmes se sentira donc détachée, anesthésiée émotionnellement, elle éprouvera un sentiment de vide, d’irréalité et de dépersonnalisation, comme si elle était étrangère aux événements. Elle pourra sourire de façon automatique et discordante, voire même rire, parce que déconnectée de son corps qui lui semble un corps étranger, insensible, un corps mort (Trinquart, 2002) (23).

L’absence de réaction, d’émotions et de douleurs ressenties est bien utile à tous les acteurs du système prostitutionnel. Elle permet aux clients d’exercer les pires humiliations et violences sexuelles sans entrave émotionnelle, la personne prostituée pourra rester docile… Cette dissociation est très dangereuse pour les personnes prostituées : elle leur fait supporter l’intolérable, et elle aggrave l’absence totale d’empathie des clients.

Les violences sexuelles subies dans l’enfance, l’âge précoce d’entrée dans la prostitution, la consommation d’alcool et de drogue : des mythes pour Amnesty…

Quant aux violences sexuelles et aux maltraitances physiques et négligences subies dans l’enfance par les personnes prostituées, les études sur l’âge précoce d’entrée dans la prostitution, et la proportion de personnes prostituées qui consomment alcool et drogues, selon de nombreuses études scientifiques internationales, Amnesty International les balaie du revers de la main. Elle affirme, sans citer le moindre chiffre, qu’elles ne concernent pas la grande majorité des personnes prostituées et se réfère à quelques études sociologiques sans en donner le contenu...

Qu’en est-il alors des études qui démontrent que 65% à 95% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles dans l’enfance ? (24)

. en 1978, aux États-Unis à San Francisco, une étude montre que 80% des personnes prostituées participant à la recherche ont été victimes de violences sexuelles : 37% d’incestes, 33% de violences sexuelles, 60% de viols ;
. en 1981, aux États-Unis, une étude auprès de 200 des personnes prostituées montre que 60% d’entre elles avaient été maltraitées sexuellement à l’âge moyen de 10 ans ;
. en 1986, aux États-Unis, une étude montre que 60 à 65% des personnes prostituées étudiées ont subi des violences sexuelles dans l’enfance ;
. en 2003, une étude de Mélissa Farley (dans 9 pays et 854 personnes prostituées) : 63% avec en moyenne 4 auteurs d’agressions pour chaque enfant, la majorité des situations prostitutionnelles débutent avant 18 ans (moyenne 13-14 ans) ;
. en 2008, une étude australienne montre que 75% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles avant l’âge de 16 ans ;
. en mars 2010, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) montre dans une étude faite sur les 187 appels de personnes prostituées reçus à la permanence Viols femmes-information, de 1998 à fin 2007, que 100% ont été agressées sexuellement avant d’avoir été exposées à la prostitution. 402 agresseurs ont été dénombrés, soit une moyenne de 2,15 agresseurs par victime.

Ces chiffres impressionnants montrent que l’entrée dans la prostitution est une conséquence fréquente des violences subies dans l’enfance, et plus particulièrement des violences sexuelles. Ces violences presque jamais reconnues (victimes qui sont abandonnées à leur sort, sans protection ni prise en charge, soumises à la loi du silence) sont à l’origine d’atteinte à la dignité - le ou les agresseurs signifiant aux personnes prostituées que leur corps ne leur appartient pas, qu’ils ont le pouvoir de le nier, et de le réduire à des objets sexuels que l’on peut torturer pour son plaisir. Ils sont aussi à l’origine de fugues et de départ précoces du milieu familial maltraitant (situations à risque qui les mettront en danger) ; à l’origine, enfin, d’importants troubles psychotraumatiques, ensuite la mémoire traumatique des violences les « colonise », transformant leur vie en enfer : elle leur fait revivre les terreurs et les souffrances des agressions sexuelles, les mises en scène pornographiques, les propos orduriers et dégradants, et l’état d’excitation et de jouissance perverse des agresseurs.

C’est à cause de cette mémoire traumatique, qu’au moindre lien rappelant les violences ou lors de stress importants, leur champ psychique sera envahi par des scènes de violences sexuelles, par les phrases "assassines" prononcées par les agresseurs : "tu n’es qu’une salope, qu’une putain", "tu n’es bonne qu’à ça", "tu aimes ça", par les comportements méprisants et humiliants des agresseurs, etc. Cette « colonisation » par les violences rend les victimes vulnérables et peut leur faire croire qu’elles ne valent rien, qu’elles n’ont aucun droit et qu’elles "ne méritent que ça", qu’elles sont "coupables et doivent être punies", qu’elles peuvent "aimer" être dégradées sexuellement, et "en jouir". Ce qui est faux, bien sûr, et créé de toute pièce par les agresseurs et par la mémoire traumatique des agressions (les scénarios, l’excitation, la jouissance ne sont pas les leurs, mais ceux des agresseurs).

Ces mises en scène des agresseurs, amorcées le plus souvent depuis la petite enfance, « organisent » leur honte, leur culpabilité et leur soumission aux volontés des agresseurs. Les réminiscences de violences sexuelles peuvent être prises à tort pour des "fantasmes" de viol. Les réminiscences de propos les traitant de "putain" et celles de violences sexuelles commises par plusieurs agresseurs peuvent être prises pour des "fantasmes" de prostitution. Ce ne sont pas des productions de leur imagination, mais des intrusions provenant des violences qui contaminent leur sexualité, et qui anéantissent leur estime de soi en les remplissant de doute sur elles-mêmes.

Les proxénètes et les clients prostitueurs tirent profit des violences sexuelles et de toutes les maltraitances que subissent les enfants, en raison des conséquences psycho-traumatiques à court, moyen et long termes. Et particulièrement la dissociation traumatique, qui augmente, comme nous l’avons vu, le seuil de tolérance aux situations dangereuses et à la douleur.

Le monde que nous propose Amnesty International, et reflété dans cette résolution, est un monde injuste où les hommes pourront tranquillement continuer à dominer et à consommer des femmes vulnérables pour leur plaisir, à leur faire violence en toute tranquillité et impunité, sans avoir à en supporter l’impact émotionnel et physique vécu par leurs victimes.

Amnesty trahit les droits des femmes et des personnes les plus vulnérables, et elle choisit son camp : celui de la marchandisation du sexe, des clients prostitueurs et des proxénètes !

Notes

11. http://prostitutionresearch.com/topic/health-mentalphysical/
12. http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf
13. http://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/category/textes-scientifiques/
14. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/generalites.html
15. http://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/2015/01/21/pour-mieux-penser-la-prostitution-quelques-outils-et-quelques-chiffres-qui-peuvent-etre-utiles/
16. http://www.memoiretraumatique.org/memoire-traumatique-et-violences/violences-sexuelles.html
17. Chez Dunod, en 2014. http://www.dunod.com/sciences-sociales-humaines/autres-ouvrages-de-psychologie-et-societe/le-livre-noir-des-violences-sexuelles
18. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/consequences.html
19. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/memoire-traumatique.html
20. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/La-dissociation-traumatique-et-les-troubles-de-la-personnalit-Dunod-2013.pdf
21. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/La-dissociation-traumatique-et-les-troubles-de-la-personnalit-Dunod-2013.pdf
22. http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/origine-et-mecanismes.html
23. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/Documents-pdf/Trinquart-dissociation-decorporation-et-prostitution.pdf
24. http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf

L’auteure

La Dre Muriel Salmona est psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie. Elle est responsable de l’Antenne 92 de l’Institut de victimologie. Elle est présidente de l’association Mémoire traumatique et Victimologie dont le site est très populaire. On peut communiquer avec l’auteure à son adresse courriel. On peut aussi consulter son blogue et sa page Facebook et son compte Twitter.

*** Article publié d’abord sur le blogue Stop aux violences familiales, conjugales et sexuelles. Nous remercions l’auteure de sa collaboration.

Télécharger la version en anglais :

PDF - 126.6 ko

Mis en ligne sur Sisyphe, le 13 août 2015


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Dre Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie


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